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Don Mateo

Don Mateo

Rechercher l'abstraction dans la découpe

« Nous avons tendance à croire au progrès continu de l’histoire et à avoir le sentiment d’être au sommet des réalisations historiques de l’humanité. Ce n’est pas vrai car nous ne pouvons pas digérer toutes les informations et nous vivons tous dans un temps limité. »

parcours

Comment es-tu devenu artiste ?

J’ai d’abord suivi des études professionnelles qui n’étaient pas faites pour moi. Suite à cela que j’ai compris qu’il fallait que je devienne maître de mon destin pour faire ce dont j’avais envie et m’épanouir. Au début la seule chose que j’aimais c’était dessiner dans la marge de mes cahiers, donc je me suis mis en tête de rentrer aux Beaux-Arts. Je me suis donc retrouvé en 2003 dans un milieu qui m’était complètement étranger. Jusqu’à 2008 l’Art est devenu pour moi un moyen d’expression privilégié et à la sortie je ne me suis pas arrêté de créer. Je ne sais pourtant pas si c’est à ce moment que je suis devenu artiste : c’est une question complexe : y-a-t-il un moment très précis où l’on devient artiste, une date qui fait qu’on bascule ? Je connais le moment où j’ai décidé de tracer mon chemin dans le domaine artistique, mais je ne sais pas si celui auquel je suis devenu artiste existe.

Quand as-tu commencé à travailler dans la rue ?

Je travaillais déjà le portrait avant les Beaux-Arts, mais pendant ma formation j’ai fait de la peinture très géométrique et abstraite, beaucoup de vidéos. Ma pratique de rue était alors complètement sauvage, c’était un défouloir de collages et d’interventions spontanées avec des potes, sans photographies. La rue est (re)venue ensuite progressivement. J’ai d’abord retrouvé le portrait en vivant pendant un temps au Danemark car je m’y sentais un peu seul. En arrivant à Lyon en 2011 je logeais dans une petite chambre et peignais sur toile des pièces que personne ne voyait. J’ai alors commencé à peindre sur un bout de papier que j’ai collé en bas de chez moi. C’était intéressant de voir ce portrait sur papier kraft, mais il aurait été encore mieux plus haut et plus grand. L’adrénaline a pris le relais et j’ai été happé par la rue : c’était une nouvelle voie à explorer, les contraintes liées me forçant à réaliser de nouvelles choses. Cela m’a libéré car à travers la peinture sur châssis on fait en permanence face à l’histoire de l’Art, ce qui peut se révéler pesant car il y aura toujours un précurseur, alors que l’Art urbain possède à l’inverse une dimension populaire et émancipatrice, offrant une certaine liberté.

Quel medium employais-tu alors ?

J’ai commencé de façon hybride, travaillant un peu le pochoir, avant de privilégier rapidement le collage car cela rajoutait une dimension à laquelle je suis attaché, l’espace de l’atelier. Lorsqu’on peint spontanément dans la rue on ne retrouve pas ce moment d’intimité que procure l’atelier. J’aime bien ces moments de préparation et de réflexion avant l’adrénaline de la rue, sachant qu’à l’époque (au début des années 2010) les artistes travaillant à Lyon avaient développé une forte identité autour du papier collé.

découper le papier

Comment as-tu glissé vers le papier découpé ?

Il y a eu plusieurs raisons : après avoir développé une réaction allergique à l’aérosol en préparant une exposition je me suis dit qu’au niveau santé ce n’était pas l’idéal pour travailler en atelier, et j’ai commencé à utiliser le spray le moins possible. Mais la raison majeur est que si le pochoir est un medium très adapté pour créer de façon précise dans la rue, il exige une technique très contrôlée et statique.

Il me manquait le geste, le mouvement, cette dimension plus intuitive permettant d’avoir plus de lâcher prise. Je voulais retrouver le trait du crayon, ainsi que la capacité de travailler de façon plus nerveuse, en étant plus proche du dessin. Avec le papier découpé la ligne est devenue comme un fil, l’opposé du pochoir car tout ce que je garde aurait été enlevé. On retrouve en effet le dessin crayonné, puis la découpe qui apporte un deuxième motif et un travail qui n’est plus sur le portrait mais sur le vide et le plein. Pour moi cette démarche devient presque abstraite, même si le résultat ne l’est pas. C’était intéressant d’aller dans cette direction pour essayer d’apporter quelque chose de différent. J’ai voulu prendre le contre-pied du mouvement pour voir où il pourrait me mener.

Ce rapport entre le vide et le plein est marquant dans ton travail de découpe, le vide occupant la majeure partie.

Je pense travailler plus le vide et l’espace que le portrait, qui devient presque parfois un prétexte. Il y a ici une volonté de faire l’inverse des composantes majeures de l’Art urbain et du Graffiti, à savoir les couleurs, les espaces saturés, une occupation de l’espace. Je me positionne à rebours, avec une palette graphique très restreinte et radicale, du noir et une touche de couleur, beaucoup d’espace pour créer des jeux de lumière, laisser une respiration. Avec ces éléments je tente d’apporter une touche qui est la mienne.

Ce trait rappelle celui du croquis de presse, et la ligne sert à révéler la forme du visage. Lorsque tu commences une œuvre, ou te laisses-tu entraîner par la ligne ou sais-tu la forme du portrait à composer ?

Avec le pochoir on obtient un travail précis et défini, sans accident, même lors de l’exécution. A l’inverse, le dessin permet de laisser place à la suggestion, de rater parfois, avec une ligne arrivant au mauvais endroit mais qui fait naître des choses qui se passent et nous dépassent. Ce qui m’intéresse désormais c’est de parvenir à moins de contrôle. Jusqu’à aujourd’hui, mon travail urbain a en effet été constitué de deux parties principales : celle au pochoir, et celle au paper cut. Une nouvelle étape sera franchie en évoluant encore plus en avant dans cette recherche de lâcher prise.

A LA RECHERCHE DU TRAIT

Pourquoi tiens-tu à représenter des portraits dans des postures du quotidien ?

Pendant toutes mes études aux Beaux-Arts je n’ai pas fait un seul portrait, car c’est une discipline considérée comme trop classique. Mais du portrait découlent plusieurs questions : la posture du quotidien est intéressante, car je pense que travailler sur l’individu est déjà un défi sur soi-même. C’est explorer, prendre de la matière. A partir d’une matière, l’être humain, il s’agit de voir ce que je peux trouver, et jusqu’où je peux aller. Je pense qu’il est important en Art de se fixer ses propres règles et d’explorer un chemin car comment avancer en se dispersant ? J’ai choisi le portrait : je ne sais pas ce que je vais en faire ni ou cela me mènera, mais c’est un combat avec moi-même. Je n’ai par contre toujours pas répondu à la question de pourquoi représenter des femmes plutôt que des hommes. Je cherche à capter des émotions et j’y arrive davantage à travers un motif féminin que je trouve plus lumineux. Les rares fois où je peins des hommes ils se ressemblent et servent souvent à mettre le doigt sur des sujets assez sombres.

Avec le paper cut, c’est le medium lui-même qui devient œuvre.

Je n’ai pas envie d’être un technicien et je ne pense pas que l’Art doit se résumer à cela, car aujourd’hui il est possible de la sous-traiter. Dans mon cas, je sais que le pochoir, puis la ligne du paper cut vont influencer mon trait de demain, qu’on retrouvera dans cette nouvelle étape ce que j’ai pu faire avant. Dans ce sens, cette évolution à la recherche d’un geste plus épuré et fluide était écrite. Je n’ai aucune certitude sur ce qu’il restera de ces recherches mais j’ai l’impression que c’est une suite logique écrite depuis le premier jour.

Laisses-tu une part d’aléa au moment de la découpe ou suis-tu nécessairement le dessin tracé en amont ?

L’idée est de laisser un espace à l’accident, à une zone que je vais laisser parce qu’elle permet un équilibre. Ainsi si je photocopie un même dessin et le découpe dix fois il y aura dix émotions et intentions différentes. Le choix d’une zone apportera plus de lumière, ou suscitera une tristesse qui m’échappera un peu, et c’est ce que je souhaite développer à travers cette nouvelle étape encore plus épurée, instinctive, brute. Je sens venir cette envie de tendre vers l’abstraction et la suggestion, accompagnée du désir de faire entrer la couleur, sans qu’elle soit décorative mais pour qu’elle apporte un sens. Avec le papier découpé je commence à avoir la sensation de me répéter. L’ironie du sort est que si j’avais quitté le pochoir pour des raisons de santé, avec le paper cut j’ai des tendinites qui se réveillent après plusieurs heures de découpage. Les raisons d’évoluer sont multiples, mais la remise en question est pour moi fondamentale. Il est décisif d’être en recherche perpétuelle, car elle offre la liberté.

Tu t’inscris ainsi dans une recherche progressive de la simplicité.

Toute ma démarche suit ce raisonnement. J’ai utilisé le paper cut pour son côté technique impressionnant, mais aussi parce qu’il me permettait d’introduire la lumière. Maintenant que cette dimension est inscrite dans mon travail, est-il possible d’aller encore plus loin ? Cela aurait-il un sens de le reproduire mille fois ? Mon premier pochoir en 2010 contenait déjà très peu d’informations, il présentait un regard tête baissée déjà très épuré. Le papier découpé à quelque part complexifier cette première approche, mais c’est une volonté de long terme de tendre vers une pratique simple et efficace, sans prétention ni artifice pour être simplement dans l’émotion. A cet égard, j’ai l’impression d’être aujourd’hui dans le même état d’esprit qu’il y a dix ans.

DU PAPIER DANS LA RUE

Pourquoi la rue est-elle un espace de création particulier ?

La première chose qu’elle offre c’est la liberté. Celle de peindre quand j’en ai envie, d’agir sans rien demander. Sans travailler en milieu urbain on se retrouve obliger à démarcher des galeries et à devenir dépendants. J’ai vraiment le désir d’être indépendant, de faire ce que je veux, ou je veux, quand je veux. La rue est ensuite un espace de jeu énorme, qui renvoie pour moi à l’enfance : adolescent on mettait des posters dans sa chambre, dans les années 80 il s’agissait de sportifs et de stars. Pour ma part j’étais fan de Michael Jackson, c’était une identité que je revendiquais. Peindre dans la rue, n’est-ce pas décorer sa chambre sur un mur un peu plus grand ? C’est décorer son quartier, sa ville, en se réappropriant l’espace.

Quel rapport as-tu à l’aspect éphémère de ton travail ?

Je ne me pose pas trop cette question. L’éphémère fait partie de l’Art urbain. Je sais que ma pièce va disparaitre, évoluer, s’abimer, se dégrader, être arrachée ou repeinte. Si je m’y refuse je vais coller plus haut. Cela fait partie du processus, et je trouve ça cool de revoir une vieille peinture qui a vieillie et s’est ridée comme l’humain se ride. Je n’ai pas un ego surdimensionné qui refuserait que mes projets disparaissent. Cela m’est égal.

Agir illégalement est-il nécessaire pour être libre ?

Pour moi c’est liberté qui permet l’autonomie, le kiff. C’est un plaisir cyclique : cela fait longtemps que je n’ai pas collé, car mes questionnements actuels ne sont moins centrés sur la rue. Mais je n’ai qu’une hâte, sortir a nouveau, ce qui me permettra à la fois d’épurer le motif, mais d’alléger également le matériel : sortir avec une simple perche ou juste un Posca pour taper un mur en trois minutes. En m’allégeant je vais pouvoir tendre vers encore plus de liberté. En prenant des pochoirs il faut un porte-document, des bombes et du scotch. Avec le paper cut il fallait des découpes rangées et protégées, mais également de la colle, voire une échelle pour pouvoir les placer hors de portée. Avec un feutre je peux m’exprimer sur plusieurs kilomètres de rue. Je ne crois pas qu’on en dise nécessairement moins en s’exprimant avec moins. Au contraire, je raconterai plus en épurant. Le spectateur aura la même émotion, le message sera aussi percutant.

Quel rapport as-tu à la photographie ?

La photographie n’est pas selon moi une œuvre en tant que telle car la puissance du travail vient de la rue et du fait de le voir en vrai. Elle est néanmoins plus qu’un archivage car il est nécessaire pour faire le lien entre l’Art urbain et les réseaux sociaux, qui permettent l’échange et le partage, et ont permis à ce mouvement de se démocratiser et de devenir populaire. Une peinture du centre-ville de Lyon sera visible n’importe où. Dans le cas du papier découpé, elle va prendre une importance particulière du fait des éléments urbains que l’on va positionner en arrière-plan. Il va s’agir d’un cadrage, d’une profondeur, d’un angle, qui permettront au papier découpé de trouver tout son sens en étant placé au bon endroit. Cela permet à la pièce d’être indépendante et de fonctionner dans la rue.

Est-ce que tu l’impression de faire partie d’un courant ?

J’y participe forcément à partir du moment où je crée dans la rue. Est-ce un courant artistique ? Oui, c’est une évidence. L’histoire de l’Art s’écrit avec ses bouleversements, ses changements et l’Art urbain sera celui de notre époque, car il est devenu populaire, est suivi, se vend. C’est un Art auquel les politiques s’intéressent, avec de nombreux festivals dédiés. Il est ancré dans le monde contemporain de par ses techniques de création, et les réseaux sociaux. Sans ces derniers le Street art ne serait pas ce qu’il est. Internet permet un échange et un partage qui nous permet de connaître le travail d’un artiste à l’autre bout du monde, ce qui n’était jamais arrivé auparavant. Les précédents mouvements étaient liés à l’économie d’un continent, les impressionnistes étaient français et à Paris, l’Art américain est devenu reconnu et populaire dans les années 50 lorsqu’après-guerre le pays a poussé le Pop art et Pollock. Le Street art ne suit plus ce schéma classique : il est partout, peut se faire avec trois bouts de ficelles et permet d’avoir le même succès dans un village qu’en vivant à Dubaï.

Les réseaux seraient donc plus qu’une caisse de résonnance, mais un élément clé pour définir le Street art ?

Ils font partie du mouvement, car il n’y avait pas eu d’équivalent auparavant. Les premiers artistes à utiliser massivement la communication sont sans doute Picasso et Dali qui se créent des personnages, clichés de l’artiste exubérant. Ils mettent en place cette stratégie médiatique qui sera reprise par l’industrie du magazine et Andy Warhol, qui fait qu’on parle autant du personnage que de l’œuvre créée. Sans les réseaux sociaux l’Art urbain ne serait pas ce qu’il est aujourd’hui, il manquerait quelque chose. Il faut cependant garder à l’esprit qu’ils peuvent se révéler des pièges au niveau de la créativité car il faut plaire à sa communauté. Je pense que cela peut tuer la créativité.

Photographies:  Don Mateo

Vous pouvez retrouver Don Mateo sur Instagram, Facebook et son site internet.

Entretien enregistré en juin 2020.

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