Art urbainIntégrale

Nadège Dauvergne

Nadège dauvergne

Les renards sont entrés dans Paris

« Je trouve que cette dimension vivante, le fait qu’un travail puisse être abîmé ou déchiré, renvoie l’artiste à une certaine humilité, qui nous remet à notre place. »

des vénus et des pubs

Comment es-tu devenue artiste ?

J’ai suivi des études artistiques. J’ai d’abord préparé un CAP d’Arts graphiques avant d’entrer aux Beaux-Arts de Reims. Je ne pouvais rien faire d’autre, et j’avais déjà une bonne maîtrise du dessin. La sortie des Beaux-Arts a été compliqué car dans les années 90 le dessin et la peinture n’y étaient pas encouragés. Cela a coupé mon élan de praticienne, et je n’ai plus touché un crayon pendant 3 ans. Il fallait que je vole de mes propres ailes, j’ai donc fait des petits boulots jusqu’au moment où j’ai eu envie de recommencer. J’ai d’abord repris par des peintures à quatre mains avec David, mon compagnon, lui étant davantage au concept et moi à la pratique. Et progressivement je me suis mise à refaire des images personnelles.

Collaboration avec Fabrice Minel
Tu reprends au départ des figures féminines de la peinture classique.

J’ai toujours été attirée par l’Art classique, par la rigueur en terme de dessin, d’anatomie, de géométrie. Je me suis formée de cette façon, essayant toujours de pousser un peu plus loin l’observation. Cette série sur l’Art classique est apparue à un moment où je travaillais sur le monde de l’Image depuis déjà plusieurs mois : je brassais les éléments de cet univers plutôt destiné à la publicité, réfléchissant à la construction d’une image, à son organisation, au sens du regard. Avant de travailler sur les Vénus je m’intéressais à ce que pouvait être une nature morte aujourd’hui : un paquet de Corn Flakes, des logos, des injonctions publicitaires. Un jour, regardant un magazine de linge de maison, j’ai réalisé qu’une Vénus assise dans un hammam pouvait venir s’intégrer dans la publicité. J’étais au carrefour d’une réflexion de plusieurs mois, et ça a été une fulgurance. Ainsi, un jeu d’association d’idées a pris forme.

En incorporant ces peintures classiques dans des publicités, tu mets côte à côte deux époques où la représentation de la Femme se résume souvent à une simple image.

Il se trouve que dans l’Art classique il y a beaucoup de représentations féminines qui sont autant de symboles, que ce soit de beauté, de pureté. En les plaçant dans des publicités, elles contribuent à les ennoblir, pour au final leur permettre de devenir des œuvres d’Art. Être aller chercher ces femmes est une façon de mettre du sacré dans cet univers qui en est dépourvu, et donner l’avantage à l’Art. Néanmoins, je n’ai pas réalisé ce travail par nostalgie d’un Art passé. Cela a été un jeu, une façon de brasser des images issues de ces deux mondes, et qu’ensembles ils en proposent un troisième, ainsi qu’une autre manière de les voir.

 

En effet, tu parles davantage de télescopage de symboles, considérant même que « la publicité est fille de la peinture ».  On se situe davantage dans un dialogue que dans une confrontation.

Il s’effectue une sorte de nivellement qui témoigne de ce qu’est au bout du compte une image, quelle que soit l’époque : hier la peinture religieuse « vendait » la foi à travers l’image, aujourd’hui ce sont des produits. L’image a toujours servi à communiquer, et je ne fais que continuer la discussion, en proposant un nouveau contenu dont la place finale se situera dans le champ de l’Art.

Ton inspiration puise notamment dans l’Art pompier. Choisis-tu des artistes connus ou méconnus ?

Les deux, au début je travaillais sur une période temporelle plus large, allant du 18ème au 20ème siècle : il m’est même arrivé de reprendre Munch. Je me suis ensuite concentrée sur le 19ème siècle, car je recherchais des figures féminines de facture assez classique, que l’on trouve davantage chez les raphaélites ou les préraphaélites. J’ai beaucoup travaillé sur Godward, un peintre anglais dont la facture réaliste, et les sujets – notamment la Grèce antique – correspondaient bien à mes recherches (tout comme Bouguereau pour les français). Le décalage entre leurs peintures et le côté trash de la publicité et de ses macarons jaune fluo m’amusait beaucoup.

du panneau d'affichage aux murs de la ville

Comment as-tu commencé à créer dans la rue ?

J’ai grandi en banlieue et j’ai toujours aimé l’univers du graffiti, zonant un peu dans les terrains vagues, sur les voies de chemin fer… mais je ne me voyais pas faire du graffiti. Je me rappelle m’être dit un jour : j’aimerais créer quelque chose dans la rue, et j’y suis arrivée d’une façon inattendue au travers de ces petits formats, qui m’ont donné envie ensuite de détourner les panneaux 4×3. Mais comment faire ? A l’époque je dessinais aux Posca sur des magazines.

Collaboration avec Fabrice Minel
Comment as-tu opéré cette transformation de format ?

Il fallait que je trouve une manière rapide et qui rende l’effet escompté. J’ai essayé d’utiliser la bombe, et après plusieurs tentatives j’ai trouvé la bonne méthode. La particularité de ce travail, c’est qu’il demande d’attendre les supports, sans quoi je ne pouvais rien faire. Comme il s’agissait de publicités assez spécifiques, je n’avais souvent pas assez de matière pour travailler. Il arrivait aussi régulièrement que la publicité soit déjà recouverte quand j’arrivais sur place, donc il fallait faire vite. Cette méthode que j’ai élaborée me permet de peindre une figure en 3 à 4 heures. Par contre au niveau de la peinture je me trouvais encore dans une zone circonscrite, avec une composition. Le lien entre le dessin et la pub était direct.

En quoi le cadre réimposé par les panneaux publicitaires exigeait cette transformation ?

Il s’agit simplement d’un problème de proportions, pour conserver le même ratio entre un fauteuil qui fait 20cm en petit format, mais qui fera 1,5m sur un panneau d’affichage. Pour agrandir mes images, je me suis servie de la mise au carreau sur kraft brun, et de la règle de 3, vérifiant constamment les mesures pour être certaine que l’image puisse s’adapter. Cependant, les proportions sont aussi importantes hors cadre prédéfini comme dans mon projet Exodus, car coller à la réalité permet que les animaux conservent cet aspect trompe-l’œil.

Comment construis-tu ta photo sans avoir de cadre prédéfini ?

J’ai procédé de plein de façons différentes : pour les collages de Vénus c’est davantage le lieu qui m’inspirait, comme pour l’œuvre représentant Œdipe et le Sphynx, qui convenait parfaitement à la colonne de pierre choisie. Pour les collages en ville, soit le lieu me faisait penser à un tableau, soit je pensais pouvoir trouver un tableau qui y correspondrait. Dans le cas d’Exodus, ce choix est beaucoup plus libre, et je raisonne par parcours.

exodus

Comment ton projet Exodus a fait évoluer cette notion de cadre ? Dès lors, ton travail d’Art urbain a-t-il besoin d’être en ville ?

Quand je travaille dans la rue, c’est elle qui devient le tableau, et le cadre est plus conceptuel. Nous vivons dedans, c’est un cadre mental qui offre toujours un contexte. Mais c’est important qu’il soit en ville, car pour la série Exodus cela n’aurait aucun sens de réaliser ces collages à la campagne. En effet, le thème de ce projet sont les animaux sauvages que l’on retrouve désormais en ville. Vivant à la campagne, je suis confrontée tous les jours à l’état dégradé des sols, à l’appauvrissement du nombre d’oiseaux, ou de certains autres grands animaux. J’ai vu un reportage qui m’a appris que dans certaines villes la biodiversité était plus importante qu’à la campagne, car elles mettent en valeur des espaces verts ou créent des couloirs écologiques. Et en effet on retrouve au Jardin des Plantes des pigeons colombins, ou des milliers de renards à Londres. Les animaux quittent donc la campagne, qui est leur berceau originel, pour se réfugier en ville. Connaissant ce monde rural, cette inversion me questionne beaucoup. Je souhaite mettre ces animaux en ville pour créer une rencontre improbable entre le citadin et l’animal sauvage. Comment est-ce que je réagis, qu’est-ce que je ressens lorsque je me retrouve en face d’un animal qui n’a rien à faire là ? Avec ce travail, je mélange de nouveau des choses qui n’ont à priori rien en commun.

Jouer sur le trompe-l’œil permet de confronter un véritable animal au passant.

Exactement, ce qui m’amuse c’est de pousser l’expérience jusqu’au bout, pour voir quel est le rendu dans la rue. Je l’anticipe, je colle, je prends du recul et photographie, pour avoir enfin cette scène matérialisée. Ce qui m’intéresse c’est de voir cette vision concrétisée, mêlant les animaux et le mobilier urbain. Le moment recherché n’est pas tant dans la réalisation, qui s’avère parfois un peu laborieuse, que dans cette image finalisée.

Que t’apporte le fait de mettre tes œuvres dans la rue ?

Comme beaucoup d’artistes de Street-Art j’y trouve une grande liberté. C’est vraiment un lieu à part, qu’on ne peut pas comparer à une galerie ou un musée. C’est un terrain vierge, un espace vivant où l’on crée seul ou se mélange avec d’autres. L’adrénaline vient surtout au début avec la peur : parfois, coller avec une échelle télescopique relève de la mission. Mais c’est aussi l’impression de faire quelque chose de nouveau pour soi. Il y a un côté tellement direct : on ne sait comment l’on va être accueilli, qui l’on va rencontrer. Quand on commence à créer dans la rue, on ne peut plus s’en passer : ce n’est pas comparable à un travail en atelier.

Que cherches-tu à montrer au passant ?

Je fais une proposition et ma limite se trouve dans cet élan, cette envie, et l’acte de la réaliser. Une fois que mon collage est posé, je me demande comment le promeneur recevra cette image bien-sûr, mais ma mission s’arrête là. Comme il risque d’y avoir plusieurs interprétations, je fais attention à communiquer les informations nécessaires pour qu’il n’y ait pas trop d’ambiguïté lorsque je poste mes photos.

réflexions sur l'art urbain

Quel rapport as-tu à l’aspect éphémère du collage ?

Cela me convient bien car d’abord je n’ai pas envie d’avoir des problèmes. Si un jour je rencontre quelqu’un de malveillant, je peux enlever mon collage instantanément. Evidemment, il arrive aussi qu’il soit volé et ne reste qu’une heure ou deux, ce qui est frustrant, ou qu’un miracle le fasse rester plusieurs mois. De plus, je trouve que cet aspect éphémère correspond bien à la rue, il arrive même que le rendu soit plus intéressant avec quelques marques du temps. Je trouve que cette dimension vivante, le fait qu’un travail puisse être abîmé ou déchiré, renvoie l’artiste à une certaine humilité, qui nous remet à notre place. Je considère ainsi que mon travail est terminé au moment où j’ai pris ma photo. J’essaye de faire des photographies artistiques, faisant attention à la composition, jouant avec les angles et retravaillant un peu les images à l’ordinateur si besoin. Je pense l’image comme un tableau, pour que ce que l’on voit soit de qualité, et lui donner toutes ses chances parmi le flot incessant des images vues sur Internet.

Un des pièges de l’art urbain est d’être enfermé dans une signature visuelle. Tu as voulu en sortir en arrêtant ta série sur les Vénus, mais cela permet d’interroger ce qui fait œuvre : est-ce la forme plastique ou le thème abordé ?

Les gens ne connaissent pratiquement que mon travail d’art classique, or j’en avais fait le tour. Je me suis posée la question de savoir si je continuais ou repartais sur autre chose. J’y ai réfléchi pendant des mois et lorsque le projet Exodus a émergé j’ai accepté le risque que les gens doivent me redécouvrir à nouveau. Ce qui apparaît finalement c’est une attirance vers le mélange d’univers différents, et la découverte de ce que cela produit. Il m’arrive cependant de continuer dans cette série classique mais il faut que cela ait du sens.

As-tu l’impression de t’inscrire dans un courant artistique en tant que street-artiste ?

Je constate beaucoup de similitudes parmi les street-artistes que je côtoie, et me rends compte que nous partageons une certaine impression sur l’Art contemporain, ou l’espace de création offert par la rue. Il a toujours été possible de créer dans la rue, mais aujourd’hui cela prend une ampleur qui n’est pas anodine, liée en partie à la démocratisation de l’Art. Grâce aux artistes du 20ème siècle, tout le monde peut devenir artiste.

Cette ampleur est sans doute aussi un petit contre-pied à l’Art contemporain. D’un seul coup, le public découvre des œuvres qu’il comprend, sans avoir besoin d’un cartel d’explications. L’accès est immédiat, sans discours préalable. Cela fait du bien tant au spectateur qu’à l’artiste, qui trouve dans la rue un espace où il peut s’exprimer. Je perçois aussi cet engouement au niveau des écoles et de l’éducation : tous les projets que je fais dans des collèges et lycées depuis 5 ans ont un lien avec le Street-Art. Du point de vue de l’éducation artistique cela réunit donc tout le monde.

C’est un retour à une forme d’Art sensible plutôt que cérébral.

On reproche parfois au Street-Art le fait qu’il ne soit pas assez intellectuel. Il ne cohabite pas bien avec l’Art conceptuel contemporain et si l’un se veut accessible, l’autre est plus distant, voire élitiste. Ces deux mondes existent sans se rencontrer. Mais il n’est pas si facile de créer dans la rue, car la facilité d’accès à l’exposition confère une visibilité qui n’offre pas le droit à l’erreur. Entre artistes on s’observe, et quand quelqu’un fait une intervention « facile », l’épée tombe.

N’y-a-t ’il au-delà de cette facilité d’accès une question générationnelle ? Pour les artistes des années 80, la rue était un musée un ciel ouvert, permettant une expression impossible en galerie, alors que désormais elle peut être perçue par les plus jeunes artistes comme un moyen d’accès aux dites galeries.

Il y a toujours cette volonté d’un musée à ciel ouvert. Ce n’est pas sûr que la rue soit devenue le premier pas vers la galerie, car il y a quand même un choix qui s’effectue, il faut que le galeriste apprécie le travail. Et la question de l’exposition de la rue en galerie demeure. Plein d’artistes tentent de trouver des solutions, mais il y a souvent une déperdition terrible, avec des œuvres qui n’ont de sens que dans la rue. Comment maintenir la qualité ? Je réponds à ce problème en présentant autre chose en galerie que dans la rue. Il y a toujours un lien, mais ce sont des versions dessinées, des travaux différents. J’étais ravie quand le Cabinet d’amateur m’avait invité à exposer mon travail de dessin. Pour Exodus, je travaille sur une version galerie qui sera dessinée, avec un travail de recherche plus personnelle au niveau des fonds.

A cet égard tu dis « toujours revenir au dessin d’après Nature »

Je parle du dessin d’observation, de l’exercice académique ; mes collages ne sont pas des dessins d’après nature. Cela vient peut-être des cours que je donne, mais au fond le dessin d’après nature est l’exercice fondamental qui nous montre où nous en sommes au niveau de l’observation. J’encourage mes élèves à dessiner de cette façon plutôt que d’après photo, pour être au plus près de ce qu’ils perçoivent. En parallèle de ces mises en scènes que je pose dans la rue, le dessin m’accompagne comme un fidèle compagnon que je découvre encore et encore.

Vous pouvez retrouver Nadège Dauvergne sur Instagram, Flickr, et sur son site internet.

Photographies: Nadège Dauvergne, Eric Van Ees Beeck & Céline Beauty

Entretien enregistré en avril 2019.

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