Art urbainIntégrale

Mademoiselle Maurice

L'origami, un travail de composition

Tu évoques rarement le processus de conception de tes origamis et le choix des formes.

Pour moi l’origami n’est qu’un prétexte me permettant d’effectuer un travail manuel et de mettre en avant un savoir-faire. Mon travail se caractérise davantage par les couleurs, l’accumulation, la dispersion. En réalité je reproduis à l’infini les mêmes formes d’origami. Au début je les avais choisis de telle sorte que je puisse les poser sur toile, avec un verso plat, ce qui n’était pas le cas d’une grue. Je voulais des évocations abstraites, qui se transforment en modèle par accumulation. Si tu offres un poisson, les gens verront l’animal. Mais une forme évocatrice ouvre les portes de l’imaginaire, notamment si elle s’inspire de la faune ou la flore. C’est dans une auberge de jeunesse au Japon que j’ai découvert d’abord ces formes graphiques dans des manuels de pliage. Si au début j’utilisais de nombreux pliages différents, je tends désormais à n’en utiliser que quelques-uns, comme l’oiseau ou la fleur, qui me permettent d’occuper l’espace.

 

C’est un véritable travail de composition.

Dès mes premières installations la composition était omniprésente, mais les pliages toujours monochromes, sans recherche de couleur. C’était aussi peut-être l’influence de mes cours, dans lesquels l’absence de travail au trait ne permettait pas de restituer l’absence d’ombre et de lumière par aplat en dégradé. Ainsi, tu dessines par les pleins et les vides, et crée un contraste qui se voyait beaucoup dans mes premiers travaux, au travers de l’accumulation. J’adore travailler de mes mains. Ce travail d’accumulation exprime l’idée, qu’on a tendance à oublier dans notre société hyperconnectée, qu’avec un rien nous pouvons réaliser des œuvres complexes. Avec de petits bouts de papier découpés je peux faire de la dentelle, et c’est un matériau qui est accessible à tous.

En effet, le pliage du papier est un art universel.

Le papier est une matière naturelle, presque brute, que tout le monde peut employer, et pour moi c’est une façon de montrer que l’art n’est pas quelque chose d’élitiste. Je suis très admirative des gens qui travaillent avec des matériaux de récupération car ils mettent en avant l’accessibilité de matières premières que nous avons à portée de main.

 

Si l’on reprend l’idée de composition, les origamis se transforment en fresque, devenant ainsi des tesselles.

La mosaïque est pour moi une belle vision du métissage. A Lisbonne, j’étais subjuguée par les azulejos, par cette idée de modèle. Et au Japon, j’ai d’abord travaillé avec des rubans entrelacés, symbolisant la vision d’une mixité que je ressentais, étrangère au sein d’une culture complètement différente et exposée au regard de l’autre.

Ancrer un matériau fragile dans la rue

Si l’on parle du Japon, l’origami a marqué l’histoire contemporaine à travers le destin de Sadako Sasaki, morte irradiée après Hiroshima, et la légende des 1000 grues. La fragilité du papier possède une dimension symbolique très forte.

Une feuille de papier est très fragile, mais des centaines ensemble sont indéchirables. Sadako Sasaki, avec son histoire, a entraîné derrière elle tout un cheminement de pensée et un élan de solidarité qui ont permis aux gens de s’unir. Cette notion de vulnérabilité peut s’employer pour beaucoup de choses : on est plus forts à plusieurs. Et les 1000 grues renvoyaient cette émotion-là.

C’est avec Fukushima et le 11 mars 2011 que cela m’a le plus marqué sur le plan personnel. J’ai senti alors que la Nature était, tout comme moi, vulnérable face au nucléaire. Quand j’ai entendu parler de cette légende, j’ai réalisé que c’était un moyen de nous réunir et d’aboutir à des messages de paix. C’est une action que tout le monde peut s’approprier et disperser.

 

Le matériau est donc une part intégrante de ton message.

Quand on regarde une de mes oeuvres, on ne peut pas nier le travail qu’il y a en amont. Le pliage marque le début de l’oeuvre. Mais c’est aussi important pour moi d’utiliser un papier ayant un impact environnemental moindre. J’ai de plus en plus un problème avec le fait d’acheter du papier pour des installations éphémères qui seront ensuite détruites. Mais l’encre utilisée pour la colorisation contient aussi des produits chimiques. Si tu veux avoir une démarche irréprochable il faut faire du land art.

Pourtant, dans la mesure du possible, tu réutilises une partie du papier.

C’est effectivement possible pour quelques installations où les origamis ne sont pas restés très longtemps. J’ai dans mon atelier plein d’origamis utilisés et prêts à resservir. J’avais par exemple réalisé une installation dans une fontaine à Marseille avec des sphères en papier mâché, utilisant des origamis décolorés que j’avais réouverts et découpés. Mais quand les installations restent installées trop longtemps le papier décolore.

A plusieurs reprises, que ce soit au Brésil ou à la réserve Malakoff, j’ai récupéré des éléments dans les bennes pour les transformer, gardant en tête cette préoccupation: quel support utiliser pour travailler cette matière manuellement? Il y a un projet que je souhaite absolument faire à Marseille : en utilisant le bois jeté et difficilement recyclable, prendre ma scie sauteuse et construire des cabanes à oiseaux pour les offrir aux passants. A long terme il faut que je parvienne à n’utiliser que des matières premières jetées.

 

Avec la fragilité du papier, l’aspect éphémère devient partie intégrante de l’œuvre.

Cette notion de temps est très relative car est basée sur notre point de vue d’humain, mais pour la planète 30 ans ne représentent rien, la durée d’une vie humaine non plus. Même lorsque l’œuvre vieillit elle ne le fait pas bien et se dégrade avec les intempéries. Je sais qu’avec le papier il y a cette idée un peu folle de passer des heures sur une création qui ne va pas durer. Ayant vécu au Japon, j’avais été très marquée par la période des sakuras, et la capacité qu’on les gens à s’émerveiller de la couleur changeante d’un arbre. On apprécie cette beauté justement parce qu’elle est éphémère.

Personnellement, je n’aime pas voir le passage du temps sur mon oeuvre. Comme mon travail se base essentiellement sur la couleur, je trouve qu’il perd en dépérissant, tout en générant des déchets. Du coup il m’arrive de retirer moi-même mes créations, j’ai envie que les gens gardent en mémoire l’image de l’oeuvre juste créée, qu’on ne me reproche rien. Pour autant, je ne pense pas que l’on puisse tout s’approprier par l’image, et je ne comprends pas les gens qui ne font que passer et prendre une photographie sans tenter de s’immerger dans l’oeuvre: où est l’échange, quelle émotion est captée? Par ailleurs, je ne me sens pas vexée si on vient détruire une création car dès l’instant où l’on place quelque chose dans la rue chacun est libre de faire ce qu’il veut.

Tu utilises de plus en plus le métal comme matériau.

J’ai commencé à utiliser le métal pour pouvoir préserver mes œuvres et permettre de laisser de la poésie plus longtemps dans la rue. Je suis en train de prendre un virage qui me plaît énormément car il me permet de travailler sur autre chose, sans se reposer sur une formule qui fonctionne. Je crois que cette notion de plaisir est très importante : avec des oiseaux de métal, je peux désormais travailler sur la réflection de la lumière et voir évoluer une de mes œuvres dans la durée.

 

Avec ce nouveau matériau, tu changes complètement de démarche.

C’est vrai qu’il m’arrive d’être en contradiction avec moi-même : je sais au fond de moi-même pourquoi je crée avant de réassembler les idées m’ayant guidées. Vouloir laisser des origamis de métal pour de plus longues durées, c’est aussi un moyen de combattre l’austérité de la ville et de ses constructions. L’urbanisme est si violent que le papier demeure un moyen faible pour dialoguer avec ces architectures bétonnées. Peut-être est-ce un moyen de vouloir davantage imposer la poésie et la couleur dans l’espace urbain : les origamis ne sont que de passages, mais nos villes restent. Je n’aimerais faire ces installations que dans la rue, car je ne vois pas l’intérêt de les faire en intérieur, alors qu’elles sont faites pour résister aux intempéries.

 

C’est également un changement de perspective dans le processus de création.

C’est en effet la base de la préparation même qui a évolué. Travailler des feuilles de papier ou cisailler, plier des feuilles de papier ou percer du métal, mettre des gants et découvrir les micro-coupures: le rapport à la matière change en passant à un matériau dur. En venant perforer le mur je viens agresser la surface grise, je viens imposer mes couleurs et mes messages qui s’assument davantage avec le métal. Finalement, je deviens plus radicale qu’avant dans mes envies.

La liberté de la rue et l'importance de la photographie

Pourquoi crées-tu dans la rue ?

Au début, j’y allais pour ne pas avoir de contrainte et parce que je voulais vivre de mes créations. Quand je travaillais à mes premiers origamis, j’ai voulu les disposer sur toile, mais je me suis alors aperçu qu’il me fallait des toiles immenses. La rue permettait de ne pas avoir de limite de cadre. Je me suis rendu compte qu’il s’agissait d’une belle galerie à ciel ouvert, mais qui avait besoin de couleurs. J’ai alors décidé de renoncer à mes installations monochromes, car avec mes couleurs tristes je n’aidais personne. Je trouve que les villes européennes sont très étouffantes, et ne laissent pas de place à la couleur, contrairement à celles d’Amérique du Sud. Enfin, je pense qu’il y toujours une forme de fierté et de satisfaction à avoir sa création visible aux yeux de tous, car sans cette dimension-là personne ne signerait ses œuvres.

Comment perçois-tu la photographie ?

Je me situe entre les addicts de la photo et les autres. Je pense qu’une œuvre est avant tout contextuelle, et ne comprends pas les artistes qui interviennent sans tenir compte de l’architecture ou de l’environnement préexistant. La photographie peut permettre de rendre compte par le cadrage de cet environnement. Elle permet aussi à davantage de personnes de connaître mon travail. Enfin, elle a un aspect fétichiste : celui de garder ses photos, de dresser un inventaire de ses créations. Il m’est impensable de terminer une œuvre sans en prendre la photo. La photographie rassure car elle permet de garder la trace du travail accompli.

Vous pouvez retrouver Mademoiselle Maurice sur Instagram, Facebook, et son site internet.

Entretien enregistré en janvier 2018. 

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