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Beton Spirit

beton spirit

Du béton au papier, un travail sur nos icônes

« La rue n’est pas un endroit comme un autre, car elle laisse une part de liberté énorme. C’est offrir aux gens la possibilité d’avoir de l’Art à portée de main. Je ne travaille pas pour un mur en particulier : le plus souvent je déambule afin de poser mon œuvre à l’endroit où je souhaite la voir apparaître. »

parcours

Comment es-tu devenue artiste ?

J’ai toujours créé des choses avec mes mains, ayant besoin de m’exprimer de cette façon-là, avant de me mettre à œuvrer dans la rue il y a un an et demi. Etant chasseuse de Street art moi-même, j’adorais les autres artistes et je voulais savoir si cela pouvait me passionner. En effet, je me lasse souvent de ce que j’entreprends et l’Art urbain m’a permis de trouver une activité qui m’accrochait. Le passage à la rue était ainsi une sorte de suite logique qui s’est faite de façon progressive. Il s’est passé six mois entre mes premiers pochoirs et le fait de les coller dans la rue, le temps de me dire que j’étais prête. Cette réflexion était nécessaire, car je me demandais si je n’étais pas une arriviste, si cela allait être bien vu. Je ne savais pas si j’avais ma place. Le monde du Street art est particulier, et les nouveaux ne sont pas toujours bien considérés. Mais finalement je me suis lancée, sans penser évoluer de cette façon ; c’est pourquoi la notion d’artiste me semble compliquée à définir. Qui peut dire qui l’est et qui ne l’est pas ? Se positionner de cette façon est un problème pour beaucoup de personnes.

du beton au papier

Comment as-tu commencé à travailler le béton sur tes premières figurines ?

Je suis née sur les bateaux, mes parents faisant du transport de marchandises. J’ai toujours connu ce monde-là, dans lequel je travaille aujourd’hui, un monde fait de bois et d’acier. Le béton est un matériau que je ne maitrisais absolument pas et que je voulais travailler. J’ai ouvert il y a quelques années une boutique de mobilier industriel vintage, pour laquelle j’ai voulu développer une gamme de produits en béton. J’ai commencé par créer des choses simples jusqu’à en venir à ces figurines Lego. C’est une marque qui parle à tout le monde et que je voulais juste proposer au départ comme élément de décoration, pour qu’elle change un peu de la figurine basique qu’on a entre les mains. Très vite je me suis mise à les customiser pour les rendre plus personnelles. J’ai fait imprimer sur papier les images de ces Lego peints, et c’est ainsi que j’ai commencé le collage urbain, avant de me demander ce que je pourrais proposer d’autre dans la rue.

Pourquoi avoir choisi le collage comme medium ?

Il était plus simple de créer chez moi avant de coller dans la rue que de réaliser un mur sur place. Cela prend deux minutes de placer un collage, alors qu’il faut du temps lorsqu’on commence à crayonner sur un mur. Le pochoir est une technique que j’utilisais déjà sur le mobilier et certains artistes que j’apprécie m’ont donné envie de poursuivre dans cette voie. Le pochoir n’est pas qu’une image qu’on imprime et qu’on découpe : il est travaillé en amont, retouché en fonction des points sombres et des points clairs que l’on souhaite mettre en avant… En travaillant, les images apparaissent en noir et blanc et sont donc plus faciles à reproduire de cette façon, mais je travaille de plus en plus la couleur, ce qui correspond davantage à ma personnalité. J’ai envie d’évoluer pour réaliser des choses de plus en plus pointues techniquement.

Ne colles que des pièces uniques ?

Je ne suis pas partisane de l’impression ; c’est pour cette raison que j’ai voulu travailler le pochoir, afin de ne réaliser que des pièces uniques. C’est très important pour moi que le travail soit effectué dans son intégralité, et s’achève avec le mur. Coller une impression reviendrait pour moi à un non aboutissement, ce ne serait pas une œuvre à part entière. Il faut que ce soit une peinture réalisée pour un mur. Il peut cependant y avoir plusieurs éditions d’un même pochoir, mais il faut savoir que travaillant au pinceau et non au spray, je passe beaucoup de temps à peindre : préparer un collage me prend ainsi entre trois et cinq heures.

Quel est ton rapport à l’aspect très éphémère du collage ?

Cela ne me pose pas de problème, car on sait bien qu’il finira par se déchirer ou se décoller suite aux intempéries. J’ai plus de difficultés face au toyage ou à l’arrachage des pièces que je ne comprends pas, même si je conçois que certaines pièces puissent déplaire. Lorsque je trouve un mur qui me convient, j’apprécie que le collage reste isolé, mais cela ne me dérange pas pour autant que d’autres viennent se placer sur le même mur, car la rue est un espace public qui appartient à tout le monde.

Quel est ton rapport à la photographie ?

Pour moi l’œuvre est terminée au moment où je la pose dans la rue. La photo permet d’ancrer ce moment dans le temps, d’en garder une trace. Il y a en effet beaucoup de collages que je ne publie et que je conserve pour moi, comme une petite collection. Un jour j’en ferai peut-être des impressions. J’aime bien imprimer de petits livres des œuvres réalisées pour les offrir à mes plus proches.

UN TRAVAIL SUR LES ICONES

Tes Lego représentaient beaucoup d’icônes de la pop culture.

J’ai choisi de représenter les personnages qui parlent le plus aux gens, comme ceux des plus grands films. Je me rends cependant compte que ce ne sont pas nécessairement ceux qui me parlent le plus. Ainsi, je préfère réaliser des personnalisations qui me correspondent davantage. En effet, les gens adorent voir des personnalités connues dans la rue, mais n’ont pas forcément envie de les retrouver chez eux. Ainsi, Brigitte Bardot ou Marilyn Monroe sont des figures qui parlent au plus grand nombre, et qui resteront des icones du fait de leur parcours atypique, mais je pose aussi des célébrités moins reconnues, comme Monica Vitti. Cela permet de faire découvrir d’autres figures aux gens. Même si je ne les choisis pas spécifiquement pour cela, il est aussi vrai que ces figures iconiques vont permettre une plus grande interaction avec le public.

Tu centres en effet tes pochoirs autour de figures féminines.

J’ai commencé à créer des images en utilisant ma fille pour modèle, et lorsque j’ai demandé qui je pouvais prendre en photo pour modèle, ce sont principalement des femmes qui m’ont répondu. J’ai commencé à faire aussi des figures masculines, mais cela n’a rien à voir avec des questions d’engagement. Je trouve simplement que la figure féminine dégage autre chose : la chevelure par exemple permet de travailler les textures.

coller aujourd'hui

Pourquoi la rue est-elle un espace de création particulier ?

La rue n’est pas un endroit comme un autre, car elle laisse une part de liberté énorme. C’est offrir aux gens la possibilité d’avoir de l’Art à portée de main. Je ne travaille pas pour un mur en particulier : le plus souvent je déambule afin de poser mon œuvre à l’endroit où je souhaite la voir apparaître. De fait elle est nécessairement en adéquation avec le mur choisi. La rue fonctionne ainsi autrement qu’une galerie dans laquelle tous les murs sont de la même couleur et les cadres disposés spécifiquement. A travers le mur, qui sert de fond de toile, elle confère ainsi un cachet à l’œuvre et en fait complètement partie. Pour ma part, j’apprécie les murs défraichis, décrépis, où les différentes couches de peinture et de matière sont rendues visibles.  

Colles-tu à côté d’autres artistes ?

Si au départ je préférais coller dans des rues où le Street art est très présent, car je n’y connaissais rien, j’apprends à préférer au fil du temps les endroits où il n’y a personne. En effet, les histoires d’artistes se collant les uns aux autres posent beaucoup de conflits. Après l’avoir fait moi-même à mes débuts et m’être fait reprendre, j’ai compris ce qui n’allait pas et j’essaie désormais d’éviter de coller à côté d’autres artistes. Pour autant, il faut savoir que la démarche d’un colleur plaçant une pièce à côté de celle d’un autre artiste ne suit pas forcément un objectif de dégradation, mais le plus souvent est une sorte d’hommage rendu à l’artiste apprécié.

Sans former de collectif, les sorties pour aller coller en groupe sont fréquentes parmi les jeunes artistes urbains.

Je n’ai jamais collé seule. Au tout début j’étais accompagnée non par d’autres artistes, mais par un panel de gens que j’apprécie et qui m’ont poussé à aller dans la rue. Désormais, on me propose des sessions de collage communes, qui sont intéressantes pour découvrir le travail d’autres colleurs, et vivre un moment avec des personnes ayant d’autres regards, qui choisiront un mur pour d’autres raisons que les miennes. Cette dynamique est motivante, portée par l’idée de partage. A plus forte raison en tant que colleurs nous passons beaucoup de temps en atelier, et se retrouver permet aussi d’avoir une vie sociale.

As-tu l’impression de faire partie d’un courant artistique ?

On sent qu’il y a une évolution dans le Street art, devenu un phénomène de mode avec de plus en plus d’expositions. Je ne sais pas si je fais partie de ce courant, dont je ne suis pas précurseur. Ainsi, les nouveaux street artistes ne font que perpétuer un courant. J’ai commencé avant tout par passion et par choix personnel. Mon travail ne porte pas forcément de message, je cherche simplement à égayer, décrocher un sourire, dégager certaines émotions. Ayant un père contestataire, j’ai grandi dans cette ambiance, mais je ne souhaite pas que mon travail suive cette direction, car il est usant de se battre en permanence. J’ai envie de profiter de la vie, de partager de la joie et de la bonne humeur, étant engagée à titre personnel, sans pour autant prêcher pour essayer de convaincre les autres. Nous avons tous conscience de ce qu’il se passe, mais chacun est libre d’agir comme il le sent, et la plupart des gens s’en moquent. L’engagement n’est qu’une question de motivation personnelle.

Photographies:  Beton Spirit

Vous pouvez retrouver Beton Spirit sur Instagram, et Facebook.

Entretien enregistré en juillet 2020.

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