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John Hamon

john hamon

La promotion de l'artiste ou le degré zéro de l'art

Il est facile de résumer ton travail par la phrase: “C’est la promotion qui fait l’artiste ou le degré zéro de l’art” Ainsi, certains artistes donnent l’impression que leur image est plus importante que l’oeuvre, comme Banksy. Est-ce que pour toi un artiste ne saurait exister qu’à travers son image publique?

J’ai centré mon travail sur le nom et l’autoportrait, qui sont pour moi les deux éléments qui permettent le mieux de représenter l’artiste, c’est-à-dire de rendre présent. Mais ces éléments me représentent aussi en tant qu’homme. On me reproche parfois une certaine mégalomanie, mais dès lors que j’agis en tant qu’artiste je prends une certaine distance par rapport à eux.

Avant de créer, l’artiste devrait déjà s’interroger sur l’intérêt de ce qu’il fait vis-à-vis de l’Histoire. En effet, on ne saurait faire comme s’il n’y avait pas eu d’Histoire de l’Art, ni d’artistes nous ayant précédé. Il ne viendrait à l’idée de personne de faire du cubisme aujourd’hui, car cela n’aurait aucun intérêt. Pourtant, beaucoup répètent des choses qui ont déjà eu lieu, des questions déjà posées, voire enterrées.

“C’est la promotion qui fait l’artiste ou le degré zéro de l’art”

Avant de poser cette phrase comme une affirmation, c’était la question que je voulais poser en tant qu’artiste par rapport à cette Histoire. Je pense que l’Histoire de l’Art est avant tout l’histoire des artistes se répondant à travers les âges, proposant leurs idées, représentant des courants, afin de constituer une avant-garde capable de penser le monde.  

Pourquoi parler de la promotion? C’est une notion qui peut aussi bien se discuter à un niveau physique que métaphysique, avec plusieurs compréhensions différentes. Etymologiquement la promotion comporte l’idée de promouvoir, c’est-à-dire “faire avancer”; on se situe déjà au-delà de la promotion sur les tomates, même s’il est facile de jouer sur cette ambiguïté. La promotion, c’est aussi l’idée d’une montée en grades: à partir de quel moment obtient-on le statut d’artiste, quel est le gradé “supérieur” susceptible de te décorer? Cette question est importante car c’est ce rôle que jouent aujourd’hui les responsables d’exposition en sélectionnant des artistes. Enfin, la promotion renvoie de façon métaphysique à l’idée même d’exister.

Dès lors, s’il est évident qu’utiliser son nom comme une marque a un impact auquel on ne peut échapper, l’idée de mon travail est de le faire de façon consciente, là où beaucoup d’artistes le faisaient sans le présenter ainsi, comme Dali, dont le personnage vivait bien au-delà du tableau. Pour un artiste, même le talent est promotionnel: c’est la première chose dont il se sert pour se promouvoir.

Comment véhicules-tu ton image sur les réseaux sociaux?

Je pense que j’ai été l’un des premiers artistes à utiliser les réseaux sociaux et leurs moyens publicitaires, car j’ai toujours cru que la publicité était un espace de liberté. En effet, à partir du moment où tu payes cet espace tu as le droit de t’en servir, une liberté qu’on ne retrouve ni dans les musées ou les galeries. Son coût est aussi plus accessible que ceux de ces autres espaces. Si les artistes créent aujourd’hui dans la rue, c’est parce qu’ils ne le peuvent pas ailleurs. Lorsque je projette illégalement mon visage sur le Palais de Tokyo c’est ce que je dénonce.

L'artiste et le monde

La place de l’artiste est donc prépondérante par rapport à celle de l’œuvre?

Une œuvre parle forcément d’un artiste et de sa vision du monde. On a peut-être l’habitude d’un peu trop regarder les œuvres. Comme nous sommes toujours indirectement issus de ceux qui nous ont précédé, je pense qu’à la suite des minimalistes nous avons pris l’habitude d’aller à l’essentiel du message, et c’est pourquoi je me représente le plus simplement possible. Les gens sont perturbés face à mon travail, car ils ont l’impression que je ne fais que présenter l’artiste. De plus, il y a parfois une mauvaise compréhension de ce qu’il est, de ce qu’il fait et pourquoi. On nous prend encore parfois pour des escrocs, car aucun diplôme ne peut valider ce que nous faisons, pourtant, il ne viendrait à l’idée de personne de dire à un avocat qu’il ne mérite pas d’exercer. Dès lors, si quelqu’un se définit en tant qu’artiste il devrait être normal de le croire sur parole.

 

En mettant l’artiste au centre, on sort aussi de la logique qui voudrait que ce soit le spectateur qui fasse l’oeuvre.

J’impose quelque chose et je l’assume complétement. Je souhaite sortir de ce trop-plein d’interprétation, pour redonner la main-mise à l’artiste. Lorsque Duchamp explique que c’est le regardeur qui fait le tableau, il retire la paternité à l’artiste, que symboliquement j’essaie de lui rendre. En réduisant les champs d’interprétation, en laissant moins de liberté, on reprend presque les méthodes publicitaires, mais cela permet de repositionner l’artiste en tant que poseur de questions.

L’artiste est donc celui chargé de fixer de nouveaux horizons.

Il y avait chez les Grecs une définition de l’Art dans laquelle l’Art était moins présent que l’idée de se projeter en tant qu’être humain. Au-delà de l’esthétique, la vision de l’Homme développée par les artistes a structuré l’Occident jusqu’à nos jours. Je crois que la Bête s’est transformée en Homme grâce aux artistes. Cette responsabilité est pourtant aujourd’hui démentie de toute part: le plus souvent on tente de cacher l’artiste pour laisser des institutions programmer. Mais peut-on s’improviser artiste? Qu’est-ce que l’Art lorsque c’est un curateur ou un directeur d’exposition qui fixe son sujet pour que des artistes y répondent? Dans ce cas, l’exposition que l’on va voir reflète en réalité la pensée de ce curateur, et non des participants.

Comment te définirais-tu au sein de cet univers segmenté?

Je ne me définis ni comme artiste contemporain ni comme artiste urbain. On essaie de mettre des gens dans des cases, de développer des politiques culturelles plutôt que des courants artistiques. Dans l’immense Tour qui assemblée regroupe l’Histoire de l’Art, peut-on vraiment dédier un étage à l’Art contemporain au-delà d’une période ? Plus élitiste que les courants qui l’ont précédé, l’Art contemporain comme idéologie a laissé une partie de la population sur le côté, et beaucoup sont restés à la porte de l’Urinoir. Cela explique aussi le succès du street-art, qui répond davantage à une demande populaire et correspond à une esthétique que les gens apprécient ou comprennent plus facilement.

 

Pourquoi restes-tu anonyme aux yeux du public?

John Hamon ne représente pas que John Hamon et c’est pour ça que je n’apparais pas. En mon absence, il est plus facile de s’approprier ce portrait, d’autant plus qu’il représente mon travail. Si j’apparaissais en tant que personne, ce serait une autre image qui viendrait se superposer dans l’esprit des gens.

L'affiche: medium et message?

Avec l’affiche, tu rejoins l’idée d’un art pervasif, qui cherche à être partout.

Matériellement, l’affiche est un medium assez simple, mais en réalité je ne cherche pas nécessairement à être présent partout, et je me positionne souvent dans des espaces peu visibles, même si la dimension publicitaire incite souvent à cibler des endroits stratégiques ayant davantage d’impact. C’est la présence qui m’intéresse, pas nécessairement l’invasion. J’essaie de ne pas transformer cette quête de lieux en obsession car le plus important reste la transmission du message. C’est ici qu’on rejoint l’idée de degré zéro. J’utilise ce principe de Barthes pour aller à l’essence des choses, dans la perspective la plus dénuée de pathos possible. Je crois aux idées et j’espère que celles que je développe dans mon travail pourront me survivre.

 

Dirais-tu alors que l’affiche est à la fois medium et message, comme chez Marshall McLuhan?

L’affiche en tant qu’affiche n’est pas le message. C’est la promotion par l’acte d’affichage qui constitue le message, l’affiche n’est qu’un simple outil promotionnel. On en revient alors à l’idée de promotion, essentielle à une époque où on veut nous faire croire que l’Art n’a plus besoin de se remettre en question pour exister. Or, les artistes ont toujours mis la barre très haut, obligeant la génération suivante à se dépasser pour exister. Qu’ont dû penser les artistes arrivant après la Renaissance, et faisant face à la Chapelle Sixtine? La seule solution a été de regarder le travail de ces prédécesseur et de s’immiscer dans les brèches existantes.

Qu’est-ce que tu ressens face à cette projection de toi adolescent qui te reste en permanence sous les yeux?

La première fois que j’ai vu cette image je me suis demandé si c’était moi. Je savais que j’étais là au moment où la photo avait été prise, mais je n’avais pas vraiment le souvenir d’avoir cette tête. J’avais mis les lunettes d’un copain. Ce n’est pas une photo qui a été faite pour le travail, pourtant j’ai senti qu’elle me représentait mieux que toutes les autres. Sur le moment je voulais écrire mon nom sur cette affiche, ainsi que la mention d’artiste, mais pour des raisons techniques cela a été impossible. Cette mention était une première étape vers l’idée de promotion et cette phrase mise en place un an après.

 

Ta photographie, comme celle de Stephen McCurry, semble être parfaitement intemporelle et inamovible.

Ce portrait a évolué à la marge. J’ai commencé avec une photocopie en noir et blanc, avant ensuite de revenir à l’image en couleur, car la photocopie m’a dérangé à partir du moment où elle a commencé à refléter une forme esthétique. Néanmoins, comme tout image, celle-ci porte les stigmates de l’époque à laquelle elle a été prise, et il est vraisemblable que cette photo de 1999 paraîtra davantage désuète en 2050. Mais dans la mesure du possible je ne la ferai pas évoluer, moins qu’un logo, qui se transforme au fil du temps.

Elle renvoie aussi à des phénomènes de société que nous connaissons tous, comme le selfie.

Facebook est littéralement l’histoire du visage; Instagram nous montre, au travers des photos publiées, que nous cherchons à apparaître dans des contextes. Les selfies ne sont rien d’autres que des actes de promotion de la personne, exprimant le fait d’avoir une belle vie, ou d’avoir été à tel endroit. En se plaçant à l’extrême de la promotion, mon portrait questionne ainsi le rapport que chacun a face à son propre portrait. En te photographiant devant la Tour Eiffel, en plaçant son visage sur, c’est de fait la place de l’Homme dans la ville que nous interrogeons.

 

Comment négocies-tu avec l’aspect éphémère du collage?

Aujourd’hui, les affiches que je pose moi-même tiennent un peu mieux qu’avant, mais elles restent peu résistantes aux UV. Je pense qu’un jour je trouverai un moyen d’écrire John Hamon de façon plus pérenne. La chose la plus solide dans mon travail c’est l’idée, qui permet de comprendre ce que je suis, et non l’affiche. Quand les hommes sont descendus peindre dans des grottes, ils cherchaient aussi, de façon volontaire ou non, à préserver leur travail de l’érosion.

stree-art et institutions culturelles

Comment le street-art se confronte à ces politiques culturelles?

Je veux bien admettre une histoire du graffiti, mais en ce qui concerne le street-art, je pense que nous devrions arrêter de parler d’Art, ou simplement le ranger dans cette grande catégorie d’Art contemporain. Le street-art permet parfois aux gens ayant un peu de pouvoir politique de nous imposer leur goût personnel. Choisir qui va peindre un pignon d’immeuble, c’est imposer une esthétique. Or, au-delà de la pertinence artistique, les gens qui auparavant peignaient des pignons d’immeubles étaient appelés décorateurs. Donc arrêtons de nous voiler la face: quelqu’un qui répond à un cahier des charges, qui permet à toute une copropriété de discuter de son projet, n’est pas un artiste. C’est comme imaginer Matisse demandant l’autorisation de peindre au maire. Lorsqu’on voit le 13ème arrondissement, ou le bureau du Président de la République, il est impossible de nier que le street-art, par sa dimension populaire, est devenu un véritable objet de politique culturelle.

Mais beaucoup de street-artistes ont aussi utilisés des idéologies politiques par manque de contenus artistiques. La question des migrants est à l’heure actuelle un des sujets les plus visibles dans la rue, jusqu’à Banksy. Ces grosses ficelles à l’éthique parfois douteuse sont un moyen comme un autre de se promouvoir en se servant de la souffrance des autres. Ayons aussi conscience que cette dimension idéologique, utilisée comme vecteur promotionnel, ne renforce pas la valeur artistique de la création.

Les institutions sont donc un frein au bon développement de l’Art.

J’essaie de me dire que l’Histoire fera le tri de ce qui mérite de rester ou de disparaître. Le Palais de Tokyo symbolise cette volonté d’imposer une idéologie artistique et de mettre en place une machine culturelle liée aux Écoles des Beaux-Arts. Les institutions sont obligées d’évoluer face à l’Histoire de l’Art mais elles le font toujours trop tard. Il se passe beaucoup de temps avant que l’institution, comprenant son retard, se positionne face à un évènement passé, alors qu’elle prétend nous présenter le futur. Les artistes qui apparaissent dans ce contexte ont besoin de l’Institution pour exister. Certains montent très haut avant de retomber car leur seule force provenait de l’Institution, sans qu’ils aient ensuite les épaules pour continuer à exister par eux-mêmes. A cet égard, les artistes passés par le Palais de Tokyo dans les quinze dernières années ont pratiquement tous disparus. Les institutions, en s’opposant aux différentes perceptions de l’Art, ne font que rejouer sans cesse le combat des classiques contre les modernes.

Pourquoi la rue est un espace important pour les artistes?

Les artistes ont pris un espace dans la rue qui ne leur appartenait pas, car ils ont besoin d’espace, besoin de se confronter au monde et aux autres. Depuis que les impressionnistes sont sortis de leur atelier, nous avons besoin d’un regard et d’un échange, l’idée n’est pas de partir créer en haut de la montagne. D’autant plus qu’on ne connaît pas à l’avance la réaction des gens: ainsi, en collant mon portrait et mon nom, je n’avais aucune idée de ce que ça allait donner.

Créer dans la rue renvoie aussi au fait d’imposer quelque chose, que ce soit de l’ordre de l’esthétique ou du message renvoyé. J’aime bien tester les limites de l’acceptation des gens, pour comprendre comment ils réagissent face à ces oeuvres. Je pense que si quelqu’un obtient l’assentiment d’une copropriété pour agir sur un mur, tout le monde devrait l’obtenir. Si on accepte l’Art, alors il faut accepter toutes ses formes d’expression, pas simplement un petit bout.

Vous pouvez retrouver John Hamon sur Instagram, Facebook et son site internet.

Toutes les photographies appartiennent à John Hamon.

Entretien enregistré en mars 2018. 

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