Ardif


Introduction

Ardif est un jeune street-artiste qui colle ses dessins depuis un an dans les rues de Paris. Il utilise sa formation d’architecte pour donner vie à ses créations, mi animales, mi machines, au travers de tracés à la précision déconcertante. De ces rouages il dit lui-même faire ensuite « de la dentelle », faisant ressortir les mécanismes de ces structures mécaniques grâce à la texture des murs.

Son travail, à la fois animalier et steampunk, retient l’attention par la débauche de temps et d’énergie qu’il suppose, mais aussi par les interrogations qu’il laisse en suspend, montrant l’équilibre précaire existant entre l’Homme et la Nature.

Parcours

Comment es-tu devenu artiste ?

A la sortie du Bac, mon parcours a été assez chaotique : j’ai d’abord commencé par une Fac de mathématiques qui ne me plaisait pas, et je dessinais pendant les cours. Suite à cela j’ai entrepris une prépa artistique, qui m’a non seulement appris des techniques de dessin, mais aussi donné des notions d’histoire de l’Art. Au cours de cette formation, je me suis rendu compte que l’architecture me plaisait, ce que je ne voulais pas étudier au départ car, mon père étant lui-même architecte, j’avais peur de l’idée d’héritage. J’y ai retrouvé une créativité et un imaginaire qui me parlaient, avec le dessin comme base de travail. Le street-art m’intéressait certes, mais je n’avais alors pas trouvé le langage adéquat.

En sortant de l’école d’architecture, j’ai monté un collectif avec des amis architectes qui s’appelait Concrete Balloons. Nous avons réalisé un travail sur des friches industrielles en allant visiter de vieilles usines ou métallurgies abandonnées et en développant des fantasmagories à partir de ces lieux. Mon intérêt pour les structures un peu chaotiques vient aussi de cette période, pendant laquelle nous avons réalisé une exposition “Imachinarium”. Alors qu’au début mes carnets de dessin étaient surtout destinés au voyage, j’ai un jour dessiné mon premier mechanimal, un chat, avant de poursuivre tout au long de l’été. A la rentrée j’avais développé une collection avec un concept, l’animal et la mécanique, dans une sorte de safari urbain qui se prêtait bien au street-art. J’ai ainsi commencé à coller mes premiers petits formats en septembre 2016.

Pourquoi avoir voulu travailler dans la rue ? Comment ta formation d’architecte a-t-elle influencé ton ce choix ?

Cette envie de m’exprimer dans la rue venait au départ de mon admiration pour le street-art, mais aussi pour les nouveaux réalistes comme Villeglé, qui ont arraché les affiches pour les mettre dans les musées. Ma formation d’architecte me poussait déjà à m’intéresser à la ville pour la façonner et lui donner un nouveau visage. Cependant, en tant qu’artiste, je pouvais faire la même chose de façon moins normée et administrative, plus libre. Je voulais aussi participer à cette grande idée d’art pour tous, accessible au passant quelle que soit sa classe sociale ou son milieu. Pour moi c’est ce que devrait être l’Art à grande échelle.

Technique

Pourquoi le choix du collage ?

Ce choix vient d’abord du fait que ma technique est impossible à réaliser directement sur un mur, car elle demande beaucoup trop de temps : j’aurais besoin de 2 à 3 jours pour pouvoir réaliser un dessin dans ce cas ! La particularité de mon style tient dans la précision avec laquelle je dessine, qui vient du dessin industriel. Je suis fasciné par ces petites horlogeries très précises, qui demandent du temps et de la minutie. L’affiche ne trahissait pas cela, et m’a permis par la découpe du papier de rajouter une nouvelle dimension à mes dessins. En effet, la particularité de mon travail est que je découpe les vides : ainsi, c’est la texture du mur qui prend sa place et le poster se transforme en dentelle avec les mécanismes qui se creusent.

Mais le poster a aussi une histoire artistique : d’outil de propagande, il est devenu medium commercial. Cependant, l’affiche publicitaire pouvait alors être une œuvre en elle-même, et des artistes comme Aristide Bruant en réalisait, alors qu’aujourd’hui c’est un produit qui a perdu son identité. Je crois que l’affiche peut redevenir objet d’art et souhaite revendiquer cet héritage. 

Le collage est une technique éphémère, même au sein du street-art...

C’est vrai qu’aujourd’hui certaines fresques autorisées durent des années, mais pour moi l’essence du street-art reste son caractère éphémère. Un des arts qui m’a le plus influencé est le land art, qui met l’œuvre à l’échelle du paysage. Son aspect éphémère est revendiqué et donne sa beauté à l’œuvre. Le street-art, de façon comparable, met l’œuvre à l’échelle du paysage urbain.

Quel processus de création suis-tu ?

Je pars toujours de l’animal. Au départ, l’idée était de se servir de la composition préexistante de la Nature. La plupart du temps, la réussite d’un dessin tient à sa composition, et partir d’un animal c’est partir d’une composition graphique existante. La Nature compose de très belles symétries et je voulais recomposer mon dessin à partir d’elle. La plupart du temps je l’exploite telle quelle en coupant l’animal en deux, mais il m’arrive aussi de le “parasiter” en les dessinant de profil, comme c’est le cas pour la colombe ou l’abeille.

 

On retrouve dans cette technique des traces du dessin industriel…       

L’apprentissage du dessin technique a influencé ma façon de faire, par l’utilisation du feutre fin, du Rotring. Je pars souvent d’un crayonné assez grossier pour la composition, avant de dessiner l’animal. Ces outils permettent de travailler les textures, plumes, fourrures, ou écailles, qui vont venir ensuite influencer le travail sur la partie mécanique et les objets qui vont la composer.

Cela explique-t-il aussi le choix du noir et blanc ?

Le noir et blanc est une base que j’apprécie beaucoup, même si de temps en temps je le rehausse de couleurs car il y a des animaux dont la teinte évoque directement quelque chose, qu’il s’agisse du rose du flamant ou de la couleur rousse du renard. Cela marque un contraste encore plus marqué avec la machine et apporte une nouveauté.

L'animal et la symétrie

Pourquoi avoir fait le choix de peindre des animaux ? Etait-ce pour leur aspect ludique ?

L’animal fait partie depuis toujours de mon univers visuel, que ce soit au travers des reportages ou des zoos. Pourtant, je pense que cette idée vient surtout du désir d’amener les gens dans mon imaginaire, l'architecture-machine, à travers une figure qu’ils connaissent et qui leur est sympathique.

 

Le style animalier est répandu en street-art : penses-tu à l’idée de bestiaire en produisant tes créations ?

Effectivement, l’animalier permet de constituer une collection pour suivre une sorte de safari urbain. Mes animaux sont ainsi tous liés par un imaginaire commun, mais sont tous différents par leur graphisme ou leur texture. De plus, chaque animal a des symboles qui lui sont propres et qui sont identifiables par tous. Le bestiaire est ainsi à la fois un hommage à la zoologie et une exploration graphique fascinante, car il est impossible d’en faire le tour : espèces, textures, couleurs, compositions, c’est infini ! Il n’y a pas assez d’une vie pour dessiner toutes les espèces de la Terre. Du coup j’ai pour principe de ne jamais dessiner deux fois un animal identique, pour dessiner le plus d’espèces possible.

La symétrie marque aussi l’opposition entre l’Homme et l’Animal.

Ce qui m’intéresse le plus dans la symétrie est la notion d’équilibre.  Un des artistes qui m’a le plus influencé est Miyazaki et son imaginaire : dans Princesse Mononoké on retrouve cette lutte entre le progrès de l’Homme avec sa volonté d’exploiter la terre, et les dieux de la nature, les forêts et la princesse. Ashitaka, le héros du film, est l’élément neutre, le modérateur de ce conflit. Quelque part je voudrais être l’Ashitaka de ce dualisme entre Nature et Technologie. Si l’Homme n’avait pas progressé on serait toujours à l’âge de pierre, mais la technologie créée doit se mettre au service de l’humain, sans se faire au détriment d’une surexploitation de la nature et d’une artificialisation du patrimoine naturel. La symétrie représente aussi une sorte de balance entre ces éléments.

Tu utilises les noms des rues et les angles naturels pour placer tes collages...

La symétrie permet de jouer avec les angles de mur : les angles droits font perdre la vision d’ensemble du dessin, tandis que les angles brisés permettent de séparer mentalement les deux faces tout en le percevant intégralement. Concernant les animaux, j’aime bien faire des clins d’œil : j’ai par exemple collé un chat rue Bichat, un rhinocéros près du Carreau du Temple, le renard rue du Renard. Evidemment il me manque la rue du Chat-qui-pêche ! J’ai aussi placé la colombe rue de la Paix, qui était mon dessin le plus symbolique car elle était tuée par des machines se transformant en armes.

 

Ce jeu symétrique est aussi idéal pour faire des collaborations.

Actuellement, mon objectif est de mécaniser la scène street-art. J’ai commencé avec Manyoly car on a tout de suite voulu faire un projet ensemble. Mais Eddie Colla m’a aussi proposé de mécaniser une de ses créations, et j’ai très envie de travailler avec Codex Urbanus. Dans ces collaborations, ma partie sera la machine, car c’est mon univers.

Un style steampunk ?

Comment cette fascination pour la machine va t’elle s’associer à la Nature ? Dans un de tes dessins, la machine sort justement d’un arbre.

J’aime les structures improbables et le caractère onirique qui s’en dégage. Ce goût vient des créations de Jean Tinguely, mais aussi des nouveaux réalistes avec les accumulations d’Arman, les nanas pétantes de Niki de Saint Phalle, ou les affichistes. En outre, l’osmose à trouver entre architecture et nature me fascine. L’Homme s’inspire sans cesse de la Nature pour innover, il la remodèle lui-même, et les nouvelles constructions urbaines tentent en permanence d’hybrider ces deux éléments. Quand l’un des deux prend le dessus ça ne fonctionne plus : trop de zones industrielles provoquent des désastres écologiques et la destruction des paysages, tandis que trop de végétations sur un immeuble peut générer des invasions d’insectes ou des problèmes d’aération.

 

En mettant en avant les rouages, tes dessins semblent être les héritiers d’un rétro-futurisme qu’on associe volontiers au mouvement steampunk.

C’est une influence culturelle qui vient des films que j’ai adoré, comme Star Wars, qui représente un futur vieilli, cabossé et underground. L’Art, comme la ville, doit avoir une patine, des strates. La technologie que je dessine ne pourrait pas être Apple, c’est une technologie au mécanisme ouvert, qui montre les circuits imprimés. La technologie, c’est d’abord une mécanique, une chaîne de production. C’est la même chose en architecture : je préfère un béton brut à un béton enduit, un bois brut à un bois lisse et vernis, un métal rouillé à un métal poli. Le steampunk, c’est la culture de Jules Verne et d’Hayao Miyazaki : les machines volantes n’y sont pas des concordes ! En cela, le Château ambulant, avec son architecture improbable mais cohérente, est un fantasme.

Cet univers rappelle aussi le monde de l’automate, notamment ceux développés par les Machines de l’Île à Nantes, comme le grand éléphant.

Deux mois avant de dessiner mon premier mechanimal, j’ai visité les Machines de l’Île à Nantes. Je pense qu’inconsciemment cette visite a fait ressortir quelque chose qui était latent en moi. Il y a cependant quelques différences : les machines sont de purs automates, et on pourrait voir la structure si on réalisait un écorché de l’animal. Je veux que dans mes dessins qu’on imagine une vraie partie naturelle, car c’est elle qui crée l’opposition et le dialogue. Les gens perçoivent souvent mon travail de façon pessimiste, comme une dérive du progrès. D’autres encore me diront qu’il s’agit d’animaux robots. Tous les points de vue sont intéressants, mais pour moi ce sont véritablement des architectures machines inspirées par l’animal.

 

Comment vois-tu évoluer ton travail dans l’univers du street-art contemporain ?

Aujourd’hui, le street-art s’ancre dans le marché de l’Art et devient de plus en plus pérenne et institutionnel. Étant désormais admis, il faut le faire évoluer. Pour ma part j’aimerais bien réaliser de très grands travaux, tout en sachant qu’ils seraient détruits quelques mois plus tard. Une oeuvre à très grande échelle modifierait ma façon de faire, mon discours, tout en m’offrant une autre visibilité. Depuis toujours, un des projets que je trouve le plus fantasmagorique est le Cyclope de Tinguely. C’est une sculpture architecturale, qu’il est possible d’explorer et de visiter. Pour moi elle représente l’aboutissement de l’union entre architecture et street-art.

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Entretien enregistré en juillet 2017.