Art urbainIntégrale

Ador & Semor

ador & sémor

Comment présenter Ador & Semor, duo d’artistes nantais travaillant ensemble depuis près de 10 ans, sans évoquer leur complicité et leur incroyable capacité à la partager avec les autres ? Chacun ayant son univers respectif et ses inspirations propres, ils parviennent cependant à les faire vivre régulièrement de façon commune dans la composition de grande fresque au sein de la ville et de la région nantaise. Dans le cadre du projet « Parade, balade et distorsion » commencé lors du Voyage à Nantes 2016, ils ont entrepris la multiplication de ces projets d’envergure dans différents quartiers, les concevant et les réalisant avec tous les habitants intéressés, des enfants et des personnes âgées, des curieux de tout âge souhaitant mettre de la couleur sur les murs. Au-delà du street-art et de la richesse de l’univers, Ador & Semor représentent une belle vision d’artistes dans la cité, conscients de leur chance, amoureux de leur Art et tournés vers les autres.

Parcours

Comment êtes-vous devenus des artistes d’art urbain ? Vos études aux Beaux-Arts ont-elles influencées votre parcours ?

Semor/ Travailler dehors nous a toujours plu: le plaisir d’être avec des potes, de passer des après-midi à peindre et à partager. Les Beaux-Arts n’ont rien déclenché car cette pratique était déjà en place, même si le fait de pouvoir prendre le temps de s’interroger et de faire des recherches nous a peut-être permis d’évoluer différemment. Cependant, les Beaux-Arts se sont toujours montrés réticents, voire hostiles, aux projets de fresques, de murs, de street-art.

Ador/ Personnellement, je développais aux Beaux-Arts un travail dans lequel j’étais très impliqué. Lorsqu’ils m’ont clairement fait comprendre qu’il fallait que je garde pour moi mes délires adolescents, je les ai pris au mot et c’est ainsi que je m’épanouis à l’heure actuelle. Encore aujourd’hui, les Beaux-Arts conservent souvent l’idée qu’il y aurait une séparation entre un art « institutionnel » et un autre, et ne stimulent pas les pratiques qui diffèrent des leurs.

Votre goût pour peindre dans la rue vient donc de ces sorties de jeunesse ? 

Semor/ Plutôt que de parler de rue, je dirais qu’on aime avant tout partager des images, passer du temps à faire des recherches sur des carnets de croquis, à en discuter, à regarder les murs sans connaître à l’avance le résultat envisageable. C’est très agréable de se lever tôt pour partir en mission avec des copains à la recherche d’un mur sur lequel peindre.

Ador/ J’envie les groupes de musique qui peuvent partager une intention artistique commune. Le support physique du mur est suffisamment grand pour qu’on puisse travailler à plusieurs en même temps. La rue constitue aussi un espace de gratuité et de dynamisme pour ces travaux collectifs: ces projets regroupent ceux qui sont contents et sont là pour le faire, ainsi que ceux qui ne sont pas contents ou ne sont pas là pour ça!

styles individuels

Ador, ton univers est constitué d’une galerie de personnages que tu fais évoluer dans un univers d’animation qui peut entre autres rappeler Wallace et Groomit. Que représente pour toi cet univers?

Ador/ J’essaie de retranscrire par le dessin les choses que je vis au quotidien. C’est un prolongement de ce que j’exprime à l’oral qui permet de fixer les pensées ou réactions que je peux avoir de façon épisodique. Lorsque je dessine, chaque travail me permet d’approfondir mes recherches. La prise de recul dans un second temps permet de voir ce qu’il en ressort, notamment cet aspect cartoonesque. A travers ce travail j’ai une grande envie de communiquer, de raconter des histoires, de blaguer et de faire sourire les gens. Alors oui, je me retrouve dans les univers d’artistes comme Albert Dupontel ou Tim Burton. 

Dans les courts métrages Eratus, Belicus, et Morbus Fabula, le personnage principal voit ses sentiments humains se heurter à des impossibilités, qui le conduisent toujours à la mort. Derrière cet aspect comique, n’y aurait-il pas une facette plus sombre?

Je suis attiré artistiquement par les choses qui ont un double sens de lecture. Dans mes images, j’essaie de raconter une histoire en mêlant un aspect accueillant, assez doux et esthétisant. Si en plus cela peut permettre une petite piqûre de rappel ou une moquerie c’est très bien. Les personnages que je crée sont symboliques et le fait qu’ils représentent des lieux communs permet plusieurs interprétations. C’est d’ailleurs étonnant de voir qu’un lieu commun est un synonyme d’espace public: dans tous les cas il s’agit de quelque chose d’évident. Le personnage principal ce ces trois court-métrages, un barbu avec un pyjama, peut faire penser à un sorcier ou au père Noël, à qui il va arriver des aventures ordinaires tournées en dérision, comme vendre des bananes pour se faire un peu de sous.

Semor, ton travail à toi porte plutôt sur l’accumulation et évoque Jérôme Bosch ou Arman.

Semor/ J’ai toujours les nouveaux réalistes dans un coin de ma tête. L’accumulation me permet de pouvoir rendre identifiables par fragments des bouts de vie ou d’objets, des choses plus ou moins dures. La lecture de l’oeuvre nécessite un effort de la part du spectateur.

On aime travailler ensemble car l’appréhension de nos images va se faire en deux temps, et permettre qu’on s’y arrête. Techniquement, je suis attaché à des lignes de dessins vraiment brutes. Je trouve qu’avec le noir et blanc il n’y a pas d’artifice et il permet de sentir l’énergie et l’instinct à travers le trait. Ainsi, j’ai l’impression de pouvoir davantage identifier le travail d’un artiste avec de brèves esquisses en noir et blanc, qui montrent si la personne est très technique, ou maladroite.

développement d'une collaboration artistique

Quand avez-vous commencé à travailler ensemble ? Quel est l’avantage d’être deux ?

Cela fait 10 ans que l’on produit des images ensemble, et 6/7 ans qu’on monte des projets professionnels. C’est très stimulant de travailler à deux tout en gardant son propre univers. Dès que nous avons un projet nous en parlons à l’autre, mais il s’agit avant tout de plaisir: sans institutions ou sans argent nous peindrions quand même.

 

Pourquoi tenez-vous à conserver votre anonymat ?

On veut que notre travail reste autonome et indépendant de nous. Nous ne sommes pas là pour être le troisième protagoniste d’une image terminée. Des artistes complètent leur travail avec leur personne, au point qu’elle prend parfois plus de place que la création elle-même. C’est un parti pris qui n’est pas le nôtre, et nous sommes trop souvent déçu quand on rencontre des artistes.  Le point de départ d’une oeuvre reste l’envie de proposer un travail qui parle aux gens de lui-même.

Comment maintenez-vous un équilibre entre vos styles ?

C’est important que chacun ait son style, sinon nous ne ferions pas ça. Beaucoup de binômes artistiques fusionnent dans leur travail, mais c’est justement le fait que chacun conserve son identité qui nous plaît. L’effervescence vient justement du fait qu’on apporte toujours quelque chose de différent. Si une peinture commune est prévue et que l’un des deux se casse une jambe pour une fresque, l’autre ne prendra pas sa place.

 

Vous insistez également beaucoup sur le caractère “mobile” de votre travail, sans ancrage dans un lieu prédéfini.

La mobilité permet d’être surpris et de se mettre en danger en sortant de sa zone de confort. C’est peindre dans des contextes différents, face à des gens qui auront d’autres réactions. Le changement des conditions de création va permettre de faire de nouvelles rencontres. On ne sait jamais à quoi s’attendre: alors qu’on pourrait avoir des idées reçues sur la Chine ou les Etats-Unis, les choses qui nous restent en tête sont parfois très éloignées de ce qu’on aurait pu imaginer avant. Peindre à l’étranger, c’est aussi adapter son vocabulaire ou les images proposées. On ne se permettra pas la même chose en fonction du contexte, pour essayer de parvenir à amuser sans choquer, sans faire de tort à qui que ce soit, ou alors au plus du monde possible.

Vous mettez également votre univers en avant, là ou d’autres artistes urbains préfèrent une figure immédiatement reconnaissable.

Le milieu de l’Art aujourd’hui t’oblige à être identifiable mais il y a facilement moyen de mélanger identification visuelle et développement d’un univers. Deux types d’artistes restent dans les mémoires: ceux qui ont trouvé une marque de fabrique qu’ils déclinent à l’infini et ceux dont la personnalité artistique est telle que quoi qu’ils fassent ils seront identifiables.

face au mur: la peinture d'une fresque

Vous peignez beaucoup de fresques. Dans ce cas, est-ce la taille du mur qui va déterminer le format de l’œuvre ?

Ador/ Il m’arrive d’avoir une envie pressante de peindre et de projeter un croquis sur un timbre poste en réfléchissant à l’endroit pour le faire. Si le format de mur que j’ai à disposition ne s’y prête pas, je vais me permettre par exemple d’allonger le nez du personnage pour l’adapter à l’espace.

Ador & Semor/ Il faut que l’image soit bien aménagée par rapport au mur. Il nécessite aussi une adaptation, de par ses aspérités ou sa surface. Cela crée des surprises au moment de la peinture, et permet qu’il se passe toujours quelque chose. S’adapter, se creuser les méninges pour ne pas ressortir une idée toute faite, c’est ce qu’il y a de plus plaisant, et c’est pour ça que nous aimons être deux. L’important n’est pas de savoir si c’est réussi ou pas, mais d’avoir une idée en tête avant la réalisation , et de faire en sorte que celle-ci soit  à peu près à la hauteur de ce qu’on avait imaginé.

Dès lors, improvisez-vous une fois sur place ou préparez-vous votre fresque en amont?

Ador/ Pour ma part, plus je me prépare et plus je suis efficace devant le mur. Si je laisse la place au hasard je vais devoir m’y reprendre. De fait, je connais au moins les lignes principales et la composition de mon dessin. Cela ne me dérange pas de faire trois fois la même chose, et je ne pense pas que ce soit assez pour m’ennuyer. Même s’il s’agit d’un dessin hyper précis sur lequel j’ai passé des heures, je serai ravi de le refaire sur un mur pour m’assurer que le message est passé.

Semor/ Je me prépare beaucoup moins, ce qui lui laisse en général pas mal de temps! Je trouve cela moins excitant d’avoir son esquisse prête à être reproduite sur le mur, car alors on connaît déjà le résultat final et cela laisse moins la place aux surprises. Ainsi, j’essaie toujours de conserver une certaine liberté, même si on se met d’accord  sur la composition générale, tout en se gardant la possibilité de rajouter ensuite des détails ou des dédicaces.

Ador/ Je rajoute souvent un détail jaune, comme une banane ou un bout de gruyère. Cela peut nous emmener assez loin. Si j’ai envie de peindre des animaux cela peut ainsi conduire à vouloir représenter un pingouin qui copule avec une banane.

Semor/ Et du coup on se retrouvera avec un phoque et un ananas…

Ador/ Mais on est content car sur le coup nous étions d’accord et de mèche.

Semor/ Ce qui est embêtant ce sont les surprises. Quand je ne veux pas qu’il ajoute un élément je l’efface, mais après je me rends compte qu’il est réapparu. Et même si je recommence deux jours plus tard je sais que le lendemain il sera là.

Ador/ On a réalisé une fresque avec un cheval qui vole une amphore. Je voulais absolument rajouter un bout de gruyère car je trouvais important qu’il y ait un troisième élément qui parasite la lecture. Il est assez gratuit mais je suis certain qu’il emmène le spectateur sur une autre lecture possible.

Semor/ Et moi je pense qu’on a fait des liens très intellectuels sur ce gruyère qui t’ont échappé.

Comment envisagez-vous les fresques plutôt pérennes par rapport au caractère éphémère de l’art urbain?

Nous ne restons pas bloqués sur les travaux terminés mais essayons d’évoluer. Dans un lieu public, des choses restent, d’autres non, donc certaines fresques disparaissent plus ou moins naturellement selon le contexte. S’il peut y avoir un jeu avec quelqu’un qui rajoute un élément pour transformer notre travail en cadavre exquis c’est tant mieux. Ce n’est pas à nous de juger si notre travail mérite d’être conservé: si c’est le cas tant mieux, car c’est un souvenir supplémentaire. Mais le but est toujours de partager des images, peu importe le medium et sa pérennité.

parade, balade et distorsion

Vous commencez le projet Parade, balade et distorsion lors du Voyage à Nantes 2016. Pourriez-revenir sur sa genèse ?

Après avoir bénéficié d’un accompagnement de la ville de Nantes et de l’Institut français pour un voyage d’un mois et demi aux Etats-Unis, nous nous sommes dit qu’il fallait faire quelque chose dans notre ville. L’idée était de faire plus que nos fresques habituelles éparses, et de créer un événement dans Nantes même.

On souhaitait d’abord montrer notre travail de recherches qui nous prend beaucoup de temps et qui est l’essence du travail. C’est alors que nous avons découvert l’atelier Alain Lebras, un lieu singulier par son architecture, dans lequel nous avons tout de suite imaginé une exposition. Nous voulions transposer notre univers dans des formats et des volumes autres que ceux de la rue. Le deuxième volet de ce grand projet était un travail en concertation avec des habitants donc dès le début nous avons pensé au moyen de les impliquer.

 

Les habitants sont au cœur de votre démarche, et vous les poussez à se réapproprier l’espace urbain, comme pour la fresque Le chercheur, peinte avec des enfants à Orvault.

On envisageait que ce projet soit institutionnel et grand public, pour sortir du graff sauvage habituel. Au début on essayait de se caler sur des fêtes de quartier pour pouvoir parler du projet. Ensuite, nous avions des temps d’échange avec les habitants pour discuter ensemble de ce que représente le quartier, ce qui les tracasse, ce qu’ils aiment. On essaie alors de transformer leurs idées en images et de construire une maquette avec eux. Bien sûr il y avait aussi des temps d’atelier, car les petits ont envie de mettre la main à la pâte.

Un tel projet est créateur de lien social entre les habitants.

On voulait proposer notre enthousiasme en espérant que cela puisse participer à la vie de la ville mais nous n’étions pas certains de notre coup. Lorsqu’une cinquantaine de personnes étaient présentes pour peindre, c’était énorme! C’est intéressant de réaliser un format assez grand pour que ça fasse vraiment partie du paysage et que ça ne soit pas une petite intention, mais quelque chose de volontaire, à la hauteur d’une architecture ou d’un bâtiment. Les habitants vont vivre avec et ils préfèrent souvent avoir un mur avec un peu de couleurs que tout terne ou gris.

 

Quelles ont été leurs réactions ?

Le fait de montrer des images dans un lieu public est toujours prétexte à réaction et à discussion. En effet, en tant que lieu gratuit et disponible, la rue rend les retours instantanés et spontanés, d’autant plus qu’une oeuvre dans un espace public est faite pour interpeller tout le monde, même à différents niveaux de lecture.

Or, cette rencontre se fait d’habitude de manière fortuite. On peint, ce qui éveille la curiosité des passants et crée un échange. Ici, ces retours, positifs et négatifs se sont faits aussi en amont. Très souvent,  nous sommes surpris par les interprétations des passants. Mais c’est une bonne surprise car ce sont des choses auxquelles nous n’avions pas pensé, une partie qui nous avait échappé.

Comment avez-vous choisi les lieux dans lesquels installer vos fresques ? Trafic” mesure 140 mètres de long sur 7 de haut.

Nous avons présenté aux différents partenaires les lieux que nous convoitions le plus, comme l’emplacement de la fresque Trafic, que nous n’avions pas pu obtenir avant, ou celui du château de Rezé. Nous avons choisi les autres en nous baladant, ajustant nos choix au fur et à mesure de l’avancée du projet. Trafic est ainsi devenue la fresque d’appel d’un projet plus large dans les quartiers prioritaires. La périphérie est moins bien servie que le centre ville en ce qui concerne l’art urbain, et nous tenions à ce que nos fresques ne restent pas en bordure mais soient vraiment au coeur des quartiers.

Vous pouvez retrouver Ador sur Instagram, Facebook, et son site internet.

Vous pouvez retrouver Sémor sur Instagram, Facebook, et son site internet.

Entretien enregistré en septembre 2017. 

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