Gérard Zlotykamien


Introduction

Gérard Zlotykamien est un des pionniers de l'Art urbain en France. Avec d'autres artistes comme Ernest Pignon-Ernest, il investit l'espace de la rue dès les années 60, où il commence à peindre à la bombe ses mystérieux Éphémères. Ces figures minimalistes, qui rappellent la durée limitée de l'existence humaine sur la Terre, sont aussi un lointain écho des massacres qui ont ravagé le 20ème siècle. 

C'est le parcours d'un artiste qui a commencé sa carrière au côté d'Yves Klein et d'Eduardo Arroyo, était là avant l'émergence des grandes figures de l'Art de rue des années 80, et qui aujourd'hui encore s'intéresse à l'Homme dans son dernier travail sur la notion de bouts de ficelle. Tous ces petits morceaux accumulés, propres à chacun, qui réunis composent l'identité d'un Homme. 

Parcours

Comment êtes-vous devenu artiste ?

Je ne suis pas devenu artiste, je suis né comme ça. Ce n’est pas ma profession, je n’ai pas de plan de carrière. Par contre je ne peux pas faire autrement que créer, la création est une sorte de maladie. Dès 7 ans je peignais automatiquement des choses impossibles. De plus, je ne connais pas la définition exacte du mot artiste, je me considère simplement comme un type qui peint et pas autre chose. La peinture est mon langage.

 

Pourquoi avoir choisi la bombe de peinture comme moyen d’expression ?

J’ai d’abord utilisé la craie, puis la poire à lavement, le pot de peinture et enfin la bombe. Quand j’ai découvert accidentellement cet outil dans un commerce, il m’a beaucoup plu car avec la bombe la peinture sèche tout de suite et l’écriture est immédiate, comme avec un crayon, ce qui est très intéressant au niveau de la matière. Le problème qui se posait était le risque que la couleur s’efface ou se transforme. J’ai toujours travaillé avec des éléments qui pouvaient disparaitre le lendemain. Mais la peinture de mes bombes de couleur ne bouge pas. Il y a des jaunes que j’ai peints à l’extérieur il y a 20 ou 25 ans et qui, malgré la neige, la pluie, le froid, le vent, résistent.

Comment choisissez-vous les lieux et les supports ?

J’aime les lieux pourris, qui ont un vécu, une usure. J’utilisais aussi les palissades qui sont pour moi comme des grandes toiles, plates, qui permettent d’évoluer facilement. A l’époque il y en avait des centaines de mètres. Maintenant je les utilise moins. Ce sont souvent des lieux cassés, parfois symboliques comme quand je vais à l’étranger en Afrique du Sud ou en Allemagne de l’Est.

Naissance des Ephémères

Vous réalisez vos premiers Ephémères dans la rue en 1963 : pourriez-vous revenir sur ce moment ?

C’est vrai au niveau du nom. Mais ils étaient apparus un peu avant dans mon travail, vers 1957/1958, au travers des Paysages vides. Ces ombres sont notamment apparues parce qu’on disait que j’appartenais au courant des impressionnistes expressionnistes. J’avais alors 16 ou 17 ans et par vanité je n’ai pas supporté cette affiliation. Par orgueil, je voulais exprimer ma personnalité et pas celle des autres, affirmer quelque chose d’identitaire. Je crois qu’être prétentieux c’est en fait prétendre à quelque chose.

Pourriez-vous revenir sur le choix du nom Ephémères, et la symbolique de ces formes par rapport à l’histoire du 20ème siècle ? On pense notamment aux ombres d’Hiroshima.

J’ai trouvé la définition dans le dictionnaire Larousse. Un éphémère est un insecte qui vit 24 heures, or je pense que l’être humain, même s’il vit un siècle, est très semblable à un éphémère. Quand on regarde ce qu’il se passe dans le monde, on s’aperçoit que la vie, qu’elle soit arrachée symboliquement par la disparition de centaines de milliers de personne en quelques secondes, ou qu’elle dure cent ans, reste très fragile. Même si la complexité que pose cette question sera plutôt traitée par des philosophes ou des sociologues, on peut se demander quelle est notre utilité dans le temps. Même si l’Homme disparait dans 50 000 ans, cela ne représentera rien par rapport aux milliards d’années écoulés. Notre petit cerveau d’1,4 kilo peut nuire à la moitié de la planète et pourtant 1,4 kilo ça ne pèse pas lourd dans l’univers.

Pourquoi avoir choisi une forme minimaliste et répétée ?

On peut réfléchir 5 ans au fait de mettre une personne à la porte mais c’est un seul mot qui suffira à la renvoyer, sans avoir besoin d’en rajouter. C’est finalement minimaliste. Tout mon travail, toute ma recherche se concentre dans le minimum de mots, le minimum de signes, pouvant être compris par tout le monde sans exception. Par leur aspect minimaliste, mes Ephémères acquièrent une dimension intemporelle et universelle.

 

On peut y retrouver l’influence des Otages de Fautrier, ou des Ombres de Pinoncelli : l’idée de traces, d’effacement de la mémoire collective.  

En réalité je ne regarde pas en arrière. Quand vous donnez rendez-vous à quelqu’un c’est dans le futur. Quand je pense à une toile, c’est pour ce qu’elle sera demain et non pour ce qu’elle aurait pu être hier. Je ne suis pas historien. Je ne prétends pas lire l’avenir dans une tasse de café, mais je me base sur une émotion que je ressens à un moment donné par rapport à une époque. Je crois qu’il vaut mieux faire les choses avant qu’après. Un jour il y aura des gens comme vous qui voudront connaitre l’époque, qui penseront que 2017 est une année charnière, et ils chercheront des informations.

Quel est l’idée de votre travail actuel ?

Je travaille sur l’idée des bouts de ficelles : je crois qu’on est constitué d’un ensemble de bouts de ficelles. Combien de professeurs avez-vous eu dans votre vie ? Combien de conférences avez-vous suivies ?  Le tas de connaissances ainsi générées sont autant de bouts de ficelles qui font que nous ne sommes pas remplaçables par un ordinateur ou un robot. Personne ne pourra vous imiter, ne pourra être ce que vous êtes, même la plus perfectionnée des machines. C’est Edmond Rostand qui disait que s’il avait eu d’autres professeurs, d’autres parents, ou d’autres amis, il aurait été quelqu’un d’autre. On est fait de morceaux infiniment petits, qui enregistrent toute notre existence. Si on les accumule on s’aperçoit que cette somme est monumentale. A plus forte raison si on ajoute à cela toutes les formes de prothèses qui nous accompagnent aujourd’hui au quotidien, comme les ordinateurs ou les voitures…

Evolution de la scène artistique

Pourriez-vous revenir sur l’installation de l’abattoir, lors de la troisième biennale de Paris en 1963, que vous faites notamment en compagnie de Pierre Pinoncelli ?

A la biennale de 1963 on m’avait demandé de peindre un mur autour d’un abattoir, à l’intérieur duquel était notamment exposé Eduardo Arroyo, peintre espagnol, qui avait représenté quatre dictateurs : Hitler, Mussolini, Franco et Salazar. Le ministère de l’intérieur a voulu faire sauter l’abattoir car ce n’était pas bien de montrer ces images. Mais on parle d’une autre époque où Maurice Papon était ministre de l’intérieur et André Malraux ministre de la culture. A cette biennale, il y avait 56 pays, dont les Etats-Unis qui avaient présenté une salle superbe avec des morceaux d’avions tordus. Néanmoins, je crois que le renouvellement de la scène artistique s’est fait un peu avant avec des artistes comme Yves Klein.

 

A cette occasion, vous écriviez le texte suivant : « Il a fallu des milliers de doctrines religieuses, de civilisations avec les sages, des prophètes, des penseurs, des philosophes et des hommes de bonne volonté pour qu’aujourd’hui, nous puissions avoir des chambres de torture, des camps de concentration, des frontières et des hommes chewing-gum ». Cela semble souligner une dimension absurde du progrès. 

Je ne suis pas qualifié pour dire que c’est absurde. Chacun essaie de survivre par rapport à l’époque dans laquelle il vit. Si vous êtes humaniste, que vous avez un respect pour l’Homme, alors oui, ce progrès est absurde. Mais nous vivons dans une société de plusieurs milliards d’individus où chaque peuple développe sa propre notion de survie. Je pense que d’une certaine façon, les horreurs de la Seconde Guerre mondiale existaient avant et perdurent aujourd’hui. On a retrouvé des groupes de gens qui ont été massacrés il y a 15 000 ou 20000 ans, tous avec le crâne fracassé au même endroit. L’horreur perdure lorsque de nos jours on fait mourir de faim ou de soif une population. En 1139, le 2ème concile de Latran interdit l’utilisation des arbalètes, considérées comme déloyales. Plus tard, il fût progressivement interdit d’utiliser les airs pour bombarder les populations ou d’employer des armes chimiques pour les mêmes raisons. Cette évolution curieuse n’est pas compréhensible, surtout lorsqu’à côté est toléré l’usage de mines anti-personnel ou de lance-flammes.

Pourquoi avoir alors choisi de peindre dans la rue ?

C’était difficile d’être accepté en galerie. Alors, je suis allé dans la rue. Je crois qu’on ne dit jamais non, on dit oui à autre chose. Je n’ai pas dit non à la peinture mais je me suis tourné vers un mode d’expression différent. Mais lorsque cela est possible, je trouve qu’une galerie est un cadre d’exposition idéal. Une galerie met son humanité pour faire une exposition. Elle se met en difficulté financièrement et prend un risque.

Vous étiez un des précurseurs de l’Art de rue.

Je ne peux pas dire si j’étais dans les premiers au niveau mondial, je ne sais pas ce qu’il y avait au Japon ou en Afrique. En ce qui concerne la France il faudrait demander à Ernest Pignon-Ernest qui est beaucoup plus ordonné que moi ! Pour revenir à ce passage à la rue, il y a deux courants : ceux qui prennent les choses de la rue pour les détourner, comme Marcel Duchamp. Ils utilisent la rue pour entrer en galerie. Je suis probablement un des rares à avoir fait le contraire, en passant volontairement de la galerie à la rue. Il faut aussi réaliser que si aujourd’hui aller dans la rue permet de s’ouvrir des portes, à l’époque cela avait plutôt tendance à en fermer. Mais mon travail a toujours été le même à l’intérieur et à l’extérieur.  

 

Quelle a été l’évolution du regard du public ?

J’étais certainement de la première génération mais je ne l’ai pas médiatisé. J’ai laissé les choses se faire. Au début, c’était surtout la police qui était curieuse de me recevoir : une fois, elle avait gardé 6 heures quelqu’un qui prenait simplement des photos de mon travail !  Soljenitsyne disait : « Il y a des fissures qui avec le temps font écrouler des cavernes ». J’ai repris cette phrase à mon compte : alors que dans les années 1960 et 1970 on me mettait dehors, je me suis rapproché de la génération d’artistes apparus dans les années 80, comme Miss. Tic et Jérôme Mesnager. Ce phénomène de médiatisation a été extraordinaire, mais s’est passé avec 40 ans de retard sur les Etats-Unis, avec des gens comme Jean Faucheur ou Ernest Pignon-Ernest. Cependant, il ne faut pas oublier que les artistes de rues ont souvent eu des difficultés et des procès, à cette époque et par la suite.

 

Quel est votre regard sur l’Art urbain aujourd’hui ?

Je pense que tout le monde a raison, qu’être contemporain se juge en fonction d’une époque et d’un besoin des gens. Si on a besoin d’écouter Mozart alors il est contemporain, idem pour Molière. Je ne peux pas savoir ce qui sera contemporain demain ou dans 50 ans. Il faut des milliers de premiers prix de conservatoires pour faire un grand soliste et je pense qu’il faut des millions de peintres pour faire un grand peintre. Quand on a Duchamp ou Malevitch à une époque artistique il faut déjà les rattraper ! sur la scène il faut déjà les rattraper ! Il y a des peintres extraordinaires autour de moi, mais il y a des milliers de peintres de qualité aujourd’hui. Si on ouvre un catalogue on voit qu’en un mois il y a plus de 200 vernissages à Paris en un mois, c’est énorme ! Mais ce n’est pas la peine de réinventer la roue, ça ne sert à rien. Passer sa vie à réinventer la roue c’est une bêtise.

Un grand merci à Gérard Zlotykamien pour avoir accepté cet entretien.

Merci à la galerie Mathgoth pour son accueil à l'occasion de l'exposition consacrée à l'artiste. Vous pouvez la retrouver sur son site internet, ainsi que sur Facebook

Merci également à  Mathilde Jourdain pour sa relecture.

Entretien enregistré en avril 2017.