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Beerens

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En plongée à travers les bancs de poissons muraux

« C’est étonnant de constater que si pour la plupart des gens mes peintures illustrent un plan vertical avec un nageur qui regarde vers le haut, il s’agit pour moi d’un plan horizontal, et je regarde vers le bout du tunnel. »

parcours

Ton parcours comporte des ruptures assez fortes, notamment le passage du Graffiti à la figuration, que tu expliques par la prise de conscience du regardeur.

J’ai commencé à faire du Graffiti à la fin des années 90, un peu par hasard, ayant grandi en banlieue dans un environnement plutôt hip-hop. Avec un pote, nous allions aux Puces pour acheter des bombes de carrosserie qui ne coûtaient vraiment pas cher et, sur le chemin du retour, nous taguions murs et voies ferrées. Nous étions trop contents de voir nos noms, notre quartier face à d’autres quartiers. En grandissant, j’ai fait du Graffiti plus poussé, pur ego trip sans penser au public qui allait voir l’œuvre, sinon aux autres graffeurs. De toute façon il est impossible de penser aux gens, sinon tu ne grafferais pas sachant que la plupart d’entre eux voient cela comme une dégradation.

J’ai beaucoup mûri à la suite d’un accident de moto assez grave en 2007. J’ai alors passé pas mal de temps à l’hôpital, me demandant ce que j’allais faire, car je ne savais pas si je pourrais remarcher comme avant. Dans ces moments-là tu fais le bilan de ta vie, et réalises qu’il faut profiter de ton temps sur Terre pour faire ce que tu aimes le plus. Je me suis rendu compte que j’avais fait des mauvais choix, que la carrière de graphiste vers laquelle je commençais à m’orienter ne me plaisait pas.

J’ai toujours eu deux types de traits. Je dessinais tout le temps, sans forcément montrer mes dessins, et lorsque je graffais je respectais davantage des règles strictes, m’inspirant du style de graffeurs plus agés comme Bando ou Nasty. Quand je suis sorti de l’hôpital, plusieurs personnes avec lesquelles je peignais avaient été arrêtées. Ils ont dû parfois payer des amendes énormes, qui gâchent une vie entière. Ce n’est pas ce que je souhaitais, et j’ai levé le pied pour me ré-orienter professionnellement et devenir cameraman sous-marin. La mer avait toujours été une passion, et je voulais vivre ces instants magiques que je pouvais voir dans les reportages animaliers.

Ton rapport à la rue a-t-il évolué au fil du temps ?

Au début le Graffiti n’était pas pour moi un Art sinon une sorte de sport extrême. Ce que l’on recherchait, au-delà de la pièce qui marquerait les esprits, c’était l’adrénaline et la découverte. C’est l’impression de vivre un film d’aventure, dans lequel on doit passer des obstacles, grillage, chien, sécurité, jusqu’à arriver dans le réseau pour peindre. C’est addictif et fait rentrer dans une spirale où l’on veut toujours peindre plus. Nous ne faisions pas toujours de très belles pièces , mais on avait une passion commune pour l’aventure : c’est ce qui me séduisait dans l’art de rue.

Cela a été assez dur d’arrêter de peindre. Ma passion pour la plongée souterraine vient aussi du fait qu’elle est pour moi ce qui se rapproche le plus du Graffiti tel que je le pratiquais : un matériel important à transporter en double ou en triple car il est impossible de remonter à la surface en cas de problème technique. Tout organiser pour accéder à la vasque ou au siphon. Mais aussi la peur, une forte préparation mentale. Et cette adrénaline qui laisse progressivement la place au plaisir.

Cependant, j’ai compris que je ne pouvais pas arrêter de peindre dans l’espace public. J’ai donc commencé à faire mes dessins d’animaux dans la rue . Cela ne dérangeait plus vraiment, soit parce que le mur était défoncé tout le temps, soit parce que les gens considéraient que cette peinture embellissait leur environnement. Une fois, j’ai peint un panda à Belleville. Les gens de l’immeuble l’ont aimé et ont demandé à la mairie de ne pas l’effacer. Pour moi c’était une récompense et un plaisir de l’entendre.

Où se trouve ta motivation aujourd’hui ?

Il n’y a plus d’adrénaline du tout. Le plaisir vient désormais de rendre sa peinture visible, de la voir prise en photographie et circuler sur Internet. Cela crée une forme de cycle, et génère un retour et un échange qui me plaisent. A titre personnel j’aime aussi beaucoup les friches, et l’exploration en général. Je pars parfois faire du camping sauvage pour trouver des lieux en France ou en Belgique. Certains sont vraiment inspirants, et j’essaie toujours d’avoir une échelle et de la peinture dans le coffre au cas où…

un style en évolution

Comment ton trait a évolué depuis tes graffitis ?

J’ai fait du Graffiti activement jusqu’en 2009, tout en ralentissant après l’accident. C’est aussi à cette époque que j’ai eu une première évolution stylistique. Je peignais surtout des trains, et j’imaginais l’idée d’un dialogue entre les usagers et ma pièce qui circulait, sortant des codes traditionnels du tag. Une peinture sur l’actualité serait ainsi vu d’une autre façon que mon blaze, et susciterait d’autres réactions.

Progressivement, mes dessins se sont éloignés du graffiti, pour s’adresser à un public plus large. J’abordais des thèmes en lien avec l’écologie ou la société moderne en mettant en scène des animaux pour raconter des histoires, faire passer des messages.

Sur le M.U.R à Oberkampf j’avais par exemple peint une souris âgée assise sur un gros fromage, entourée de murs et de fil de fer barbelé avec d’autres souris affamées autour.

Pourquoi avoir choisi de représenter des animaux ?

J’ai l’impression d’avoir compris assez jeune que la Terre était précieuse et qu’il y avait un équilibre à préserver, car elle nous permet de nous épanouir. Selon moi une espèce ne vaut pas moins qu’une autre et je cherche à comprendre quel équilibre doit être maintenu pour que tout ne finisse pas décimé par l’être humain. La liberté offerte par la peinture te permet d’agir où tu veux, même dans un lieu paumé, tout en ayant une visibilité grâce à Internet. Plutôt que peindre un personnage mignon qui plaira à beaucoup mais ne servira à rien, j’ai voulu une peinture pouvant faire réfléchir la personne qui la regarderait. J’ai alors commencé à représenter des animaux pour raconter des choses qui me touchaient, parfois avec une touche d’humour. Comme beaucoup, j’ai grandi avec les fables de La Fontaine et je trouvais intéressant d’utiliser l’animal pour faire passer un message.

Pourquoi choisis-tu de faire évoluer une nouvelle fois ton style au moment de la COP21 ?

Je commençais à m’ennuyer dans la peinture, j’avais envie d’aller vers autre chose mais ne savais pas vraiment dans quelle direction. J’ai alors eu une sorte de prise de conscience: ma passion étant la mer et les océans, je devais me concentrer dessus pour ne pas m’éparpiller.

L’océan est le principal régulateur du climat mondial: couvrant 71% de la surface du globe, il produit plus de 50% de l’oxygène de l’air que nous respirons, absorbe environ 30% du CO2 généré par les activités humaines. Autant dire qu’il est important de s’inquiéter de son bien-être !

Cela me semblait donc logique de faire une peinture sur ce thème pour La COP21. Mes recherches m’ont conduit vers ces poissons, et la répétition du motif m’a semblé intéressante, créant l’effet d’un banc en mouvement. Si la réalisation de la COP21 ne constituait que les prémices de cette recherche, le résultat était plutôt satisfaisant. J’ai alors réfléchi à la façon d’améliorer cette ébauche pour la rendre plus vivante et lumineuse.

Je plonge depuis que j’ai une dizaine d’années et comme j’aime aussi la spéléologie j’ai fini par découvrir la plongée souterraine. En France, notamment dans le Lot ou l’Ardèche, il y a beaucoup d’endroits avec des réseaux noyés en permettant la pratique. Quand on plonge sous terre et que l’on se rapproche de la sortie, on perçoit une lueur qui vient de l’extérieur, tout en étant encore dans le noir. Cette vision me fascine. La sortie est à chaque fois une petite renaissance, c’est cette sensation que j’aimerais retranscrire en peinture.

bancs de poissons

Si les poissons sont reconnaissables, tu t’éloignes néanmoins d’un travail figuratif pour axer davantage ta recherche sur le mouvement et la lumière.

J’ai toujours aimé la peinture abstraite, mais pendant longtemps c’était un plaisir personnel que je ne montrais pas. Petit à petit, mon travail d’artiste public s’est construit sur le dessin et la ligne. Puis, j’ai eu envie de tourner la page et d’explorer d’autres milieux. Les poissons s’approchent de l’abstraction car la composition est aléatoire, les formes se ressemblent tout en étant vivantes car identifiables. Ce n’est pas juste un dessin de poisson, mais une ombre que l’on voit au loin et que le cerveau imagine en mouvement. Il est alors intéressant de jouer simplement avec la composition du motif et la lumière. J’ai délaissé le dessin, au profit des nuances de couleurs, pour essayer de me concentrer sur ces deux aspects.

Travailles-tu par couches successives?

J’essaie en fait de créer une perspective en jouant avec l’échelle des poissons et le dégradé de couleurs, c’est un exercice d’équilibre.

Quand j’ai commencé à travailler de cette façon, j’essayais surtout de trouver une forme s’intégrant bien dans le lieu dans lequel j’étais. Pour moi le Street art c’est avant tout s’adapter à l’espace et non pas forcément réaliser une maquette que l’on cherchera à reproduire exactement. Une fois celui-ci trouvé, je me sers de la forme des poissons pour jouer avec. Dans une friche par exemple, je cherche l’endroit qui sera intéressant pour placer ma lumière, puis j’installe des poissons qui partent sur le plafond, les murs et le sol. Ils occupent l’espace en quelques touches, et toute la pièce prend alors une autre ampleur.

Choisis-tu ta palette de couleurs au moment de commencer ta pièce ?

J’y suis obligé car je dois savoir quel matériel je transporterai sur le site, pour en avoir la bonne quantité. Je fais des tests de couleur à la maison, partant des références des marques, avant de partir en improvisation lorsque le dégradé fonctionne. En effet, le plus dur est souvent de trouver les bonnes références, car les nuanciers de bombes ne sont pas tous égaux. Chez Montana, même avec deux cent quatre-vingts couleurs, il n’y a finalement le choix qu’entre quelques teintes prédéterminées. Il est parfois délicat de trouver les bonnes correspondances, car il suffit qu’un orange soit trop rouge ou pas assez pour que la pièce ne fonctionne pas. Réaliser moi-même les mélanges, pour pouvoir peindre les dégradés comme je l’entends, est un véritable objectif.

Il faudrait créer des bombes pour lesquelles tu pourrais choisir toi-même ton dosage. En attendant je vais essayer de peindre au compresseur et au pistolet, mais plutôt en atelier car il faut reconnaître que les bombes sont bien pratiques en extérieur.

la peinture et la plongée

Ta peinture est à l’image de ton engagement militant pour la défense des océans.

Je plonge beaucoup, toujours à la recherche de la plus grosse boule de poissons ou de la meilleure cavité naturelle. A force d’observer les mouvements de ces bancs, je me suis dit qu’il fallait les peindre. Aujourd’hui, mon but est de représenter des petit bouts d’océan un peu partout pour montrer au grand public cette beauté qui m’obsède.

En voyant ma peinture, on ne pense pas directement aux problématiques écologiques. Mais je crois qu’il faut essayer de parler avec un langage plus doux. Auparavant j’étais dans la confrontation, voulant montrer à quel point il est horrible d’emprisonner un orque, d’achever un taureau. J’utilisais le trash, pensant être percutant et imaginant que c’était le seul moyen efficace d’interpeller une personne dans la rue.

Pour la majorité des gens, l’enjeu est de payer les factures. Saturer leur quotidien d’images violentes ne fait pas avancer les choses et aurait plutôt tendance à les déprimer. J’en suis arrivé à me dire que la beauté pouvait passer partout, restant politiquement correct tout en interrogeant. Il y a dès lors un discours qui en découle. Quand je prépare un atelier dans une école, je suis surtout intéressé par les questions sur le pourquoi, car je vais pouvoir parler de la préservation des océans, dire aux élèves qu’ils peuvent avoir un impact sur le futur s’ils font les bons choix. La peinture devient alors une passerelle pour aborder un sujet plus important. Mon message n’aura peut-être pas un impact énorme, mais s’il peut fonctionner un tout petit peu autant en profiter.

Tu disais un peu auparavant que ta peinture vient des visions que tu as en plongeant.

Tout à fait! Par exemple, dans le Lot, la température de l’eau à l’intérieur des cavités est constante tout au long de l’année. Or, à certaines périodes les eaux de la rivière sont vraiment froides, et tous les poissons rentrent pour se réchauffer. Ils ne vont pas très loin pour ne pas se perdre dans les conduits, et lorsqu’on entre (ou sort), on passe au milieu de cette vision grouillante. C’est assez magique. D’ailleurs, il est étonnant de constater que si pour la plupart des gens mes peintures illustrent un plan vertical avec un nageur qui regarde vers le haut, il s’agit pour moi d’un plan horizontal, car je regarde vers le bout du tunnel.

As-tu l’impression que tes peintures puissent avoir une dimension méditative ?

Je me suis rendu compte qu’en peignant des poissons je retrouvais un petit peu la sensation de plonger. Sous l’eau on retrouve ce côté méditatif, où le seul bruit qui parvient est celui des bulles. On se sent en apesanteur, dans une autre dimension. En plongée loisir, on se laisse porter, on admire, et il arrive que le cerveau parte vers d’autres pensées et s’évade. En peignant je retrouve cette impression d’écriture automatique : le placement se fait par le regard, mais il n’y a pas de réelle réflexion, tout passe par l’instinct.

rapport à la rue

Quel regard aimerais-tu que les gens portent sur ton travail ?

Les gens consomment beaucoup, mais ne vont pas forcément au bout des choses : si une vidéo dure plus d’une minute, elle ne sera pas regardée en entier. J’ai appris à me détacher un peu du regard du public. Si cela plaît tant mieux, mais l’important est que l’esthétique corresponde à ce que j’ai envie de transmettre.

J’aime découvrir de nouvelles techniques, peindre de nouveaux supports. Cette année, j’ai pu peindre légalement un tramway à Grenoble: c’était incroyable d’être au dépôt, de peindre à quai et jouer avec le support. J’ai également pu réaliser un vitrail à Chartres avec une école lors d’ateliers, ou encore participer à un festival en Irlande.

Je pense que je m’ennuierais à faire toujours la même chose. Peut-être même qu’un jour j’arrêterai de peindre des poissons, mais pour l’instant j’ai l’impression qu’il me reste beaucoup à expérimenter.

Quel rapport as-tu à la dimension éphémère de l’Art urbain ?

On accepte cet aspect dès le moment où l’on commence à peindre dans la rue. Cela fait partie des règles, même si c’est toujours pénible de voir une pièce, sur laquelle on a passé du temps, recouverte par des tags chrome alors qu’il y a des murs partout autour. Il m’est par contre arrivé d’en retrouver qui sont restées des années dans un lieu. J’avais par exemple une peinture au sanatorium de Dreux, une ancienne friche très grande, qui représentait Maître Corbeau récupérant son fromage. Beaucoup de gens fréquentent cet endroit, mais elle n’a jamais été repassée. Il y a une forme de respect du milieu qui dit implicitement : on est d’accord pour laisser cette pièce ici.

Quel rapport as-tu à la photographie ?

Pour moi la photographie fait partie de l’œuvre. Évidemment, elle offre une vision partielle de la pièce qui pourrait être vue de plusieurs angles différents. Mais lorsque je prends une photo, j’essaie de réfléchir à l’aspect que j’ai envie de mettre en avant, qui va dépendre du lieu et de la façon dont j’ai habillé l’espace avec les poissons. Elle immortalise ainsi la mise en scène souhaitée, figeant la vision d’un moment, et a donc une part importante dans la création.

Pourtant la photographie est surtout destinée aux autres. A partir du moment où tu la ranges sur un disque dur tu ne la regardes plus car tu la connais déjà, ayant passé une journée à travailler sur la pièce. Elle devient ainsi un souvenir, comme une image d’enfance. Grâce à Internet, une peinture réalisée dans une forêt d’Auvergne peut être vue par des gens dans l’Oregon, ce qui entraîne un effet boule de neige.

Quel regard as-tu sur le Street art en tant que mouvement ?

Je crois que l’Art urbain est un mouvement artistique contemporain à part entière , tout comme n’importe quel autre mouvement de l’histoire de l’Art . Mais ce qui est incroyable c’est que le développement d’Internet lui a permis de traverser les frontières et de se répandre dans toute les grandes métropoles mondiales. Je pense cependant qu’il est important de différencier Graffiti, Street art et Muralisme. Certains artistes pratiquent les trois mais ils sont loin d’être la majorité. 90% des murs que l’on voit sur Internet sont des commandes: l’artiste a une autorisation et est rémunéré pour son travail, c’est donc du Muralisme. Cela ne peut pas être comparé selon moi à une action gratuite et illégale comme en Graffiti ou en Street art.

Quoi qu’il en soit, cette surmédiatisation a permis à un grand nombre d’artistes de vivre de leur passion et d’en faire le plus grand mouvement artistique de tous les temps (jusqu’au prochain… )

Photographies:  Beerens, Jonk, A.Masurelle, François Croisille

Vous pouvez retrouver Beerens sur Instagram et son site internet.

Entretien enregistré en juillet 2019.

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