Epsylon Point


"Ecrire sur les murs est un acte revendicateur: même si c’est esthétique, c’est obligatoirement politique car visible par tous et imposé à chacun quelque soit son goût." Depuis qu'il a commencé à peindre sur les murs de la ville en 1979, Epsylon Point n'a jamais cessé de vouloir susciter la réaction du spectateur. Ses oeuvres, qui mettent en contraste un fond abstrait très coloré avec un pochoir brut et souvent noir, parlent souvent de deux grandes thématiques qui hantent la société contemporaine: les inégalités sociales et le sexe. D'une façon frontale, Epsylon questionne notre rapport à la pudeur, à ce que nous acceptons de voir ou pas et pourquoi. Comme il le dit lui-même: "Face aux grands murals d’aujourd’hui personne ne proteste car ce sont souvent de jolies fresques d’animaux. Tout le monde les accepte, sauf peut-être quand ce sont les rats géants de ROA: mais comme je dis à mes potes, je ne dessine pas des chats!"

Parcours et style

Comment êtes-vous devenu artiste?

Je suis rentré aux Beaux-Arts de Dijon sur le conseil d’un ami de ma mère, inspecteur des beaux-arts. Je venais de faire 5 ans d’armée, où j’étais un très mauvais élément: j’ai dû y faire un an et demi de taule, on s’est donc quitté fâchés! Ca a été une très bonne expérience pédagogique, j’y faisais de l’audiovisuel avec un petit ordinateur qui servait à l’encodage. Un jour, après mon diplôme, pour les besoins d’une performance, j’ai voulu recouvrir en noir une toile sur laquelle je projetais un film. J’ai donc acheté une bombe de peinture. C’était la première fois que j’en utilisais une, je n’avais jamais essayé avant. Ca a été comme dans les bandes-dessinées, la lampe qui s’allume, le flash!

 

Quelle était pour vous la particularité de la bombe de peinture? Pour Gérard Zlotykamien par exemple, elle permet de marquer durablement le mur en un trait.
Ce que je trouve génial avec la bombe c’est qu’on n’a pas besoin de toucher le support. C’est comme une danse: on peut tirer un grand trait, poursuivre par terre, c’est fabuleux! Dans le temps, lorsque tu prenais un pinceau pour écrire sur un mur pourri, la moitié s’y accrochait. Alors qu’avec une bombe tu peux quand même écrire et ça marque. Ma première bombe je l’ai claqué directement dans la rue à écrire des conneries: si tu commences une bombe tu ne t’arrêtes que lorsqu’elle est vide, pour tout taggeur c’est pareil! J’ai commencé par dessiner des lettres, comme le E. qui est devenu mon signe.

Pourquoi avoir glissé progressivement du graffiti au pochoir? Quelle technique utilisez-vous?

J’avais besoin de représenter des personnages, mais je ne dessinais pas très bien moi-même. Par contre, ayant fait de la photo en noir & blanc, je savais décrypter une image. En découpant les noirs ça fonctionnait bien donc j’ai démarré comme ça, tout en peignant toujours un fond à la bombe en dessous. J’ai réalisé quelques multilayer, notamment pour des images de cul, pour que la définition soit vraiment correcte. Mais en règle générale, un pochoir pour moi c’est un monolayer: si tu ne sais pas faire une image avec un mono-pochoir, c’est que tu ne sais pas faire un pochoir! Quand je débutais on utilisait le pochoir à la va vite, sans avoir le temps d’en superposer plusieurs. Quand des artistes comme Mosko sont arrivés un peu plus tard, ils prenaient plus de temps. Evidemment, il y a aussi eu Jef Aerosol, Blek, Miss.Tic ou Marie Rouffet, qui en faisait déjà depuis plusieurs années et qui était très bon. Mon premier pochoir a ainsi été Conan le barbare, quand je faisais encore du graffiti à main levée. Je m’inspirais de ce que je voyais dans les journaux et les bouquins, mais aussi d’univers fantastiques comme Donjons & Dragons.

Vous accordez une grande importance au fond abstrait et coloré de vos tableaux qui se distingue du pochoir lui-même.

J’aime la couleur. C’est pour ça que désormais je ne fais plus que de l’abstraction, des traits, des tâches, un petit bout de rouge, un trait de vert ou de bleu. Le pochoir est juste une image posée, et c’est le fond qui permet à l’ensemble de devenir une véritable peinture. Cela permet aussi de gagner de la place sur le mur. En effet, un petit pochoir est presque invisible alors qu’avec le fond on gagne trois mètres et la peinture vit plus facilement.

Ce goût pour l’abstraction vient de Malevitch et Kandinsky qui sont pour moi les deux pionniers des années 20, avant Pollock, le dripping, et les autres… A force de faire de la peinture abstraite j’ai à peu près compris comment calculer les formes et les positionner. Une fois cela compris, on peut peindre des tâches, car l’abstraction se passe d’abord dans la tête.

La rue, une occasion de travailler en groupe

Quel rôle a joué la rue dans votre travail?

J’ai toujours été dans la rue, que ce soit en faisant du skateboard, en tant que membre d’une fanfare, ou aux Beaux-Arts. Tout ça finit par se recroiser pour que la rue finisse par s’imposer comme un atelier de travail. En plus à mes débuts en 1979 il y avait plein de murs disponibles, car nous n’étions qu’une dizaine de graffeurs à peindre, avec Bando, Mode2…. Les jeunes ne me connaissent pas en tant que graffeur, quand ils me connaissent!


Pourriez-vous revenir sur votre installation en Italie dans les années 90 et comment vous y avez formé des pochoiristes?

J’avais un pote qui était professeur dans une école internationale de design. Je lui  apprenais à faire du pochoir et des fonds, et lui l’apprenait ensuite à ses élèves. En cours d’année ils se sont tous retrouvés dans mon atelier. Je leur expliquais comment lire une image, comment découper simplement, même en multi-pochoir. Du coup, sans qu’il s’agisse pour autant d’une école de pochoiristes, tous les gens qui se sont mis à faire du pochoir à Turin avaient été mes élèves ou élèves de mes élèves.

Qu’en était-il du mouvement La Meute auquel vous prenez part une fois rentré en France?

Il est rare d’avoir une bande de pochoiristes, contrairement aux graffeurs. Le pochoir est un travail individuel, tu es le plus souvent chez toi en train de faire des découpes. La Meute avait un peu le même objectif que le groupe italien dans le partage des connaissances et le travail de groupe. J’ai appris à plein de gens, comme Spliff Gâchette ou Petit fou. On n’a pas à cacher les secrets de fabrication, ça me gonfle! Plus il y aura de gens qui feront de la peinture et mieux on ira.

Avec Gâchette nous avons beaucoup travaillé à deux. Je faisais les images et il faisait les textes. On était dans la même voie et ça marchait très bien. On travaillait dans l’atelier de façon commune, apposant chacun images et textes selon nos envies.

Provoquer la réaction

Vous êtes un des seuls à avoir abordés des sujets érotiques en France avec Miss.Tic.

Et encore mes dessins sont plus chauds que les siens! On retrouve souvent des peintures de meufs aux gros seins, de pistolet, mais personne ne peint des gens en train de baiser. Il y a peut-être une dizaine d’artistes qui abordent ces thèmes dans le monde mais c’est tout, notamment parce que ça te coûte cher si tu te fais pécho à faire ce genre de choses. Dans une compétition de  graffeurs, si tu représentes un mec en train de se faire tailler une pipe par un autre mec, tu peux être tranquille, tout le monde te tombera sur le dos!

 

On a l’impression d’y retrouver des inspirations de dessins asiatiques.

C’est amusant car ce n’est pas leur production principale. On la connaît parce que ça a été à la mode mais les dessins sont très différents entre la Chine et le Japon par exemple: alors que les japonais représentent souvent des grosses bites pleines de veines, avec des mouvements très recherchés, les oeuvres chinoises sont nettement plus softs, une sorte de kama-sutra sans exagération.

Ces peintures érotiques, suscitent forcément une forte réaction de la part du public et l’obligent à se positionner frontalement.

C’est vrai qu’il y a des moments où ça coince. J’aime bien le cul et personne n’en représentait, si ça avait été le cas je n’aurais pas fait ça. Mais si on existe, c’est bien que nos parents y sont passés au minimum une fois, non? Notre héros est Thanatos: on trouve plein de têtes de morts sur les murs, mais pas de cul. Le sexe est le dernier interdit. Dans les textes tu peux dire tout ce que tu veux, au micro aussi. En dessin par contre ça ne se fait pas du tout. Ce besoin de susciter une réaction est une obligation personnelle, ma doctrine est “Fuck them all!”

 

Votre travail comporte aussi de véritables revendications sociales au travers de la série La connerie humaine: la figure de l’ouvrier y fait son apparition.

Je suis né en 1950, donc j’étais étudiant en 1968. A l’époque nous étions beaucoup plus politisés qu’aujourd’hui: désormais les jeunes, même s’il s’y intéressent et s’y connaissent, s’en foutent. Ecrire sur les murs est un acte revendicateur: même si c’est esthétique, c’est obligatoirement politique car visible par tous et imposé à chacun quelque soit son goût. Le message est donc politique au sens premier du terme polis, la cité. Par ce geste on se rapproche de l’Art soviétique et des révolutionnaires; pendant la guerre d’Irlande les murs étaient par exemple peints. Face aux grands murals d’aujourd’hui personne ne proteste car ce sont souvent de jolies fresques d’animaux. Tout le monde les accepte, sauf peut-être quand ce sont les rats géants de ROA: mais comme je dis à mes potes, je ne dessine pas des chats!

La recherche de l'abstraction

Pourquoi être passé du pochoir à une peinture abstraite?

J’en avais marre de découper les pochoirs après 40 ans de travail. Si j’étais assez bon aujourd’hui je dessinerais à l’ordinateur et ferait faire la découpe au laser. Je trouve ça très bien même si le rendu, qu’il soit trop bon ou pas assez, n’est pas le même que celui obtenu à la main. Avec l’abstraction, je n’ai plus besoin de découper, je m’amuse à poser des couleurs. J’ai toujours réalisé des toiles abstraites, mais pendant longtemps je les laissais de côté. Plus j’ai de couleurs, plus je m’amuse. Cela ne me dérange de rajouter un pochoir, tant que je ne dois pas le découper. C’est une partie du travail qui ne m’intéresse pas. De plus, avec l’âge, ma vue a baissé et je vais moins dans la rue. Quand j’avais 30 ans j’étais tout le temps dehors, mais à 67 balais, je sors quand on m’invite, d’autant que les bombes de peinture finissent par coûter cher.

Vous vouliez lutter contre la surabondance d’images présentes dans la rue. Mais aujourd’hui, il y aussi une surabondance de street-art!

On est saturé d’images, notamment avec la publicité. il n’y a qu’à voir la publicité. Ils mettent des femmes à moitié nues pour vendre des brosses à dents. Mon travail n’était que de l’art de rue, on l’oublie très vite, le temps qu’il faut aux agents municipaux pour passer repeindre. Hormis les gens qui ont fait des photos et les ressortent, le reste a disparu et ça fait partie du jeu. Lors d’un hiver où je m’étais abîmé la main et ne pouvais plus découper, j’avais réalisé plusieurs collages, mais ils tiennent encore moins longtemps! A l’époque où j’étais à Balard, un vieux qui passait et chaque me voyait peindre sur le mur -mur qui n’existe plus d’ailleurs- me donnait 10 balles pour que j’aille boire un café. A l’époque il n’y avait pas trop de monde, alors qu’aujourd’hui il faut partir à la campagne!

Pourquoi vouloir aujourd’hui changer de nom et passer d’Epsylon Point à Eureu?

Si je signe Epsylon tout le monde va attendre des pochoirs. En tant qu’Eureu, personne ne me connaît donc je peux faire librement de l’abstraction. Mais durant ma carrière, j’ai eu au moins 5 ou 6 noms de tag différents. Pour le moment, Eureu a remplacé Epsylon. J’ai conservé le E qui a toujours été mon signe. Eureu pourrait d’ailleurs faire un procès à Epsylon!

Vous pouvez retrouver Epsylon Point sur sa page Facebook

Entretien enregistré en juillet 2017. 

Les photos de cet entretien ne sont pas à qgdesartistes.