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Quand le dessin vise à figer l'espace et le temps

« Je représente toujours une action figée dans le temps. J’ai alors l’impression de faire une photographie de mon imaginaire. La plupart des gens y voit une narration, alors que je ne saurais dire où étaient mes personnages avant et où ils seront ensuite. »

parcours

Comment es-tu devenu artiste ?

J’ai d’abord suivi un parcours lié au cinéma, car je voulais être réalisateur. Mais je me suis progressivement rendu compte à la Fac que ce n’était pas ce que je voulais faire (c’était la construction d’images qui m’intéressait plutôt qu’un art narratif). J’ai pourtant continué, jusqu’à faire face à un mur, arrivé après des années à tenter diverses expériences de réalisateur ou de technicien sans oser tenter les concours des écoles spécialisées.

En parallèle, je me suis mis à dessiner sur mes cours avec mon stylo bille, ce qui m’aidait naïvement à me concentrer. Lorsque je les ai scannés je me suis rendu compte qu’il y avait plus de dessins que de texte, avec des personnages récurrents et les prémices d’un univers. J’ai donc commencé à animer ces dessins sur After Effect, m’enfermant pendant quelques mois pour ressortir avec un résultat satisfaisant, qui a gagné quelques prix locaux. Je me suis alors lié d’amitié avec ce travail qui était apparu de lui-même, et me suis mis à dessiner tout le temps, alors que ce n’était pas du tout mon objectif premier. Je réalise aujourd’hui qu’aucun de mes choix n’allait dans le sens du cinéma. A partir de 2013 c’est le dessin qui est devenu mon activité principale. Il y a deux ans j’ai fini par mettre définitivement de côté le cinéma, ce qui m’a permis de libérer mon esprit pour m’ouvrir à de nouvelles perspectives, du street-art jusqu’au tatouage.

LA MÉCANIQUE ET LE TEMPS

Est-ce que tes deux personnages récurrents étaient présents dès ces premiers travaux ?

Mes premiers dessins représentaient les yeux du petit personnage, puis l’univers mécanique est apparu. Le grand personnage est quant à lui apparu plus tard, dans des moments moins heureux. Je me suis rendu compte que l’ensemble était cohérent et je les ai progressivement mis en situation. Je n’illustre pas une espèce animale ou un monde imaginaire : tout dans mes dessins est métaphorique et ces deux personnages représentent deux pôles que nous possédons tous un peu en nous, l’un avec un aspect réfléchi et posé, accompagné d’un autre plutôt fonceur, plus émotif et ancré dans le présent. Alors que pendant mon adolescence je ne savais pas comment gérer ces deux dimensions, j’ai appris que le mieux était peut-être de les équilibrer, et d’alterner entre l’une ou l’autre en fonction du moment.

J’ai longtemps conservé pour les petits un côté illustratif et griffonné, qui les rapproche des Shadoks. A l’inverse, j’essaie de donner aux plus grands une texture de vieille pierre, quelque chose de très ancien, de minéral. Les deux s’opposent ainsi graphiquement sur la question du temps, qui a une grande importance dans mes dessins.

Le temps occupe en effet une dimension à la fois pratique et symbolique dans ton travail.

Les deux sont liés, et j’essaie désormais de lier métaphoriquement toutes les composantes du dessin, y compris le support et la manière. Chaque pièce prend beaucoup de temps, mais cette minutie est visible de tous, y compris de ceux qui n’apprécieraient pas mon univers. Cette lenteur dénote dans une société de la vitesse, et elle m’a été souvent reproché, notamment lorsque j’étais à l’école. Ne jamais finir dans les délais m’empêchait d’avoir de bonnes notes, et le fait d’être forcé à accélérer m’a fait du mal à cette époque. L’Art m’a énormément aidé à faire de mes défauts des qualités, et par là même à mieux vivre ma personnalité.

Ton rapport au temps est-il aussi symbolique ?

Je représente toujours une action figée dans le temps. J’ai alors l’impression de faire une photographie de mon imaginaire. La plupart des gens y voit une narration, alors que je ne saurais dire où étaient mes personnages avant et où ils seront ensuite. Je ne sais rien du contexte, rien d’autre que ce moment que j’ai eu envie de montrer. Capter des personnages en train de tomber ou de sauter m’intéresse, mais la dimension temporelle ou narrative du dessin sera construite par le regard du spectateur, qui mettra également l’image en mouvement. La physique de mon univers est changeante, car elle aussi est métaphorique. Les objets y sont parfois très lourds, mais peuvent devenir aussi très légers, et tirer les gens vers le haut.

Comment as-tu progressivement développé ton univers mécanique ?

J’ai une mémoire visuelle, et lorsque je vois une forme qui me plaît je l’emmagasine aussitôt. Une fois face au tableau, je vais puiser parmi ces souvenirs, et de cette accumulation du réel naîtra l’esthétique générale de mon dessin. Je ne voulais pas me situer dans le pur imaginaire, où tout serait flottant et trop lisse. Le fait que les supports avec lesquels mes personnages interagissent soient des déchets de notre société donne à l’ensemble une dimension quasi post-apocalyptique, comme si tout explosait. Déchet ne signifie pas pour moi qui a été jeté, mais plutôt résidu d’une société déjà en cours de décomposition.

J’aime dans le cinéma les livres de making-of contenant des croquis de concept-art : des créations imaginaires pensées pour le film par des photo-ingénieurs ou des architectes et qui le plus souvent n’apparaissent même pas dans le film final. Mais j’adore ces dessins très concrets, qui pourraient être réalisés, alors qu’ils sont de pures vues de l’esprit.

Tes machines se construisent à travers une accumulation de traits et d’ombres.

Les petits dessins, les plus épurés, sans mécaniques, sont les plus compliqués. Il m’arrive de rester bloqué dessus alors que sur les grands je sais que j’ai largement le temps de voir la mécanique se déployer. Sur un petit je n’ai pas de marge de manœuvre, il faut que je sache de quoi je parle en lançant mon personnage, ce qui me demande beaucoup plus de concentration.

Moins il y a d’éléments et plus on se rapproche de l’humain et d’un côté quasi-psychologique, même si cela reste métaphorique, alors qu’à travers la mécanique je parle de choses plus générales, une façon de voir le monde.

Comment vois-tu évoluer ton univers ?

Si pendant un temps j’avais l’impression d’être bloqué dans mon univers, je sais désormais qu’il évolue de façon assez subtile. Je ne passerai pas à la couleur, car les dégradés et les ombres sont mes couleurs. La Mécanique du vide constituait l’apogée de ce que j’avais fait jusque-là, et ce rapport au vide passait par l’utilisation du blanc renvoyant à la mort et à la solitude. Mais en écrivant le texte de cette exposition, je me suis demandé si je pouvais donner une matière à ce blanc, interroger ce qu’il y a derrière. Très progressivement – c’est un travail qui prendra des années – j’essaie de faire interagir mes personnages davantage avec le blanc qu’avec la mécanique. Dans certains dessins le blanc devient tissu, ou encore un appui. D’un seul coup le vide devient alors matière. Cette évolution peut aussi se voir dans de plus petits détails : mes premiers dessins étaient plus arachnéens et cauchemardesques. Ces machines connaissent parfois des périodes plutôt organiques, et d’autres plus mécaniques.

Comment as-tu écrit ce texte de décryptage, toi qui dis ne percevoir tes créations que par instantanés ?

J’ai écrit ce texte comme je colle dans la rue, c’est-à-dire pour les gens. Trop savoir comment on fonctionne n’est pas conseillé pour un artiste. J’ai d’ailleurs eu du mal après sa rédaction pour revenir à une certaine forme de naïveté. Je pense d’abord visuellement quand je dessine, pour être moi-même surpris par ce que je vais réaliser, sinon je m’ennuierais. C’est aussi à ça que servent les personnages dans mes dessins. Pour les gens c’est une porte d’entrée pour accéder à l’interprétation, mais pour moi c’est une nécessité qui rompt la monotonie, et m’offre une soupape sur un dessin qui peut parfois me prendre un mois.

SE HÂTER AVEC LENTEUR

Peux-tu revenir sur ton utilisation du stylo bille comme medium principal ?

Je dis souvent que je ne l’ai pas choisi, qu’il s’est de lui-même imposé à moi. C’est d’ailleurs pour cette raison que je me suis appelé Mani, car pour moi c’est la main qui travaille et retranscrit. Avec un stylo bille en main on n’a pas la sensation de devoir maîtriser une technique, ce n’est qu’une goutte d’encre au bout du doigt qui dessine. La simplicité de l’objet me permet de me concentrer sur mon travail sans avoir à penser la technique. Je me sers uniquement de dégradés, qui vont me permettre de réaliser des ombres, des reliefs, et de ces agencements vont progressivement naître des formes qui composeront le dessin. Étant très lent, j’ai suffisamment de temps pour réfléchir à la composition, or si je devais réaliser un croquis préalable ou réfléchir à la dilution de l’encre, je perdrais une certaine forme de spontanéité.

Ton dessin se construit donc en un seul jet ?

J’y tiens, et même s’il m’arrive de mettre une semaine ou un mois à faire un dessin, je parviens à conserver cette spontanéité. Ce sont des moments qui ne sont pas toujours faciles socialement, car lorsque je sors de mon atelier je suis encore dans mon trait. C’est ce qui explique que je ne travaille que sur un dessin à la fois. Ce procédé a néanmoins évolué dans la rue lorsque j’ai découvert l’encre de Chine. Je me souviens d’avoir essayé de dessiner sur des photos ou d’y incruster mes personnages comme s’ils étaient vivants parmi nous, mais cela ne fonctionnait pas. Le déclic est venu par le collage.

Sur ton site tu nommes tes vidéos « Séquences méditatives » ; pourquoi ?

Quand je montre mes dessins, que ce soit dans la rue ou en galerie, j’ai envie de proposer aux gens de s’arrêter et de prendre le temps. J’ai un luxe énorme qui est de pouvoir prendre le temps dans ma vie de réfléchir avec moi-même et de développer une vision. Je suis face à un miroir 8 heures par jour, ce qui est dur, mais ce qui est aussi une chance. Dire aux gens « Regardez-vous » revient alors à leur adresser un appel pour qu’ils puissent prendre aussi ce temps-là.

LA RUE COMME UNE PROLONGATION DE L’IMAGINAIRE

Qu’apporte la rue à ton travail ?

C’est davantage pour les gens que je me suis intéressé à la rue. Avec mes dessins je propose de petites choses très intimes, une entrée minuscule à l’intérieur de mon cerveau. Dans le cadre d’une galerie ou sur Internet il est possible de conserver cette dimension, mais dans la spontanéité de la ville il fallait que je change d’échelle, car coller mes dessins à leur taille originale n’aurait pas eu l’impact que je cherchais. En les agrandissant, c’est comme si je réduisais parallèlement la taille des passants pour qu’ils se retrouvent à celle de mon univers, ce qui aide à l’identification. Par exemple : j’habite dans les pentes de la Croix-Rousse à Lyon, où les habitants doivent peiner au quotidien pour monter. En leur proposant un personnage qui trimait en tirant de lourdes sphères, j’ai reçu beaucoup de réactions, car ils trouvaient ça génial de se sentir accompagnés dans leur ascension. Si aujourd’hui peu de mes collages sont en interaction avec la rue comme celui-là, j’aimerais en faire davantage qui rentrent en phase avec l’endroit où ils sont collés, comme les œuvres de Levalet.

Ce passage à la rue s’est donc fait essentiellement pour les autres.

Mon plaisir provient en partie de savoir les gens à la même hauteur que mes dessins, car ceux-ci quittent alors leur simple aspect imaginaire. Je considère en effet que je ne fais que montrer le monde, certes avec mon filtre esthétique, mais il était important que les gens puissent comprendre que je parle d’eux. Un autre élément important a été de proposer pour la première fois il y a quelques mois un texte autour de mes dessins, alors que je n’avais pas l’habitude de placer des mots sur mon univers purement graphique. Par cet écrit j’ai donné aux personnes intéressées un mode d’emploi sur la façon d’appréhender mon univers.

Comment souhaites-tu que ton travail soit perçu ?

Mon travail est comme un miroir sur nous-mêmes, qui invite les gens à se regarder. Il ne pointe pas les choses, mais nous montre dans des situations diverses. Je vois probablement le monde négativement, mais même si je suis inspiré par des peintres comme Giger, je ne voulais pas explorer cet aspect trop sombre de l’âme humaine sans en proposer une vision alternative, et j’ai cherché à en partant de leur approche technique un peu de lumière et d’humour, car sinon j’aurais été happé par les ténèbres, or j’avais aussi envie de me sauver moi-même au départ.

COLLER POUR CHANGER D'ÉCHELLE

Pourquoi avoir choisi le collage ?

J’ai d’abord commencé au pochoir. Comme je faisais de l’animation j’ai voulu faire la même chose en improvisant pour mettre des personnages dans toutes les situations, ce qui était drôle mais beaucoup trop long. Très vite, pour une plus grande cohérence entre mes différents outils, j’ai plutôt souhaité développer tout ce qui touche à l’encre. C’est Parvati qui m’a orienté vers l’encre de Chine séchée, qui permet lorsqu’on la frotte d’obtenir des dégradés très doux. J’ai retrouvé le même geste que celui que je faisais avec mon stylo, ce qui était exactement ce que je cherchais.

Tous ces collages sont des pièces uniques.

Je ne vois pas comment je pourrais faire autrement. Je veux que chaque pièce soit nouvelle, et je suis incapable de faire deux fois la même chose, car je m’ennuie très vite. Pout tout dessin je réfléchis à là où j’en suis, à ce dont j’ai envie de parler. Il m’arrive d’avoir des blocages comme tout le monde, de ne pas savoir quoi évoquer, et peut-être qu’alors il est plus difficile d’avancer que si j’allais puiser dans des choses déjà réalisées, mais j’y tiens.

Comme la rue est une dimension supplémentaire – mais non indispensable – tu n’as pas forcément besoin de beaucoup coller.

Il arrive que pendant un mois ou deux je ne colle rien car j’avance sur trop de projets en même temps. Mais très vite je vais avoir envie de revenir à un grand format, et j’en fais alors plusieurs d’un coup. Même si je voulais matraquer la rue je ne le pourrais pas, car si peindre un personnage me prend déjà une journée, un élément mécanique m’occupe rapidement plusieurs jours. De plus, ayant un plus grand atelier qu’avant, avec un large mur, je ne peux m’empêcher de faire des grands formats. Et même si ce n’est pas grave qu’un collage prenne une semaine à être fait pour durer trois jours, ce n’est pas viable de fonctionner uniquement comme ça. Je colle dès que je peux…. mais ça prend du temps !

Quel regard as-tu sur l’aspect éphémère de ton travail ?

Je pense que tout est éphémère, donc dès le départ c’est ce qui m’a permis d’oser exposer. En effet, je me suis dit que je n’avais rien à perdre, et que si mon dessin ne me plaisait pas je ne le montrerais à personne. Quand c’est pour la rue, si après une semaine je n’y crois toujours pas je ne le sors pas, et s’il me plait je le colle. Qu’il reste deux jours, je m’en moque parce que je l’ai fait. Grâce à la photographie que je prends le lendemain, il se retrouvera au pire dans mon book. Dans tous les cas, je ne colle pas pour que tout le monde voit mon travail, mais pour qu’au moins une personne soit surprise. On ne maîtrise pas la rue, et regretter un dessin qui disparaîtrait trop vite ne servirait à rien. Il y a d’ailleurs parfois des surprises : j’en ai collé un à Paris l’année dernière qui tient toujours, et que je retrouve chaque fois que je repasse dans le coin. Mais je pars du principe que mes collages ne resteront pas. La temporalité n’est donc pas un souci, et comme mon travail parle du temps l’aspect éphémère lui confère également une dimension supplémentaire.

En commençant à coller dans la rue, as-tu eu le sentiment de rejoindre un courant artistique préexistant ?

C’est certain qu’en débutant dans la rue je ne me sentais pas légitime, car je savais que j’intégrais un courant historique dont je n’avais pas la culture. J’ai ensuite commencé à fréquenter pas mal de street-artistes, qui m’ont d’abord accepté humainement. Artistiquement, je ne me sens pas du tout différent au moment de coller dans la rue, seule la galerie change. Je me sens un peu plus légitime désormais, et plus proche de la jeune génération d’illustrateurs que du graffiti ou des premiers colleurs qui étaient dans quelque chose de plus concret comme Pignon-Ernest, jusqu’à Levalet aujourd’hui.

Photographies:  Mani

Vous pouvez retrouver Mani sur Instagram, Facebook et son site internet.

Entretien enregistré en novembre 2019.

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