Alain Cellier: Projectionniste au Gaumont Palace15 minutes de lecture


Introduction

Le Gaumont-Palace est sans doute la plus mythique des salles de cinéma parisiennes disparues. En 1910, Léon Gaumont rachète ce lieu à l'origine construit pour l'exposition universelle de 1900 et qui doit sa structure à l'ingéniosité de Gustave Eiffel. Au fil des années, il fait de cet ancien hippodrome de la place de Clichy le plus grand cinéma d'Europe, passant de 1600 places à son ouverture à près de 6000 après des travaux dans les années 30. Mais cette salle aux dimensions gigantesques, complètement inimaginables aujourd'hui, connaîtra un lent déclin avec l'arrivée progressive de la télévision et de salles aux dimensions plus adaptées aux films de la Nouvelle Vague. En 1972 Gaumont vend le Palace qui sera détruit un an plus tard par des promoteurs immobiliers.

Alain Cellier a passé toute une partie de sa vie à travailler comme projectionniste dans les cinémas parisiens. Dans les années 60 il a participé à la période Cinérama du Gaumont-Palace, qui disposait alors de trois cabines de projection à même de couvrir un écran d'une dimension de 670m². A travers ses souvenirs nous découvrons ce lieu si présent dans l'inconscient cinéphilique de la ville, au travers notamment des films de François Truffaut. C'est au Gaumont-Palace en effet que vont Antoine Doinel et ses parents pour tenter une dernière fois de se réconcilier dans Les 400 coups. Plus tard, c'est d'une fenêtre donnant directement sur le cinéma que le même Antoine songera à Colette quelques années plus tard dans L'amour à 20 ans. C'est ainsi au détour d'un plan, caché, qu'apparaît désormais l'ombre de ce monstre de cinéma.

Les premiers pas du projectionniste

Quels sont vos premiers souvenirs de cinéma ?

J’ai été très tôt attiré par la pellicule : ma mère travaillait aux actualités chez Pathé cinéma, elle était développeuse de films et faisait le tirage. Dans le temps les cinémas diffusaient des actualités, on en retrouve parfois des extraits dans les archives de l’INA. J’avais toujours à la maison un petit projecteur acheté au marché aux puces à Saint Ouen. C’était un projecteur 9,5 Pathé Baby qui me permettait de visionner des films muets de Chaplin ou Laurel et Hardy. Une fois j’avais trouvé un petit projecteur à la croix de malte, un procédé à la base du cinéma car il permet de faire dérouler les images à une vitesse de 24 par seconde.

Un projecteur Pathé Baby 9,5

Quand êtes-vous devenu projectionniste ?

Quand j’ai fait mon service militaire, je me suis aperçu qu’il y avait dans la caserne un foyer et une cabine de projection avec un projecteur Debrie 16mm. L’armée utilisait beaucoup le matériel d’André Debrie, un des précurseurs en matière de projection 16mm, avec qui elle avait un contrat. Voyant cette salle inactive faute de projectionniste, je suis allé trouver le capitaine pour lui demander si je pouvais faire la projection. Pour cela, j’ai dû aller suivre un stage au fort d’Ivry qui est l’établissement cinématographique et photographique des armées. J’ai eu la chance de de rentrer dans un stage en cours et j’ai eu mon CAP d’opérateur projectionniste le 24 décembre 1965 : c’était une belle surprise !

A la caserne des Petites Ecuries – à la BA 134 de Versailles - j’étais devenu le chouchou des sous-officiers qui voulaient toujours passer des films de l’armée sur l’art de manipuler les armes. J’avais un chauffeur à ma disposition pour aller à Paris chercher des films à l’Ecole militaire en face de la Tour Eiffel. J’allais aussi rue Saint-Didier où il y avait le bastion de l’armée de l’air. Des films étaient à notre disposition, prêtés par les maisons de distribution. Beaucoup d’entre eux étaient en format réduit ce qui n’existe plus maintenant. Je les projetais dans le foyer le soir en faisant une petite quête qui permettait d’améliorer l’ordinaire en achetant des cigarettes de meilleure qualité et j’avais installé mon lit dans la cabine de projection pour éviter de me lever trop tôt. C’était le moyen de distraire les jeunes avec des films comme Rocco et ses frères. J’avais poussé la plaisanterie en allant jusque chez Jean Mineur, une ancienne maison de publicité, pour en trouver quelques-unes en format réduit pour meubler la séance. Je voulais recréer l’ambiance d’un cinéma de quartier à la caserne !

Ancien cinéma Cyrano-Roquette

Quand avez-vous commencé à travailler comme projectionniste à Paris ?

A la fin de mon service j’ai recherché un cinéma où travailler : j’avais vu une petite annonce et mon premier cinéma fût le Cyrano-Roquette à côté de la Bastille, qui aujourd’hui a été transformé en salle de music-hall. A l’époque il était équipé avec des projecteurs Prevost relativement performants. Il n’y avait d’ailleurs pas de lampes au xénon. On utilisait des charbons avec de grosses lanternes Perlees : il y avait deux charbons, un positif et un négatif. Cela fonctionnait grâce au principe de la soudure à l’arc : en connectant les deux charbons on crée une flamme intense, qui est reprise ensuite par le miroir concave à l’intérieur de la lanterne, qui à son tour concentre le faisceau lumineux sur un point déterminé à la fenêtre de projection. Les lanternes au xénon sont arrivées plus tard, vers 1968-1969. C’est une lampe qui éclaire très fort mais qui a l’avantage d’être enveloppé. Quand on ouvrait un peu trop les lanternes à charbon on risquait de prendre un compère loriot, une tâche se formant sur la pupille à cause de la lumière trop intense. De temps en temps un monsieur passait en cabine pour récupérer les chutes de cuivre car les charbons en étaient entourés pour renforcer l’intensité électrique.

Vous avez ensuite découvert les autres cinémas parisiens…

Outre le Cyrano il y avait le Lux Bastille, le Bastille Palace… J’ai fait la connaissance des collègues avec lesquels on se retrouvait en fin de séance pour aller boire un coup. Cela m’a donné l’occasion d’aller voir plusieurs cabines de projection avec différents matériels. J’ai découvert plusieurs types de projecteurs comme les DP70 Philips du Kino Panorama, les Cine Mecanica ou les Century. C’est à cette époque qu’après avoir tourné en 35mm je me suis formé en 70mm. Ces multiples connaissances m’ont permis de devenir opérateur polyvalent en m’inscrivant dans plusieurs maisons de distribution que cette mobilité intéressait. J’ai travaillé dans un cinéma qui s’appelait le Boul’Mich boulevard Saint-Michel, mais aussi au Saint-Michel, au Cujas… Quand ces sociétés étaient en panne d’opérateurs, on m’appelait. Et quand il s’agissait de grosses superproductions avec beaucoup de monde faisant la queue, je fixais mon prix au départ !

Le Gaumont-Palace (une carrière parisienne)

A quel moment avez-vous découvert le Gaumont Palace ?

Quand le film La conquête de l’Ouest est sorti en Cinérama, j’ai été très attiré par ce nouveau format. J’avais alors un copain qui travaillait au Gaumont Palace, un cinéma que je connaissais bien, habitant rue Custine à Caulaincourt. C’était la grande période des péplums comme Ben-Hur ou Le roi des rois. Avant ce cinéma projetait ses films en 70mm mais avec un matériel différent de celui auquel j’étais habitué. Puis un beau jour il y eût de gros travaux et ils ont installé un écran de 670m² pour pouvoir projeter les films en cinérama. Seulement trois des films tournés suivant cette technique ont été diffusés en France car cela coûtait trop cher : La conquête de l’ouest, Les 7 merveilles du monde et Les merveilleux comtes des frères Grimm.

Salle du Gaumont-Palace en 1911
Gaumont-Palace façade Hippodrome
Gaumont-Palace style art déco

Comment fonctionne une projection en Cinérama ?

C’est un écran concave qui part de la gauche vers la droite sur 180°. La cabine à droite envoie l’image de gauche, celle de gauche envoie l’image de droite et la cabine centrale envoie l’image du centre. Il y avait des bandes en 35mm mais différentes de celles du cinéma traditionnel qui utilisent 4 perforations : ici il y en avait 6 et l’image était donc plus haute. Toutes les images étaient numérotées : si jamais une cabine de projection cassait la pellicule, il fallait arrêter tous les projecteurs pour que chaque cabine se repositionne au même numéro que les autres, afin que l’image et le son soient synchronisés ! De plus cela nécessitait six opérateurs par jour ce qui représentait un coût important en personnel. Mais ce qui m’attirait le plus c’était la taille de l’écran qui était nécessaire, surtout au Gaumont Palace. Quand ce procédé a été abandonné ils ont utilisé un objectif qui s’appelait le D150 et qui était fabriqué par l’entreprise Benoist Berthiot, précurseur pour les objectifs cinéma et photo. L’objectif était spécialement conçu pour épouser la forme de concave de l’écran en permettant une mise au point parfaite lors de la projection.

 

Quels étaient les autres formats existants à ce moment-là ?

Le VistaVision fût un procédé utilisé pendant un temps. Le processus est simple : la pellicule est projetée dans le sens vertical : les images 35mm sont ainsi rassemblées en une image 70mm. Cela permettait d’avoir une qualité d’image supérieure avant le Cinémascope. Cet autre procédé a été développé suite à une invention du professeur Henri Chrétien. Il consiste en un objectif appelé Hypergonar, un anamorphoseur qui permet de multiplier par deux l’image de départ. C’est à cette époque qu’on a commencé à travailler avec de grosses bobines de 4500m, le film étant découpé en deux parties avec un entracte au milieu. On avait un système de treuil sur le côté du projecteur qui nous permettait de remonter la bobine pour la changer. Si en Cinérama le son était aussi à part sur des pistes en 35mm avec 12 pistes sonores permettant un effet stéréo absolument dingue, ils ont fait des formats réduits en Cinémascope pour les salles qui n’étaient pas équipées.

Salle du Gaumont-Palace, 1941

Quels sont vos souvenirs les plus marquants de cette période ?

J’ai une anecdote au cinéma Métropole. Le projectionniste était malade et j’avais été appelé pour faire la projection. Les cinémas avaient alors encore des rideaux devant l’écran. Hors, lorsqu’on démarrait la projection depuis le pigeonnier on était assez loin de l’écran et dans l’obscurité on ne voyait pas grand-chose. La principale chose qu’on vérifiait c’était la mise au point. J’ai toujours considéré que la qualité de projection en salles devait être exceptionnelle. Ce jour-là je commence la projection du film Les 10 commandements. La salle était comble car on était jeudi, jour de repos des enfants. Il y avait dans la salle une sonnette qui permettait d’appeler l’opérateur. J’entends sonner une première fois, je vais au hublot et je vois le générique défilé. La sonnette sonne à nouveau, et là je m’aperçois que le rideau était tombé en panne et ne s’était ouvert que d’un quart, complétement figé. J’ai dû rallumer la salle, aller sur scène et monter sur le cadre de l’écran pour tirer les câbles. Quand je suis redescendu, ma chemise était noire mais la salle applaudissait.

 

Au milieu des années 60 ces très grands cinémas étaient-ils déjà en déclin ?

Non, le Gaumont Palace marchait encore bien, il ne s’est arrêté qu’en 1972. A cette date ils avaient donné la salle de cinéma au chanteur Antoine qui faisait un peu de cirque.  Ils avaient enlevé les fauteuils de l’orchestre, les cabines ayant été démontées. J’ai assisté à la démolition du cinéma depuis une rue adjacente tout en haut d’un garage. Quand j’ai vu cette grosse boule détruire ce monument du cinéma j’étais presque en train de chialer. L’orgue du Gaumont a été sauvé en étant vendu pavillon Baltard. C’était un orgue qui n’était pas sur la scène mais qui était monté grâce à un système d’ascenseur. Quand le gars commençait à jouer l’orgue apparaissait devant la scène, spécifiquement pendant les divertissements précédents la séance.

Gaumont-Palace et Place de Clichy

L'adieu aux salles

Dans quelles autres salles étiez-vous opérateur mobile ?

J’ai travaillé dans un cinéma qui s’appelait le Marcadet Palace rue Marcadet. Je tournais en fonction des demandes. Au Cyrano à mes débuts j’étais opérateur fixe, mais les cinémas de quartier ne fonctionnaient souvent que les mercredi, vendredi et le weekend. Les soirées étaient rares. Ensuite je me suis retrouvé au Trianon, puis à la Cigale qui est aussi devenu un music-hall par la suite. J’ai aussi fait la projection dans plusieurs salles du boulevard de Clichy, notamment pour le Lynx, qui est depuis devenu un lieu dédié à la pornographie. Il y avait le Métropole, le Moulin Rouge. Ce dernier ne doit pas être confondu avec la salle de bal qui n’appartenait pas à la même société. Il avait une belle salle et sur la terrasse du cinéma habitait Jacques Prévert qui y avait sa maison. Il venait parfois nous voir en cabine de projection pour boire un verre. Le Colorado passait des films d’épouvante. Enfin, j’ai travaillé au Wepler. Au départ il était constitué d’une salle, puis de deux, puis ils ont regroupé les salles du boulevard de Clichy, appelées les 1,2,3 et 4,5,6 pour en faire un multisalles.

 

Qu’avez-vous fait après avoir quitté les salles de cinéma ?

J’ai travaillé 15 ans au Palais des congrès. J’ai arrêté le cinéma quand ils ont commencé à faire des multisalles car gérer 4 ou 5 salles devenait impossible pour un opérateur seul. Comme j’étais un peu technicien je me suis incrusté dans différents services, avant de devenir machiniste de plateau dans la grande salle où j’ai notamment travaillé pour le producteur Roland Hubert avec Thierry Le Luron et Chantal Goya. Je suis revenu au cinéma au moment où ils ont automatisé la salle du Palais des congrès. La grande salle mythique du Rex a été mon dernier cinéma parisien.

Extrait d'Antoine et Colette, court-métrage de François Truffaut, 1962
Extrait d'Antoine et Colette, court-métrage de François Truffaut, 1962

Et ensuite ?

Après je suis allé en Touraine, dans une petite maison du côté de Châteaudun. J’ai été voir le directeur du cinéma de la ville pour lui demander si je pouvais charger la pellicule car cela me manquait. Je lui ai dit que j’aurais bien aimé être directeur de salle. Il m’a alors présenté un homme qui était gérant de plusieurs salles de cinéma. Une semaine après j’ai pris la direction du cinéma d’Amboise par la société Cinexpansion du Val de Loire, avec un petit pavillon pour vivre situé à côté de la salle. J’ai tenu le cinéma pendant 6 ans avant que la mairie décide de le reprendre.

 

A quel moment pensez-vous que le cinéma a commencé à devenir moins populaire ?

Tant que la télévision était en noir et blanc il y avait encore des gens au cinéma car ils aimaient la couleur. Quand la télé y est passée avec de plus en plus de chaînes, les cinémas ont commencé à péricliter. Les gens retournent un peu plus au cinéma aujourd’hui. Mais si on prenait un plan de Paris et qu’on mettait une croix sur chaque cinéma disparu, ce serait le Père Lachaise ! C’est incroyable le nombre de cinémas dans lesquels j’ai travaillé et qui n’existent plus. Ceux qui subsistent aujourd’hui sont sur les boulevards ou sur les Champs, mais principalement dans les endroits stratégiques. Le Cigale et le Trianon sont devenus des salles de spectacles, mais le Scarlett, le Ritz et bien d’autres ne sont plus là.

 

Que pensez-vous de la projection aujourd’hui ?

Maintenant il n’y presque plus de copie 35mm, on utilise la vidéo-projection. Le métier de projectionniste a quasiment disparu. Je trouve que le cinéma a perdu de son charme. Est-ce même encore du cinéma ? J’ai toujours été un amoureux de la pellicule. Ce matériau a quelque chose de particulier, une odeur. De plus, la définition de l’image en vidéo n’est pas tout à fait la même qu’avec une pellicule.

Un grand merci à Alain Cellier; c'est grâce à sa gentillesse et sa disponibilité que cet entretien existe.