Corinne Vionnet


Introduction

Découvrant par hasard les photographies de Corinne Vionnet au travers d’une newsletter sur Internet, j’ai tout de suite été attiré par son travail. Je reconnaissais bien entendu les bâtiments représentés, qu’il s’agisse de la Tour Eiffel ou de la cathédrale Saint-Balise-le-Bienheureux à Moscou, mais quelque chose me troublait. Ces monuments étaient légèrement flous, et laissaient voir à leur pied une ombre qui renforçait leur côté abstrait. Il s’agissait en réalité du flux ininterrompu des visiteurs, la confusion visuelle émanant de la profusion d’images identiques qui étaient superposées. De nombreuses questions apparurent alors, et je voulu interroger l’artiste sur les interrogations qui l’avaient mené à entreprendre cette série. Dans le cadre d’un projet de recherche sur la mémoire collective et son rapport à l’image, je me décidais à contacter Corinne Vionnet, qui est basée à Vevey, en Suisse. J’avais envie de comprendre sa façon de percevoir les lieux devant lesquels nous nous arrêtons le temps d’une photo, le temps d’un souvenir.

Notre échange de mails mît en avant le regard qu’elle porte sur nos habitudes visuelles, ses créations montrant l’agrégation de milliers de souvenirs personnels en une seule mémoire commune et témoignant de la façon dont nous partageons avec nos contemporains le même espace, la même culture visuelle aussi. Il y a quelque chose de vertigineux dans ces œuvres, à mi-chemin entre la peinture et la photographie, le document et l’abstraction, le souvenir et la mémoire. Et l’on est tenté, nous aussi, de s’arrêter devant ces bâtiments ancrés solidement dans l’espace et dans le temps et qui voient défiler depuis des décennies, parfois depuis des siècles.

Photo Opportunities

Quel a été votre parcours avant la photographie ? Comment cela a commencé ?

J'en parle en fait assez rarement, sans raisons particulières. Peut-être parce que j'ai fait plusieurs choses différentes : par exemple dans le domaine sportif, ainsi que plusieurs autres métiers. Ce sont des étapes. Bien que l'on pourrait considérer ceci aussi comme un cheminement qui influence aujourd'hui mon regard sur le monde. Je me suis orientée vers l'image à l'âge de 35 ans. Bien que j'ai toujours eu un attrait pour l'Art, je ne sais sincèrement pas ce qui m'a fait commencé. Un besoin tout d'abord certainement. Puis des rencontres. Oui en fait, parce que c'était nécessaire.

Quelle a été la première interrogation qui a précédé votre travail sur les différents monuments et lieux de la série Photo Opportunities ?

Je me suis retrouvée à Pise pendant deux jours avec mon mari. Nous y étions pour le travail, mais nous sommes bien sûr allés voir la Tour. Quand nous sommes arrivés, il y avait beaucoup de touristes et nous étions tous dans le parc pour prendre une même photo de la Tour, certainement à cause de son inclinaison mais aussi parce que l'espace permettait de prendre le monument en photo facilement. Je me suis demandée si ces clichés d’un même lieu, pris par différentes personnes dans un laps de temps réduit se ressemblaient : puis, en imaginant que la plupart des touristes font le même genre de photos, j’en suis venue à extrapoler sur des jours, des semaines, des mois, voire des années… ce qui donne un chiffre incroyable de photos prises de la Tour ! C'était en 2005 et il y avait déjà beaucoup d'appareils photos numériques. Je me suis alors demandée ce que je trouverai sur Internet. Simplement en mettant "Pise" ou "Tour de Pise" comme mots clefs, je suis tombée sur des centaines… des milliers d'images…  Tout en déroulant cette quantité d’images, je me demandais si l’on essayait inconsciemment de reproduire une image que l’on connaissait déjà ; à quel point notre regard était-il influencé, que ce soit par des films, publicités, cartes postales, Internet... ? Essayons-nous peut-être de reproduire l’image d’une image ?

Pisa, 2006, Photo Opportunities

Quel est votre processus de création ? (Création par couches, durée moyenne pour la « fabrication » d’une image…)

Pour une seule image je visualise plusieurs milliers de clichés du même lieu pour comprendre la similarité et la répétition de la forme du monument. Je collectionne plusieurs de ces images, de jour comme de nuit, à différentes saisons, avec différents cieux... Je superpose ensuite ces photos les unes sur les autres par effet de transparence. Ces images sont réunies et alignées sur un seul segment que je trouve important, puis pour le reste vient ce qui vient. Le choix du lieu était d’abord basé sur des statistiques touristiques, puis j’examinais les brochures des agences de voyage afin de connaître les images qui symbolisent la destination. Je suis bien sûr aussi influencée par ma propre culture visuelle.

Comment sélectionnez vous vos photos ? Ne choisissez vous que des photos « anonymes », presque documentaires, sur le lieu ou en choisissez-vous également qui seraient susceptibles d’être protégeables, ou identifiées formellement comme des travaux d’artistes sur Internet ?

Mes recherches se basent sur des photos prises par tout un chacun ; des photos souvenirs. Et Internet rend ces données anonymes. En cliquant par mots clefs sur les moteurs de recherches. Nous ne sommes plus alors chez des amis en train de regarder la projection de leurs diapositives ou leurs albums de vacances, avec des anecdotes qui leurs seraient propres et les personnaliseraient. On ne sait plus à qui appartiennent ces photos qui se ressemblent, ni quelles sont leurs histoires.

Je ne m'intéresse pas à des travaux d'artistes pour Photo Opportunities, mais sur des photos souvenirs, des clichés pris par tout un chacun.

Fujisan, 2007, Photo Opportunities

Esthétique et appropriation

Du point de vue du droit, une photo de cette série est une œuvre composite, c’est à dire une « œuvre nouvelle à laquelle est incorporée une œuvre préexistante sans la collaboration de l'auteur de cette dernière ». Avez-vous déjà appréhendé votre travail de ce point de vue ?

Oui, car il était évident qu'il fallait utiliser les photos que je trouvais sur Internet pour soulever les questions que je me posais, et qui étaient donc des clichés préexistants réalisés par des personnes ayant voyagées dans les lieux concernés. Cela n’aurait pas eu du tout le même sens que je prenne ces photos moi-même ! Ces images forment un ensemble de données très similaires qui collectées nous parlent de notre mémoire collective.

 

De fait, avez-vous déjà était critiquée pour avoir utilisé comme matière première des images que vous n’aviez pas prises ? Même si dans votre travail la photographie d’origine n’est absolument plus reconnaissable, quelle est votre considération envers cette matière première ?

C'est arrivé que je sois critiquée, mais c'est assez rare. Je pense que l'on comprend certains de mes questionnements. Et peut-être que le résultat témoigne du fait que j'ai beaucoup d'affection pour les sources que j’utilise. J'ai beaucoup de respect pour la photographie vernaculaire. Mes travaux s'orientent vers un parallèle entre l'ordinaire et l'extraordinaire. Les photos touristiques comportent pour moi un lien entre la routine et l’exceptionnel. Un moment spécial qu'on s'est construit pour échapper à la monotonie…

 

Votre travail vous place de fait dans le champ de l’Art d’appropriation. Quel est votre regard par rapport à cette forme de création qui s’est fortement développée avec l’essor du numérique et qui est très présente, notamment sur Internet ?

Je suis très intéressée par le numérique, la dissémination des images sur le web et la façon dont Internet affecte notre comportement. J’admets que j’oscille entre fascination et inquiétude pour ce médium. Internet est une source extrêmement riche d'information en général et dans tous les domaines. En ce qui concerne le domaine artistique, je pense qu'il est nécessaire que des artistes se confrontent à ces transformations et recherchent, fouillent, analysent et s'expriment dans cet univers numérique en constante évolution. Sa transformation par leur regard et leurs travaux apporte ainsi d'autres questions et de nouvelles réponses, tout en développant d’autres manières de voir et de comprendre les choses.

 

Il me semble avoir lu que vous disiez créer plutôt des images que des photographies. A quel point vous considérez-vous comme photographe ? Votre travail semble plus proche de l’Art conceptuel avec une place importante réservée à l’idée. De plus, vous fabriquez vos propres clichés pour un rendu proche de la peinture. De fait, vous sentez-vous plus proche d’un moyen d’expression particulier ?

Je pense que je suis plus attirée par l'image que par la photographie. Je ne propose pas de clichés photographiques pour raconter, documenter ou témoigner. Je m'intéresse à un instrument tel que l'appareil photo quand j'estime en avoir besoin comme moyen d'expression. On m'a peut-être collé une étiquette de "photographe" parce que j'ai commencé en utilisant l’appareil photographique. Mais cette étiquette n’a pas d’importance : l’'important c'est d’agir et d'exprimer ses sentiments, ses opinions, ses croyances, ses critiques et ses questions. Le moyen d'expression suit l'idée, car pour l’artiste l’œuvre est le résultat d'un long cheminement. Pour le "regardeur", le résultat "esthétique", la plastique d'une œuvre devrait juste être le premier filtre qui mène ensuite à une réflexion ou une émotion. Je suis touchée si mon travail peut procurer des émotions, et plus encore plus si ces émotions peuvent générer des questions et des pensées.

Makka, 2008, Photo Opportunities

Dans plusieurs entretiens on cite votre travail en comparaison avec la série des cathédrales de Rouen de Monet. Si cela est très visible dans la série Impression(s), Soleil Levant (2013), cela semble moins être le cas dans la série Photo Opportunities. Quelles sont vos références picturales et artistiques ?

Pour Impressions, Soleil Levant c'est en effet évident, puisqu'il s'agit des peintures de Monet qui sont photographiées (ou copiées et photographiées, on ne sait plus...). Ce travail parle également de l'impressionnisme, peinture si populaire aujourd'hui, et dans un sens touristique surtout aujourd'hui. C'est pour cette raison que j'ai choisi cette peinture et collectée sur Internet une cinquantaine de photo-souvenirs de cette œuvre.

Impression(s), Soleil Levant, 2013

Photo Opportunitie use d’une esthétique proche de l'impressionnisme. Le résultat de la multitude d'images superposées donne un effet proche de la peinture, et c’est notamment pour ce lien esthétique que j’ai choisi cet effet quand je cherchais des solutions pour exprimer ce que je voulais dire et questionner. On peut aussi lier ce travail à l'impressionnisme si l'on parle d'imprécision spatiale et d’imitation proche de notre mémoire. Enfin, il est possible de le rapprocher du cubisme si l'on parle du questionnement sur notre mémoire et et sur la façon dont nous voyons et comprenons l'espace/temps, le mouvement, et comment nous enregistrons le modèle ou la base dans notre mémoire d'un sujet ou d’un objet.

 

On peut même avoir le sentiment d’y trouver, par la sensation d’accéléré ou de time-lapse que ces photographies génèrent, des résonnances avec le film expérimental Koyaanisqatsi de Geoffrey Reggio…

Je n'avais jamais fait le rapprochement avec Koyaanisquatsi. C'est un film qui m'avait énormément touché, et encore aujourd'hui d'ailleurs. Je dois constamment travailler et intégrer le temps dans mes travaux, ainsi que la perception des choses en rapport avec le temps.

Mémoire collective et visuelle des lieux

Votre travail questionne aussi notre rapport à l’image. Comment est-ce que les clichés de la série Photos Opportunities questionnent notre mémoire collective ? Ils semblent mettre en avant le fait que nous prenons tous la même image, gardant le même souvenir de l’endroit où nous passons, et élevant ces monuments au rang d’icônes de notre souvenir.

Les souvenirs ne sont pas les photos. Par contre, je pense que la photo que l'on prend a une influence sur nos souvenirs, qui sont constamment transformés et peut-être idéalisés avec le temps. Ce qui m'intéresse dans cette similarité de clichés, c'est de partir de cet exemple pour questionner notre rapport à l'image et son influence sur notre regard. Comment se construit notre mémoire ?  En plus de montrer l’omniprésence des images et la façon dont nous les consommons, ce travail tente aussi de soulever la question de notre motivation au moment de prendre une photo notamment dans nos expériences touristiques. Pourquoi ce besoin d’image ?

Pour répondre en partie à votre question, j'aimerais citer un extrait du livre White Noise de Don DeLillo :  "We are not here to capture an image, we’re here to maintain one. Every photograph reinforces the aura [...] We see only what the other see. The thousands who were in the past, those who will come in the future. We’ve agreed to be part of a collective perception. This literally colors our vision. A religious experience in a way, like all tourism. [...] They are taking pictures of taking pictures.

 

Peut-on imaginer ce phénomène comme une boucle ? La « culture visuelle » qui précède souvent notre visite d’un lieu célèbre ne nous prédispose-t-elle pas à les voir d’une certaine façon ?

C'est une des choses que j'essaie de soulever et de questionner. Quand on va visiter un monument célèbre, on a déjà une idée préconçue de ce qu'on va voir. Or, la perception qu’on a d'un lieu a un impact sur notre expérience personnelle une fois sur place. Tout aujourd'hui est transformé en images et cette omniprésence ne peut pas ne pas influencer notre regard sur le monde, même lorsqu’on le voit à travers nos écrans. Nous sommes constamment martelés par des informations visuelles. Nous savons et sommes conscients de cette influence de l'image et nous l'utilisons. Je pense qu’il est ainsi possible de construire et d’imposer par l’image une certaine vision d’un lieu.

 

San Francisco, 2006, Photo Opportunities

Y-a-t-il des lieux que vous n’avez pas visités dans votre série ? Si c’est le cas, comment les reliez vous aux autres ? Vous vous basez alors uniquement sur des images « imaginées » et sur votre « culture visuelle » et non sur un premier souvenir personnel ou vécu.

Je devrais refaire le calcul, je ne m'en souviens plus. Mais certainement la moitié de ces lieux.  Quand je commence à travailler sur une image, j'en ai déjà une idée préconçue. Que j’aie visité cet endroit ou pas importe peu. Et généralement, cette idée est similaire à ce que je trouve en majorité sur l'Internet.

 

Dans quelle mesure votre propre vision du lieu interfère-t-elle avec celle de toutes les personnes qui ont pris la même photo avant vous ?

Lors de la fabrication d'une image, par la centaine de couches successives de tous ces clichés, des moments se fusionnent, des gens se rencontrent, des cieux se forment, des histoires se créent. Tous ces éléments font une image qui essaie de représenter une mémoire collective.

Le résultat de mes images dépend de plusieurs facteurs, dont surtout le choix des sources, puis la fabrication couche par couche de l'image, qui apparaît petit à petit. Je trouve ces moments magiques.

Mais bien sûr, le résultat est également influencé par ma culture visuelle ou par certaines orientations volontaires.

Les moulins de Kinderdijk ont peut-être un lien avec la peinture hollandaise. Le choix de la vue de Venise est peut-être influencé par une des première photo que j'ai faite à Venise quand j'avais 8 ans. Et pour Milano, peut-être que le Dom de Gehard Richter m'a influencé.

 

Cette série souligne aussi notre comportement vis à vis de la photographie. La photographie devient le témoignage de notre passage. A la suite de Jakob Gautel, on pourrait dire que nous nous retrouvons forcés de prendre ces images pour prouver que nous avons bien été à un endroit, l’image devenant ainsi une preuve du fait que l’événement a eu lieu. Qu’en pensez-vous ? 

Le fait de photographier peut montrer notre admiration à l’égard d’un endroit, d’un objet ou d’un sujet et souligne les sentiments qui nous animent à ce moment là. Nous avons aussi besoin de prouver qu’on y était. De ce point de vue, la photographie marque la présence de la personne qui prend la photo. J'essaie de reparler de ceci à travers mon projet ME. Here Now, tout en soulignant les transformations de nos comportements avec le digital. Car aujourd'hui, avec les smartphones et les appareils photo numériques, des clichés sont pris en fixant le dos de l’appareil, et l'image qu'il affiche nous réfère déjà à une image avant même de l'avoir prise. Ces écrans font écran au réel, comme si nous préférions son substitut, sa réalité partielle ou son irréalité. L’intérêt du sujet de la prise de vue se déplace vers la reproduction du moment.

ME. Here Now
ME. Here Now
ME. Here Now

L’année dernière (2015) le designer allemand Philipp Schmitt a mis au point un prototype de Camera Restricta. Cet appareil permet grâce à la géolocalisation d’empêcher les gens de prendre une photographie d’un lieu qui aurait déjà été reproduit trop de fois auparavant, les poussant selon lui à créer des images plus originales. Partagez-vous une vision aussi négative de la photographie de souvenir, qui serait toujours identique ?

A ma connaissance, cet appareil est un prototype et l'idée est très bien pour soulever certaines questions. Je trouve son travail intéressant de ce point de vue. Auparavant, le film et les coûts engendrés par la réalisation de chaque photo faisait qu'on s'appliquait au moment de la prise de vue et de la "fabrication" de nos photos souvenirs. Le point positif du numérique, c'est la possibilité (certes effrayante aussi) de prendre des quantités de photos, ce qui permet l'exploration et l'expérimentation. Peut-être alors que ceci modifiera ou élargira notre manière de voir et comprendre le monde…

A l'époque de "l'instant Kodak", on photographiait principalement lors de nos vacances estivales et aux fêtes de Noël et anniversaires. Aujourd'hui, on photographie au quotidien, et nous créons les "événements" de notre vie. Ces photos mettent en avant des courts moments de notre quotidien. Cependant, ce phénomène met de côté tous les autres moments qui n'ont pas été photographiés. De réaliser ceci m'a donné une impression qu'on ne vit pas dans le présent, et qu'il y a peut-être une peur des moments ordinaires.

 

Une autre dimension de vos photos est leur rapport au temps. Elles témoignent à la fois de la permanence des bâtiments et des lieux, mais dans le même temps du caractère éphémère des touristes qui posent devant. Votre image devient de fait le point de rencontre de deux dimensions temporelles que tout oppose. Quelle est la réflexion sur le temps que vous portez à travers ces images ?

Ce qui m'intéressait dans cette rencontre espace/temps c'est l'expression de la présence presque fantomatique des touristes. Ils apparaissent parfois et en partie à la surface des images. Ils sont là, ce qui prouve leur passage, mais témoigne aussi de leur caractère éphémère. L'accumulation des clichés exprime la répétition de ces passages et le paysage conserve leurs traces. Et autant dans la série Photo Opportunities que dans la série Away il est utile d'introduire ces notions de temps. Les lieux presque immuables et rassurants que sont la nature et les monuments se laissent envahir par notre présence. Notre empreinte se forme par cette accumulation de passages et corrode ces lieux.

Athína, 2006, Photo Opportunities
Běijīng, 2007, Photo Opportunities
Agrā, 2006, Photo Opportunities

 

Que pensez-vous de ces citations ?

Mais arrive le moment du retour. Peu à peu l’image exacte de la ville ou du pays, corrigée sur les lieux mêmes de mon voyage et fixée par des cartes postales ou des photographies, s’atténue, s’efface, se transforme. Au bout de quelques semaines, quelques mois, une autre image revient se fixer dans ma mémoire : celle que je m’étais fabriquée avant de partir et qui est parfois très différente de ce que j’ai pu voir sur place, notamment pour ce qui concerne les couleurs. Cette image-là est désormais ineffaçable. Dès lors, à quoi bon voyager ? Je sais que c’est cette image, la première, la seule, la « vraie », riche de toutes les colorations de l’imaginaire, que je conserverai jusqu’à la fin de mes jours. Comme si chez moi le souvenir de ce que j’ai rêvé était plus puissant que celui de ce que j’ai vécu.
mini pastoureau
Michel Pastoureau
Historien

L'image a une force incroyable sur nous.

Elle peut devenir un objet de désir – par exemple pour une destination de voyage; elle peut influencer notre regard et notre comportement.

Je trouve le souvenir très proche de la fiction. Il n'est pas forcément authentique, mais peut être convainquant. Il est influençable. Il peut évoluer avec le temps, et peut être transformé par les imprécisions de la mémoire, l'oubli, les émotions…

 

Je n’ai plus la mémoire. Je ne me souviens plus de rien. Je sais que j’étais à Tokyo, je sais que c’était le printemps 83, je sais. J’avais emmené une caméra et j’ai filmé. Ces images elles existent maintenant et elles sont devenues ma mémoire. Mais je pense que si j’y étais allé sans caméra je me souviendrais mieux maintenant.
wim wenders mini
Wim Wenders
Cinéaste

J'ai tendance également à penser qu'on se souvient mieux sans enregistrer un moment par le film ou l'appareil photo. Peut-être parce que cet acte d'enregistrer ne fait pas que de souligner cet espace/temps. Il est sélectionné au détriment d'autres lieux, d'autres moments. Et la trace de ce souvenir enregistré se transforme avec le temps.

Pour terminer, voici une citation sur laquelle je suis tombée il y a quelques jours : « To my mind, the greatest reward and luxury of travel is to be able to experience everyday things as if for the first time, to be in a position in which almost nothing is so familiar it is taken for granted. » Bill Bryson

Quelle est la question que je ne vous ai pas posée et que vous auriez aimé que je vous pose ?

Quelle question aimeriez-vous me poser ?

Crédits photos : aimable accord de Corinne Vionnet.

Pour découvrir d'autres photographies et les autres travaux de l'artiste, vous pouvez consulter son site web.