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Louyz

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Quand l'héritage personnel devient histoire urbaine

« Un mur peint interpelle le passant, et il ne faut pas trop réfléchir au fait qu’il fasse polémique ou pas. »

un héritage familial

Quelle importance a eu la transmission dans votre parcours artistique ?

Je suis née dans une famille d’artistes, c’est mon environnement depuis que je suis toute petite. Ça aurait été presque bizarre que j’aille travailler dans un bureau, avec des horaires et une routine. Un vrai soutien qui est une chance, je sais que ca peut être difficile pour un jeune voulant se lancer dans ce milieu sans appui familial.  Mon grand-père Fabio Rieti est un pionnier de l’art urbain, il commença dans les années 60 au côté de son beau-père l’architecte Emile Aillaud, réalisant de nombreuses colorations et mosaïques. Muraliste il fît notamment les fausses fenêtres de Beaubourg en 1976 et le piéton des halles en 1979.  Ma mère Leonor Rieti collabora vite avec lui, ils ont réalisés ensemble de nombreux murs peints et à mon tour j’ai suivi le même chemin. Je devais avoir la vingtaine quand j’ai commencé à vraiment travailler avec ma mère (il y a plus de 10 ans), l’aidant d’abord à se construire un site web, avant de participer à ses projets. Aujourd’hui, nous peignons en binôme, avec parfois mon grand-père qui, s’il a désormais 94 ans, peut toujours réaliser des maquettes ou de petits tableaux, même s’il ne monte plus sur les échafaudages !

Avec votre héritage familial, quel est votre perception de l’évolution de l’Art urbain ?

A l’époque de mon grand-père, il s’agissait essentiellement de commandes publiques. Aujourd’hui, offrir un mur à quelqu’un est perçu comme une opportunité : il est plus difficile de se faire payer. Comme peindre est mon métier, je réalise plus de commandes que de peintures sauvages. Mais sortir avec de la colle, une perche et placer quelques collages porte un autre état d’esprit, et procure une certaine adrénaline.

Pour un de mes derniers collages, ma mère était présente, et si mon grand-père le pouvait il viendrait avec nous ! J’ai également une petite fille de deux ans. A chaque fois qu’elle rentre dans l’atelier elle voit une nouvelle peinture et reconnaît tout. Elle essaie déjà de nous piquer les pinceaux. Comme elle est plongée dans ce milieu, c’est certain que ca lui apportera un grand sens de l’observation.

des projets EN TROMPE-L’OEIL

En atelier, comment créez vous la composition en trompe-l’œil des œuvres de commande ?

Je réalise souvent une maquette en amont, photographiant le lieu et prenant les dimensions. Cela permet de projeter la réalisation finale sur Photoshop pour la montrer au client. L’espace dans lequel sera placé le décor compte beaucoup, notamment sa hauteur par rapport au sol, qui jouera sur les perspectives ou la lumière. Quand on réalise un décor chez un particulier, on commence toujours par regarder la direction de la lumière, mais aussi comment sont disposés les meubles autour, pour déterminer quelle sera la vue principale. Cela nous aide à placer les éléments d’architecture et les personnages, qui doivent toujours avoir un regard vers l’extérieur, fuyant.

Justement, quelles sont les différences de traitement des éléments d’architecture, en fonction des différents plans auxquels ils sont situés ?

Les premiers plans sont très importants en trompe-l’œil. Ils donnent l’échelle : lorsqu’on a un élément de taille réelle, il trompe tout de suite l’œil, c’est pourquoi on le détaille davantage. A l’inverse, il faut faire attention à ne pas trop ajouter de détails à un élément éloigné en peinture. Dans cette composition la Tour Eiffel est très loin, et rien ne nous aurait empêché d’ajouter de petites lumières, ou même un ascenseur, mais cela rapprocherait l’image. Il faut que les choses les plus éloignées restent un peu floues, car notre regard n’est pas censé les percevoir.

Cet aspect illusionniste différencie votre travail de commande de votre travail personnel.

Ce que nous réalisons en trompe-l’œil est très décoratif. C’est intéressant car ça apprend à peindre, à jouer avec la lumière, à savoir les erreurs à ne pas commettre en peinture. C’est une base semblable à ce que peut représenter la danse classique vis-à-vis des autres danses. Le trompe-l’œil forge aussi le regard et le sens de l’observation, pour déterminer les formes, les couleurs, les ombres. Chaque trait peut changer totalement la forme d’un dessin ou d’un visage, faire sourire ou non un personnage.

Une autre particularité du muralisme et l’échelle des projets réalisés.

J’adore être sur les échafaudages, et pouvoir me dire que je suis presque la seule à avoir cette vue-là à ce moment-là. Mais les grands murs peints représentent un énorme travail. Ils nécessitent un projet préétabli, une bonne maquette comportant les mesures. On utilise pour cela un fil avec de la poudre qu’on tend afin de quadriller le mur et de définir des repères. Le projet est lui-même quadrillé afin de pouvoir le reproduire. Sans calcul il est impossible de peindre un mur de dix étages. Dans le cadre d’un trompe-l’œil on fait toujours attention à l’environnement qui entoure le mur. S’il y a des fenêtres ou une toiture spécifique nous reprenons les mêmes afin que le projet terminé entre en résonnance avec le quartier.

Intervenez-vous directement en collage, ou aussi parfois directement sur le mur ?

On a fait un grand mur Saint-Cloud, une façade d’immeuble. On le fait directement sur place car on ne collerait pas une toile de 15 mètres de haut. Néanmoins, certaines choses peuvent se faire sur toile, et certains murs réalisés par mon grand-père il y a plus de 30 ans avec cette technique sont toujours là. Dans notre projet pour Doha, nous préparons tout en atelier. Au lieu de partir là-bas un mois en occupant l’espace avec les peintures et des échafaudages, on prépare tout à l’avance. Ainsi le collage ne prend qu’une journée, ce qui arrange tout le monde, sans que la moindre différence soit visible une fois le travail collé. Chacune des techniques à ses avantages et inconvénients  en fonction du projet, nous utilisons la plus appropriée. 

UN TRAVAIL URBAIN PERSONNEL ET COLORé

On retrouve souvent dans votre travail une dimension onirique.

Je travaille avec ma mère sur des projets personnalisés pour particuliers ou le domaine public. Pour Doha le thème était Paris 1900. A côté de ça je pratique un art urbain personnel dans lequel j’aime intégrer des éléments qui renvoient à la nature, comme l’Amazonie, de grandes feuilles, des couleurs, des animaux, des lézards… Ce sont deux mondes différents qui à la fois se complètent. J’aime pouvoir m’exprimer avec mes propres choix et envies, sans contraintes je prends mes couleurs et je peux laisser mon imagination transparaitre.

Qu’est-ce que vous apporte la composante personnelle de votre travail ?

J’ai réalisé il y a quelques mois un grand lézard qui grimpe sur un mur de la rue Alphand, à la Butte-aux-Cailles, dans le cadre des Lézards de la Bièvre. Ainsi qu’un autre sur la Dalle des Olympiades à Paris 13e. Lorsqu’on t’offre un mur, la possibilité de s’exprimer est incroyable, comme si une part de nous-mêmes restait sur ce mur, portant tout ce qu’on a voulu transmettre aux gens.

Que cherchez-vous à susciter chez le regardeur ?

L’étonnement, la curiosité, mais aussi le fait de lever les yeux pour découvrir quelque chose qu’on n’aurait pas vu à cet endroit. C’est pour cela que j’utilise beaucoup de couleurs, ou des animaux surdimensionnés, car nous avons alors l’impression d’être entrés chez eux, que nous sommes tout petits. Je peins beaucoup de lézards dont la peau permet d’employer une multitude de couleurs. De plus, chacun y trouve un animal différent : pour certains il s’agit de Godzilla, pour d’autres c’est un gecko, voire même un crocodile !

Pour votre grand-père Fabio Rieti, le but d’un mur peint est de provoquer un discours chez la personne qui le regarde. Etes-vous du même avis ?

Un mur peint interpelle le passant, et il ne faut pas trop réfléchir au fait qu’il fasse polémique ou pas. Lorsque j’ai peint ce lézard à la Butte-aux-Cailles, une vieille voisine vitupérait, me demandant si j’avais eu les autorisations, et arguant du fait qu’elle ne voulait pas voir ça depuis sa fenêtre, alors que je n’avais pas commencé. C’est toujours compliqué d’entendre ça lorsqu’on peint, car je le fais de bon cœur, sans être payée. Il faut essayer d’y faire abstraction sinon on ne fait plus rien !  J’essaie dans ce cas d’être courtoise, pour ne pas me mettre les gens à dos. Au final elle était contente du résultat. En l’espèce, ce mur était abimé, et j’ai dû le gratter, et l’enduire pour pouvoir commencer à le peindre.

Quelle est la particularité de la rue en tant qu’espace de création ?

Je crois qu’il s’agit du contact avec les gens, je veux apporter une réflexion, leur faire regarder ce qui les entoure. Pour moi ces murs gris ne demandent qu’à être peints, et j’adore voir les réactions des gens, ainsi que le travail d’autres artistes. La rue est une galerie d’art ouverte, allons peindre cette grisaille pour que les enfants lèvent les yeux et les regardent curieux, plutôt que de fixer leurs écrans. Qu’on les aime ou non, ces murs, apportent une singularité, amènent à la discussion et à l’ouverture d’esprit.

Quel est votre regard sur l’aspect éphémère de l’Art urbain, alors que vous réalisez à la fois des collages à la durée de vie limitée, ainsi que des murs pérennes ?

Au début j’ai eu du mal à créer dans la rue en me disant que mes collages pouvaient être arrachés le lendemain. En effet, j’ai débuté avec des œuvres commandées, qui même urbaines allaient rester des années. J’ai ainsi commencé par coller des pièces uniques, avant de réaliser qu’elles pouvaient être arrachées. J’ai donc opté d’avantage pour des reproductions, même si le mieux reste de peindre sur place, ou de réaliser des pièces uniques. Désormais je pense que l’éphémère est une composante de la vie de la rue. Ca l’a rend même plus vivante, vous pouvez faire le même parcours, les murs changent constamment et nous offre sans cesse une nouvelle lecture.

Les peintures qui restent dans le temps se remarque aussi parfois de façon comique : il y a une vingtaine d’années ma mère avait réalisé un décor Italien dans une pizzeria, qui est devenue un kebab. Comme ils ont aimé la peinture elle est restée d’époque. Ses murs peints que nous avons réalisés ou ceux de mon grand-père sont une page de ma vie et de mon histoire, comme une trace de notre passage, je souhaite que ma fille puisse les voir encore des années comme je peux le faire. 

Photographies:  Louyz

Vous pouvez retrouver Louyz sur Facebook, Instagram et son site internet.

Entretien enregistré en août 2019.

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