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Mika Husser

mika husser

Du sketch au mur, expérimenter la peinture

« Lorsqu’on pénètre dans le champ de la Peinture on découvre un nouvel océan. Je me rends compte alors qu’il est possible de se singulariser à travers une façon de peindre, sans personnage spécifique, simplement par la façon de retranscrire un objet. »

parcours

Comment es-tu devenu artiste ? Quand as-tu débuté dans la rue ?

Peut-on dire que je sois artiste à part entière aujourd’hui ? J’ai toujours dessiné mais la première fois que je suis intervenu dans la rue était en Australie, à Melbourne, en 2012. C’est une ville où l’Art urbain est très présent et mon ancien colocataire m’avait demandé de peindre son garage après avoir vu mon carnet de sketchs. J’avais d’abord refusé, avant qu’il achète des pots de peinture. Jusque-là j’étais davantage dans l’illustration et je n’avais pas apprécié mes rares tests de graffitis à la bombe plus jeune. J’aimais tracer des choses très fines au stylo bille, mais j’avais des problèmes de retranscription sur surface verticale. Travailler sur ce shed dans lequel il réparait de vieux vélos fût libérateur. C’était une action directe, au milieu d’autres personnes, qui poussait à se désinhiber. Au moment où je terminais ma peinture il y avait déjà quelqu’un pour la photographier et la poster sur un site répertoriant toutes les fresques de la ville. Dès lors je n’avais qu’une envie, repeindre, chaque mur devenant une surface potentielle.

Je suis ensuite allé en Calédonie, me rendant sur des spots magnifiques. C’est là-bas que j’ai véritablement appris, travaillant au rouleau et à l’acrylique (les bombes y étaient très chères) et réalisant notamment des commandes pour les particuliers. Je peignais sur des terrains, des épaves au bord de l’eau, dans des tribus : des endroits plutôt sauvages, que l’on peut difficilement qualifier d’urbains. Si tous les supports m’intéressaient, j’avais surtout envie de grands formats, travaillant la matière et la peinture que je redécouvrais.

peindre en friche

Cette volonté de peindre des grands formats demeure une constante de ton travail actuel.

Auparavant, travailler le grand était pour moi une forme de performance physique, habitué que j’étais aux tout petits formats, une façon de se décharger à même le mur. Aujourd’hui il peut s’agir de petits murs, car le plus important est d’aller peindre, souvent en friches qui sont mes spots de prédilection. C’est pour cela que j’ai du mal avec le terme de street artiste, car je suis rarement dans la rue. Je ne recherche pas la plus grande visibilité, et mes endroits préférés sont dans la nature. J’aime me poser, prendre le temps, y déplacer mon atelier. Pour autant j’aime qu’un mur soit terminé le jour même, et j’emploie quelques techniques me permettant d’être rapide, par exemple en peignant un fond avant de tracer un sketch à la bombe.

La friche est pourtant un espace qui te permet d’avoir plus de temps.

Le calme offert par la friche permet de prendre plus de temps, mais c’est en fonction de ce que je souhaite peindre que je choisis d’aller vite ou non. Elle permet également de voir le mur comme un carnet de brouillon et de faire abstraction du monde extérieur : lorsque l’on revient le jour suivant on peut peindre autre chose. La friche n’empêche pas pour autant tout rapport avec le public : il y a parfois le passage d’amoureux d’urbex, de personnes qui connaissent ou non le lieu, mais tous vont découvrir la pièce placée à cet endroit. C’est donc une démarche avant tout personnelle, même si la peinture vivra dans un second temps sur les réseaux sociaux. Pourtant, en parvenant à produire une pièce en quelques heures, je me demande si je ne devrais pas la placer dans un endroit plus visible afin de pouvoir l’offrir – ou l’imposer – à un plus large public. D’une certaine façon il est assez égoïste d’aller peindre dans un lieu reculé. En ville il faut assumer de prendre plus de temps, d’avoir davantage d’interactions avec le public.

Qu’y a-t-il de particulier pour toi au fait de peindre en extérieur ?

La peinture représente pour moi l’étape qui, après le carnet de croquis et le dessin préparatoire, n’a jamais encore été. Celle où l’on met en matière et en volumes, tout en suivant la construction définie préalablement. L’extérieur offre aussi une dimension gestuelle, qui à la différence de la toile confère au travail un caractère physique, dynamique, finalement peut-être plus spontané car obligeant à aller à l’essentiel, poussé par les éléments, par la nuit ou la pluie. Ainsi, il y a une satisfaction particulière au fait de peindre un pignon de rue, de faire partie du décor urbain, qui n’est pas uniquement liée à l’ego, mais aussi à la performance, à l’épuisement physique. Sans être forcément ravi de son travail on est déjà satisfait de l’effort fourni.

DU SKETCH AU MUR

La recherche se manifeste dans tes œuvres par plusieurs étapes de travail.

La recherche est pour moi très importante. Il arrive d’avoir une idée qu’on veuille très vite mettre sur papier. D’autres fois on ne sait pas en débutant ce que l’on va tracer. J’accumule des dessins qui n’ont pas pour but de finir sur un support mais de fournir des pistes. En outre, j’ai de plus en plus envie de trouver mon univers via la peinture, ce qui explique que je me retrouve en ce moment avec une galerie de portraits alors que je ne suis pas portraitiste. Lorsqu’on pénètre dans le champ de la Peinture on découvre un nouvel océan. Je me rends compte alors qu’il est possible de se singulariser à travers une façon de peindre, sans personnage spécifique, simplement par la façon de retranscrire un objet. Ainsi, quand je découvre un artiste, je remonte à l’origine de son travail pour comprendre l’évolution de son cheminement et de sa démarche au fil du temps.

Tu développes un important travail préparatoire. En quoi cela t’aide-t-il à construire ton image ?

Auparavant je n’utilisais pas de photographies sinon mon imaginaire, qu’il était important pour moi de développer. En effet, les artistes que j’adore sont ceux qui, en plus de leur maitrise de la peinture, ont su créer un univers. En me détachant le plus possible de la photographie je pouvais expérimenter davantage. Or, lorsqu’on ne part pas d’une image préexistante, il est nécessaire de passer par un support qui accueillera l’idée. Et dans ce cas le sketch est le chemin le plus court entre le cerveau et la main. Désormais, travaillant plus la peinture elle-même, j’ai besoin de la photo qui me permet de comprendre les lumières et de revenir à un canon humain moins disproportionné. Mais même ainsi je conserve une phase de retranscription par amour du dessin.

A la suite de ton croquis, le dessin préparatoire est très travaillé et te permettra de rechercher l’accident lorsque tu passeras à la peinture elle-même.

Je dessine toujours mon sketch au Bic pour ne pas le gommer ou laisser de repentirs. Le dessin préparatoire vient dans un second temps, et permet de se projeter sur des projets de plus grande ampleur, en déterminant davantage la direction que l’on prend. Ce dessin est très propre mais ne possède pas la vibration ni la spontanéité du sketch initial, qui lui se situe dans une zone de recherche de l’essentiel. Cette étape intermédiaire est pourtant nécessaire, car il est facile d’évoquer au Bic un feuillage, beaucoup moins de le représenter sur un mur sans y avoir réfléchi.

La dernière étape de peinture va te permettre de travailler davantage sur la matière, à travers l’emploi d’outils différents, de coulures…

Ma peinture se doit de retrouver une part de la spontanéité du sketch. Je laisse transparaître les marques des outils, il m’arrive même de vouloir arrêter d’être figuratif : après avoir produit un fond, je le photographie pour le garder comme un repère et essayer de ne pas aller trop loin, de ne pas le recouvrir avec une figure trop léchée. Cela m’a permis d’être moins perfectionniste, de travailler un détail pour tout à coup être violent, car c’est comme ça qu’est la vie : un mouvement, un instinct, qui se traduit ici par plusieurs coups de rouleaux. Sur un mètre carré du mur il n’y aura rien de figuratif, mais une matière en chevauchant une autre, un accident imprévisible.

Dans ce travail sur la matière, la couleur occupe une place centrale.

En extérieur il est impossible de transporter tout un stock de peintures, le choix doit donc se faire avant le départ. Il arrive de tracer des esquisses sans penser du tout à la couleur. Mais la plupart du temps elle occupe une large place dans mes réflexions. Peindre des murs m’a permis de découvrir une palette d’un million de nuances avec lesquelles j’ai envie de jouer, mais j’essaie de réduire ce florilège afin d’être un peu plus sobre. En ce moment j’utilise une teinte jaune que je détestais auparavant, mais que je trouve désormais excellente associée à du bleu. Cette réflexion a priori me permet dans l’instant de laisser de côté la question de la couleur pour me concentrer sur la peinture.

masques rêveurs

Tes portraits aux allures de masques évoquent les visages impassibles de l’île de Pâques, ne regardant jamais le spectateur.

Cette inspiration liée au masque s’est faite naturellement à travers l’esquisse. En dessinant une mâchoire on s’aperçoit qu’en l’affinant il est possible de la creuser naturellement. Dès lors que l’on songe aux Moaï on s’oriente alors vers des éléments très sculpturaux. Ces personnages sont très passifs, victimes de ce qui leur arrive et rarement dans l’action. Cela leur confère à la fois une expression empreinte de légèreté et d’une certaine lourdeur que j’affectionne : je ne saurais pas peindre quelqu’un de jovial. Cela renvoie aussi parfois à quelque chose de manufacturé : au bout du masque il n’y a plus d’humain, mais des marionnettes ou des pantins.

Fais-tu dialoguer ces visages avec des éléments de décor ?

Je peins très peu de décors, parfois quelques objets en lévitation, recherchant toujours l’essentiel. A la différence du sketch qui permet de raconter plus de choses, la peinture permet moins de travailler une multitude de petits éléments. Le portrait fonctionne bien lorsqu’on veut lui conférer une charge émotionnelle, mais je n’avais pas envie de peindre que cela. Si cet univers m’a permis d’être reconnu, je pense que ces visages ne constituent qu’une étape et qu’il faut s’en détacher si je ne souhaite pas m’y retrouver tout à fait associé. En effet, l’assimilation à certains sujets empêche parfois d’évoluer, alors qu’on essaie toujours d’être en cohérence avec soi-même. Il faut donc tenter de changer progressivement, ou de façon plus brusque si nécessaire.

Quels autres éléments vont alimenter ton univers ?

J’essaie désormais de réaliser des murs plus abstraits en ne peignant que des compositions végétales sans y placer aucun humain. Je me demande comment je peux conserver mon identité, et c’est ici que la technique devient décisive. Sur petit format il y a encore une autre retranscription à faire car les outils changent et il est plus difficile de travailler la coulure. On cherche alors l’inachevé, la facture brute.

REGARD SUR L’ART URBAIN

Quel est ton regard sur l’aspect éphémère de ton travail, qui en friche se soustrait déjà à la plupart des regards.

Cela ne me pose pas de problème car je ne veux pas idolâtrer la peinture. J’ai plus de mal à découper des pages de mes carnets de sketchs que de voir disparaitre une de mes plus grosses pièces. Quand je vois des fresques qui ont cinq ans je grince des dents en remarquant ce qui ne me convient plus par rapport à mes évolutions, même si j’y retrouve parfois des idées intéressantes. Je suis cependant content de les retrouver, car elles deviennent alors des indicateurs temporels. J’ai plus de difficultés avec l’éphémérité artificielle des festivals organisés uniquement à des endroits destinés à être détruits, alors qu’il aurait été possible d’utiliser des murs sales mais pérennes.

Quel est ton rapport à la photographie ?

Tous les spots dans lesquels j’ai peint ne méritent pas une belle photographie. Certains murs de friche possèdent déjà une histoire, sont chargés de vécu : l’image seule peut déjà être belle. Dans ce cas, la peinture est réalisée en fonction du lieu et la photographie pensée au même moment. Ce serait prétentieux de dire que cette image est une œuvre ; je ne suis pas photographe et travaille principalement le cadrage. Aussi, je me suis déjà retrouvé à nettoyer le carrelage d’une vieille bâtisse, car il avait une histoire à raconter et qu’il était nécessaire de le faire ressortir. Sur un mur lambda, l’image réalisée me servira d’archivage, ce sera la seule trace permettant de garder sous les yeux ce travail, comme un carnet de croquis.

As-tu l’impression de faire partie d’un courant artistique ?

Dès le moment où l’on commence à peindre dans la rue on est catégorisé comme street artiste. Ce terme est pour moi trop vaste et comporte beaucoup de composantes différentes. Contrairement à une idée très répandue, toute œuvre placée dans la rue n’est pas bonne et j’apprécie beaucoup plus le travail de peintres n’ayant jamais fait de murs que la multitude de pièces inspirées du Pop art. Cependant, je fais partie malgré moi de ce courant, car je n’appartiens pas au Graffiti, ne suis pas vandale, ne pose pas mon blaze. Apporter ma peinture en extérieur m’a permis de me faire connaître, ce qui n’aurait pas été le cas si j’étais resté concentré sur mes carnets de croquis. Aujourd’hui l’Art urbain a le vent en poupe, je ne sais pas si ce moment durera. 

J’aimerais bien compter parmi les muralistes, un terme qui me parait plus juste. Le pochoir ou le détournement me paraissent intelligents mais ne me parlent pas. Le muralisme est lui presque associé à une forme d’artisanat. Lorsqu’on voyage, il acquiert après quelques années une nouvelle valeur, alors que l’œuvre devient partiellement recouverte par la végétation, celle d’avoir pu offrir quelque chose en retour de l’expérience vécue. Si j’avais été simple touriste, que serait-il resté de moi dans le pays traversé ?

Photographies:  Mika Husser

Vous pouvez retrouver Mika Husser sur Instagram, Facebook et son site internet.

Entretien enregistré en août 2020.

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