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Guy Ribes

guy ribes

L'ancien faussaire, celui qui rêvait avec les peintres

« Le but d’un faussaire c’est de ne pas l’être. Le tableau est vrai dans le rêve, dans l’imagination, dans la magie. »

Être faussaire et peindre des œuvres originales

Vous avez peint des faux « à la manière de », censés avoir échappé au recensement, qui sont donc des pièces uniques et non des reproductions. Qu’est-ce que cela change pour vous dans l’approche technique d’une part, symbolique de l’autre ?

Je n’ai jamais fait de tableaux de peintres que je n’aimais pas. Je voulais ajouter quelque chose à leur œuvre. Il y a des experts qui ont dit que c’était de l’orgueil, mais pas du tout, cela m’intéressait de connaître les techniques de Picasso, de Chagall, et leur vie surtout. Les gens oublient souvent lorsqu’ils voient un tableau la vie qui va avec : où il a été peint, dans quelles conditions, avec quel état d’esprit. La période bleue de Picasso est une période de deuil, suite au suicide de son meilleur ami. Suivirent la période rose et le cubisme, avec Apollinaire et Braque. Braque avait commencé ses recherches, et eut le malheur de les montrer à Picasso, qui compris tout, tout de suite. Six mois plus tard il alignait les œuvres cubistes. Il le disait lui-même : « Je ne prends pas, je vole, et je ne perds pas de temps. » Beaucoup de gens dans l’Art perdent du temps. Il arrivait à Picasso de peindre avec du ripolin : pour lui l’Art était immédiat.

Je peignais ce que j’appelais des « entre deux ». Comme Picasso réalisait 20, 30 fois le même dessin, j’en faisais un de plus. Je ne dérangeais pas son travail, j’en rajoutais. J’ai fait ça avec tous les peintres, sachant le jour où ils avaient peint, le lieu où ils se trouvaient. Où est la contrefaçon ? Je n’ai volé personne. Je m’en suis bien tiré, mais j’ai perdu 10 ans de ma vie.

Faux Picasso
Pour peindre vous deveniez le peintre. Pourriez-vous revenir sur ce processus de transformation ?

La technique n’est pas évidente, il faut tout savoir. J’avais une documentation énorme sur les peintres. Mais c’est aussi difficile d’un point de vue physique et psychologique : quand je peignais un Picasso, j’étais Picasso, je déjeunais avec lui. La semaine suivante je devenais Chagall. Il y a de quoi devenir dingue. On m’avait envoyé un psy, qui se retrouvait avec tous ces tableaux devant lui. C’était un peu comme l’histoire de la grenouille sur le nénuphar : une femme rentre chez un psychologue avec une grenouille sur la tête. Le psy remarque « Ne dites rien, j’ai tout compris. » Ce à quoi la grenouille répond : « J’étais tranquillement posée sur mon nénuphar, puis ça a commencé par les cheveux, et regardez maintenant. »

Lorsque je gagnais beaucoup d’argent j’interrompais tout ce travail un mois pour partir en voyage. Mais c’est ma propre peinture qui en souffrait le plus. Le jour où l’on m’a arrêté je suis redevenu peintre. Et maintenant je suis incapable de faire un faux : je suis complètement sorti de tout ça.

Cela vient directement questionner l’empreinte de la personnalité de l’auteur, sa sensibilité, sa perception. En fin de compte, lorsque vous peignez un Picasso, est-ce votre personnalité qui ressort, la sienne, ou les deux ?

Les experts l’ont dit : c’était du Picasso. Mais ils n’ont pas raison sur tout : ils ont déclaré que j’avais imité une trentaine de peintres, alors que j’en ai copié 280 ! Je n’ai pas peint 300 œuvres, mais dix mille ! Celles-là sont devenues vraies. Les gens ne condamnent pas cette histoire, car lorsqu’ils vont au Louvre, ils se moquent que la Joconde soit vraie ou fausse, ils viennent la voir comme elle est. Un musée n’est pas réservé aux collectionneurs, mais à tous. En réalité d’ailleurs il n’y a pas de collectionneurs, c’est la collection qui collectionne le collectionneur. Quand il meurt elle continue à vivre, et se reconstruit ailleurs, dans un éternel recommencement.

Faux Manet
Finalement, quel est le plus important pour vous : l’artiste ou l’œuvre ?

Lorsque l’on attaque une toile blanche, quand cela se termine-t-il ? Léonard de Vinci laissait des toiles 30 ans sans les toucher. Il y en a certaines qu’il a travaillé toute sa vie, car l’aboutissement n’était pas de vendre, mais d’atteindre sa perfection. Je travaillais pour des marchands qui étaient de très haut niveau, dont un grand connaisseur. Quand il venait cherchait un Picasso, il me disait : « Guy, ne me dis rien. Pose ta toile sur le chevalet. Je vends des vrais toute la journée. Si en rentrant je ressens la même émotion, alors c’est bon. » De temps il me disait de déchirer, car il ne retrouvait pas cette émotion-là.

Comment juger un tableau ? Je mettais un faux au milieu de mes vrais. Si au bout de huit jours il me pétait à la gueule c’est qu’il n’était pas bon. Si ça passait, c’est qu’il y avait la même émotion. Elle ne s’achète pas, et c’est le plus dur à rendre.

Quel est le but du faussaire ?

Le but d’un faussaire c’est de ne pas l’être. Le tableau est vrai dans le rêve, dans l’imagination, dans la magie. C’est tout un paradoxe, que vous recherchez d’ailleurs. Un jour je me suis retrouvé en face d’un grand comédien qui s’était fait cloquer un faux. Je devais lui rendre l’argent et récupérer le dessin. Il sort le faux dessin et me demande s’il est de moi. Je lui ai répondu : « Ecoutez monsieur, vous êtes comédien, moi je suis faussaire. Mon métier c’est de peindre des faux, ce n’est pas moi qui vous l’aie vendu, c’est moi qui l’aie fait. Quand je vais au cinéma, vous vendez bien la place. » Il avait 80 briques dans sa poche, et m’a dit : « Si je vous le rachète, à combien me le vendez-vous ? » Au final il a gardé le dessin. J’ai plus tard appris que ce qui l’intéressait c’était de me rencontrer, parce qu’il y avait cru complètement.

Un faux est-il un prolongement de l’œuvre de l’artiste ?

Vous faites dans votre livre une comparaison intéressante : un faux de qualité prolongerait l’œuvre de l’artiste, comme un chef d’orchestre lorsqu’il dirige une pièce composée par un autre. Peindre un faux, serait-ce une interprétation ?

Quand Karajan dirige Beethoven, il fait un faux. Il ne jouera jamais la partition du compositeur, qui seul la connaît. Karajan est un faussaire, Menuhin est un faussaire, il me l’a dit lui-même. Le chef d’orchestre connaît la partition par cœur, sait jouer tous les instruments, et est pourtant incapable de reproduire l’original. Mais il s’agit de musique, or la société ne juge pas l’immatériel, seulement le matériel. Picasso détestait la musique car elle n’était pas palpable, à l’exception de la guitare gitane et de Manitas de Plata, parce qu’elle avait une présence. C’est une musique musclée, comme un carré. Picasso n’avait pas besoin de ça, il n’avait rien à faire de ce qu’il entendait, c’était ce qu’il voyait et touchait qui était important.

Faux Dufy
Dès lors, que resterait-il d’irréductible à l’artiste ?

Il ne reste qu’un squelette, de la poussière. De Picasso il reste la magie. Quelle importance y’a t’il si quelques Ribes se retrouvent au milieu ? L’expert au procès eût une phrase terrible : « Si Picasso était vivant, il l’embaucherait ». Le peintre racontait lui-même cette histoire : un jour un homme se présente devant sa propriété, et au culot lui dit « Monsieur Picasso, j’aimerais vous montrer un de vos dessins ». Picasso voit tout de suite que celui-ci est faux, mais il est beau. Il lui répond : « Certainement. C’est de moi. » Il savait pertinemment que ce dessin n’était pas de lui, mais il aurait pu le faire.

Un jour le juge me convoque pour une histoire de faux. Il appelle aussi le peintre, et lui demande si c’est lui qui a peint l’œuvre présente devant lui. L’artiste répond que oui. En sortant je me mets à sa recherche, mais il avait disparu. Je le retrouve lors d’une de ses expositions, et le remercie. Celui-ci réplique : « Mais il est beau votre paravent, j’aurais pu le faire ! » Que ce soit pour ce peintre, pour Picasso ou pour moi, demeure toujours la question de l’argent. Les journalistes n’en parlent jamais. C’est tellement plus facile de gagner 30 millions dans la nuit, quand avec ma peinture il me faudrait 20 ans. Combien de peintres vivent de leur travail en France ?

Regard sur le marché de l’Art

Le système avec lequel vous travailliez permettait de transformer ces faux en vrais.

Je n’ai jamais vendu un faux. C’était tout un réseau qui vendait, dont des experts. Il n’y a jamais eu de plaintes sur mes tableaux ! Il m’est arrivé de tomber sur des experts qui avaient 40 petites tuiles de Chagall avec les numéros répertoriés et les tableaux détruits. Ils m’apportaient les fiches, je refaisais les tableaux et là ils devenaient vrais. Une fois j’en ai peint quarante d’un coup, restant enfermé deux mois dans une propriété. Quand le moulin d’un important éditeur d’œuvres d’art a été inondé, toute la collection d’œuvres au sous-sol a été détruite. J’ai tout repeint. Lorsque le propriétaire est décédé et que sa collection a été éparpillée, j’étais mort de rire. Cela fait partie de la magie : une fois qu’un de mes tableaux est vendu il ne m’appartient plus, et je deviens alors simple spectateur.

Faux Chagall
Ce que votre histoire raconte, c’est aussi l’importance démesurée acquise par la signature aujourd’hui, parfois au détriment de l’œuvre.

Exactement, désormais on vend le certificat. L’Art est un marché, et l’on justifie son honnêteté au travers de ce document, délivré par des experts, une profession qui n’existe pas : il n’y a pas d’écoles d’experts. Les flics me l’ont dit : on ne peut pas intervenir, on n’y connaît rien. Il faudrait que l’Etat monte des écoles d’experts, qui ne soient pas juges et partis, pour qu’un spécialiste de Picasso connaisse réellement tout de lui. Alors qu’aujourd’hui ils peuvent très bien dire qu’un vrai est un faux et inversement, c’est une mafia terrible.

Le nom « Picasso » est magique, il suffit de voir Citroën. Sa signature est un tableau : j’ai mis des années à pouvoir la faire. Une signature c’est une personnalité : Dali avait 80 signatures, je les connais toutes. Mais j’ai appris à les faire par des gens qui ont vécu avec lui. T’ai-je raconté le coup du bouquet de fleurs ? Il faut le savoir. Picasso signait avec le vernis à ongles de Dora Maar, uniquement après avoir vendu le tableau. Je faisais pareil, signant au vernis à ongles un an après !

Lors de mon procès 250 œuvres étaient projetées en diapositives, et une quarantaine étaient réellement disposées devant. J’ai dit à la Présidente : « J’ai reconnu que ces toiles étaient de moi. Si j’y ajoute un vrai tableau, alors il devient faux. Si vous faites la même chose en présentant cinquante vrais auxquels j’ajoute un des miens, alors il devient vrai. » La Justice n’est pas là pour comprendre le fonctionnement, elle est là pour juger, c’est en ça que la Loi est l’opposé de l’Art.

Dans le documentaire, lorsque je suis au musée du faux à Paris, on assiste à un moment incroyable : le seul faux qu’ils me montrent est un vrai ! Il a été saisi mais ce n’est pas moi qui l’aie peint, il n’avait rien à faire là. Il n’y a aucune de mes toiles au musée du faux. Le vrai paradoxe c’est que faisant des faux qui sont devenus vrais, ils n’auraient de toute manière rien à y faire ! Ce sont les mauvais qui y sont.

Il y a une phrase que j’aime répéter : Dis-moi où le clou est planté, je te dirais combien vaut ton tableau. Mettez un Renoir dans une loge de concierge, il n’est rien, mais accrochez un faux Renoir dans un château et il sera vrai. C’est le paradoxe de ce marché de dupes.

Faux Braque
Si vous pensez que tout est orienté par l’appât du gain, qu’est-ce qui vous motive ?

Pourquoi m’a-t-on poursuivi, donné le titre de faussaire ? C’est une question d’argent. La presse n’a pas su tout montrer. Ils ont parlé du faussaire et du procès. Vous-mêmes, qui êtes-vous venu voir : l’artiste ou le personnage ?

La vérité c’est que personne n’en avait rien à faire que je sois faussaire. Les flics m’ont dit qu’ils le savaient depuis 30 ans. Ils attendaient le délit condamnable, l’escroquerie, le moment pour me cueillir, car j’étais à la base du système. C’est étonnant de constater le destin des artistes qui se trouvent mêlé à la politique : Picasso communiste avait donné 200 tableaux au Parti, entreposés au siège. Ils ont tous disparus. Durant la guerre des 6 jours, Chagall avait donné cinquante tableaux. Non répertoriés, nul ne sait où ils sont.

Donner une valeur à une œuvre est une pure spéculation. Si vous achetez un Picasso vous ne perdrez jamais de sous. Alors qu’il y a des tas de bons peintres qui ne vaudront jamais rien. Tous les peintres veulent être connus, mais peu y arrivent, parce qu’ils ne sont pas à la hauteur. Avant, le salon des indépendants permettait de faire le tri. Pour y entrer il fallait déjà savoir peindre. Aujourd’hui, dans les expositions de la Rive Gauche, il n’y a plus de création, les galeries sont nulles. Paris est une ville qui ne respire plus.

Être artiste

Vous dites : « Il est assez facile de tricher en peinture. Il suffit de montrer aux gens ce qu’ils aiment. Mais l’Art, ce n’est pas séduire, c’est créer. »

Je n’ai pas de problème technique, si je veux vous vendre quelque chose je vais savoir exactement ce qui vous plait et je vais vous le refaire. Tout le monde sera content. Cependant, l’Art ce n’est pas ça, l’Art ne se vend pas, il se paie. Quand je peins aujourd’hui un tableau, je ne le fais pas dans l’idée de le vendre, mais dans l’idée de créer. Je reste 3 mois sur une toile. Quand on me parle du prix je n’en ai rien à faire. Je dis souvent que je ne suis pas peintre, mais artisan, mot que je préfère aussi à artiste. Tout le monde n’est pas artisan. Deux de mes frères sont compagnons du voyage, ce sont des maîtres ébénistes, qui ont de vraies valeurs. Il n’y a plus de vraies valeurs.

Dans votre livre, vous évoquez une scène où votre maître dit : « Si tu arrives à faire un seul très bon tableau, sois content. » et vous de vous interroger : « Ce tableau l’ai-je peint ? »

Le dernier tableau que j’ai peint est très bon. Mais le prochain sera encore meilleur. C’est un triptyque qui reprend La flûte enchantée de Mozart. Il est composé de symboles franc-maçonniques, avec les cinq continents et les péchés capitaux. Quand les gens me rencontrent, or ils n’en ont rien vu, c’est quand même extraordinaire. Mais ils adorent Picasso. Alors que 95% d’entre eux ne sauraient pas citer cinq toiles du maître.

Quel est votre regard sur votre postérité ? Vos propres œuvres pourraient avoir plus de valeur parce que vous avez copié d’autres peintres.

Qu’est-ce que la vie ? Un passage. Nous serons tous partis mais les toiles que j’ai peint dans ma vie seront toujours là. L’Art, c’est ce qui reste de tous les siècles et permet de faire évoluer la société. Ceux qui restent, ce sont les créatifs, qui apportent quelque chose. Les autres n’évoluent pas, mais rétrogradent. 90% des gens sont des abrutis qui ne servent à rien, et tout marchait bien tant qu’on ne donnait pas la parole aux imbéciles. Les gens n’ont pas le sens des réalités, alors que je l’ai un peu trop. Je me suis élevé tout seul. L’important, c’est de ne jamais reculer et très peu de gens arrivent à positiver tous les jours pour avancer. La création fonctionne de la même façon : il faut qu’elle devienne instinct. Je ne sais pas une seconde avant quelle couleur je vais mettre, ni une seconde après laquelle j’ai mis.

Il est presque plus important pour un artiste aujourd’hui de savoir vendre que de créer une œuvre de qualité.

Un véritable artiste crève. C’est mathématique : s’il est pur, il ne cherche pas d’argent, et dans une société comme la nôtre sans argent vous crevez. Moi, c’est le média qui me protège : si je ne m’appelais pas Ribes vous ne seriez pas venu me voir. Tout est affaire de décor, comme disait Baudelaire : « Changer de lit, changer de corps. » Les gens ne se rendent pas compte, ils jouent un jeu et arrivent à y croire, et les artistes font souvent la même chose, ne comprenant pas pourquoi ils ne sont pas célèbres, et finissent par être d’une prétention terrible pour se rendre eux-mêmes célèbres. Je passe mon temps à observer les gens à écrire. Pour moi c’est un jeu, qui m’a coûté cher, mais je regarde le côté positif. J’en ai un peu marre de raconter ma vie de faussaire, j’aimerais mieux raconter ma vie d’artiste. Sans artistes, il n’y a pas de faussaires.

Comment mettez-vous votre pratique actuelle en regard de ça ?

On ne joue pas à l’artiste. On l’est 24h sur 24, c’est une manière d’être, de penser. C’est être honnête avec soi-même, savoir exactement où on en est. Il y a des peintres ou des périodes auxquels je ne me suis pas confronté, car je sais que je ne pourrais pas.  Je ne joue à rien moi, je suis toujours le même, je ne change pas. Je ne fais aucune concession. Quand je dis quelque chose, ça sort direct. Quand tu es vraiment toi-même ça se ressent dans les toiles, ça donne cette magie, qui n’existe plus maintenant. Picasso c’était un mouvement, un esprit. Maintenant la plupart des artistes se bouffent la gueule.

Photographies:  Jean-Luc Leon / Pretty Pictures

Un vrai faussaire, documentaire de Jean-Luc Leon (Pretty Pictures), prettypictures.fr

Autoportrait d’un faussaire, Guy Ribes & Jean-Baptiste Péretié, Presses de la Cité, 240 p.

Entretien enregistré en août 2019.

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