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Niyaz Nadjafov

niyaz nadjafov

Lorsque peindre est nécessaire à la vie

parcours

Comment es-tu devenu artiste?

J’ai toujours dessiné mais je ne savais pas qu’un jour cela deviendrait mon métier. A l’école, j’utilisais un crayon, et quand l’institutrice me confisquait mon cahier je continuais sur la table. C’était de la folie, mais j’étais passionné. Je n’ai jamais pris de cours de peinture. Les cours sont destinés à ceux qui ne savent pas dessiner.

Je me rappelle très bien que durant mon enfance j’étais prêt à griffonner toute la nuit. J’expliquais aux autres que je n’allais ni dormir, ni manger, simplement dessiner. Je traçais des bateaux et des montagnes, j’aimais ces motifs. Je me souviens aussi du jour où j’ai réalisé mon premier arbre sous la neige. J’avais entre quatre et six ans, et le père d’un ami m’a félicité. Ce sont ces petits détails qui m’ont poussé à devenir peintre.

Quand as-tu compris que tu ne pourrais pas te passer de la peinture?

C’est venu plus tard, après mes trente-trois ans. J’avais des remords, ne sachant pas si peindre était ma voie. J’étais alors assis à l’arrière d’une voiture menée par deux chevaux: la conscience et l’ambition. Mais lorsqu’on est trop ambitieux, cela risque de renverser le véhicule. Voilà pourquoi il faut se laisser faire et ne tenir qu’à moitié les rênes.

Je dessinais dans un style figuratif, sous opium, lorsque je me décidais enfin à montrer mes travaux à mes amis. Un jour ivre, j’ai tout jeté car je pensais pouvoir mieux faire, et ce sont eux qui les ont récupérés. Ils les ont toujours gardé chez eux, mais je ne peux plus voir ces peintures: aujourd’hui encore j’ai peur de ces toiles.

Un jour, j’ai croisé un camarade de classe que je n’avais pas vu depuis vingt ans. Il m’a demandé pourquoi je ne vivais pas de ma peinture. En effet, il avait un de mes tableaux accroché sur un mur de chez lui et sa fille lui demandait qui en était l’auteur. Alors, j’ai écouté Dieu, les autres, et ma voix intérieure qui me disaient de me lancer. Je n’étais plus capable de cumuler des petits boulots tout en dessinant en même temps. Et désormais je ne peux plus m’arrêter de peindre. Ai-je le droit de le faire? Est-ce la volonté de Dieu? Les relations avec Lui sont comme celles d’enfants avec leurs parents: parfois, il suffit de demander. J’ai une approche assez consommatrice à cet égard, et je reçois ce qu’il me faut. S’il considère que je n’ai pas de besoin, ou que je demande trop, il ne me donnera rien.

COLLER DANS LES MUSÉES: UNE PRATIQUE ARTISTIQUE

Quel est ton processus de travail?

Cela va dépendre de la météo. S’il ne pleut pas je suis dehors, sinon je vais au musée pour y réaliser des collages. Pour coller à l’intérieur d’un musée, j’ai besoin de deux choses: avoir peur et savoir qu’il n’y aura pas de châtiment. Si en entrant dans le lieu personne ne te remarque, l’adrénaline n’est plus la même. Mais être uniquement guidé par la peur n’est pas viable non plus. La dernière fois que je me suis rendu au centre Pompidou, j’ai collé trois tableaux sur les murs. Cela faisait un moment que je n’y étais pas allé, alors que j’y suis pourtant chez moi. Je tremblais, j’avais peur, mais j’y ai pris un certain plaisir.

 

Dans quel musée as-tu collé une toile la première fois?

C’était dans les toilettes du centre Pompidou. Ne pensez pas qu’il n’y avait aucun aucun danger car je pouvais simplement fermer la porte des cabinets. Je l’ai collé dans un coin et il y est resté très longtemps. J’ai fait le contraire de Duchamp en mettant l’Art dans les toilettes ! Pour moi c’est plus amusant d’intervenir dans les musées qu’ailleurs: bien entendu le plus drôle serait de poser des collages sur une centrale nucléaire mais je ne suis pas assez brave pour y aller.

La plupart de tes tableaux se distinguent par leur atmosphère assez sombre.

Lorsque je dessinais des monuments ou des motifs royaux, je voulais exprimer mon désaccord avec les hiérarchies politiques et les gouvernements. Pourquoi peut-on acheter des cerises et ne pas avoir le droit d’acheter des feuilles de coca ? Je trouve les discours des politiciens qui luttent contre les drogues hypocrites. Si je suis malade et que je ne peux me payer mes médicaments, que dois-je faire? Je ris de ces situations, sans trouver qu’il s’agisse d’un acte héroïque, car l’hypocrisie générale n’est plus un secret pour personne. Mais parfois, j’ai envie de m’exprimer et de la peindre.

 

Comment juges-tu un tableau réussi?

C’est une très bonne question. L’Art est exactement comme une drogue: qu’on prenne de l’héroïne, de l’opium, de l’alcool ou des joints, au final il ne reste que cela en tête. C’est pareil pour une toile.

Pourtant, il faut toujours se remettre en question. Selon moi, j’ai réussi quelques tableaux en sachant comment m’y prendre. Mais lorsque tu ne sais pas dans quelle direction aller, tout est plus difficile, d’autant plus que tu es ton premier juge, avant le regard des autres. Quoi qu’on dise de mes travaux, je finis souvent par ne pas les aimer.

influences

Quelles ont été tes influences?

Une dame m’a dit de regarder les oeuvres de Mondrian, comme si je ne les connaissais pas! Mais Mondrian ne dessinait pas de fleurs, même si j’ai parfois ressenti une ressemblance pour certains objets. En peignant on s’inspire de tous les styles: je ne connaissais pas l’oeuvre de Francis Bacon, et lorsque je l’ai découvert je travaillais déjà depuis six ans. C’est ici, à Paris, que l’on m’a expliqué qu’il s’agissait d’une des figures majeures de l’Art moderne. Pourtant, même sans connaître son oeuvre, je pense qu’elle m’influençait déjà au travers des objets du quotidien créés en s’en inspirant. Tout se mélange. Dans mon cas, je voulais être le meilleur peintre. J’ai vite compris que c’était irréel et ridicule. 

 

Comment perçois-tu la comparaison avec les autres peintres?

Cela ne me dérange pas d’être comparé avec les autres, mais je n’aime pas qu’on rapproche nos oeuvres. Paradoxalement, si on m’explique que mon travail est singulier, je vais me remettre en question. Certains peintres sont faibles moralement et ne parviennent pas à être au-dessus des critiques. A l’inverse, le collage est pour moi une forme de vengeance sur les autres, et me permet de rester fort moralement.

Prenons un peintre comme Malevitch et ses carrés. Le carré a été fait bien avant lui, et notamment par Alphonse Allais, qui réalise des monochromes en les nommant respectivement Combat de nègres dans une cave pendant la nuit pour le noir, et Première communion de jeunes filles chlorotiques par un temps de neige pour le blanc. Je respecte beaucoup le travail de Malevitch, ce qu’il a pu transmettre. Il a eu le courage de nous apprendre à lire entre les lignes, cependant je ne l’admire pas plus que cela.

un motif répété sans fin

Comment fais-tu la différence entre ton travail d’atelier et ton travail de rue ? En extérieur tu ne peins que des fleurs et en atelier que des figures humaines.

Je ne sais pas trop, c’est  venu naturellement. La vie en a décidé ainsi. La première chose que cela m’évoque, c’est lorsqu’on m’a mis à la porte de la Cité des arts. Vraiment, je ne me plains pas, je constate simplement que c’était une situation très moche. On m’a prévenu une semaine avant et je me suis retrouvé à la rue avec trois cent soixante-treize toiles entre les mains. Quel désespoir ! Vous vous rappelez du Pont-Neuf et ces cadenas accrochés aux grilles ? Je ne critique pas les gens qui le faisaient mais c’était n’importe quoi. J‘ai alors eu l’idée d’accrocher mes trois cent soixante-treize tableaux aux grilles du pont, tant j’étais désespéré. Je ne connaissais pas cette ville et ne voulais pas mettre mes oeuvres dans la rue. A mon avis, cette situation était prédestinée, mais sur le coup, cela ne m’a pas semblé évident. On m’a fait peur en me décrivant les problèmes avec la police et, surtout, avec mon visa. J’aurais pu accrocher ces tableaux, mais mon choix s’est finalement porté sur les fleurs.

Il y a une situation qui m’a beaucoup surprise dans le passé. Lorsque je dessinais des fleurs sur du carton à Bakou, on m’expliquait que je ferais mieux de travailler sur toile pour réussir à vendre mes tableaux. Cela me révoltait en tant qu’artiste. Mon ami Mika me questionnait toujours sur ce choix  du carton. Et je répondais qu’il était long d’installer la toile, et qu’elle coûtait chère. Pourtant ce n’est qu’à moitié vrai. Mika, qui était un homme très riche, m’a proposé plusieurs fois de m’offrir cent toiles pour que je fasse des fleurs qu’il m’achèterait par la suite.  Il ne m’a pas demandé de les lui offrir, il était prêt à les payer tant il les adorait. Mais je n’ai pas accepté son offre. Il était donc persuadé qu’il y avait une autre raison pour laquelle j’avais choisi le carton.

Plusieurs années se sont écoulées avant que je vienne m’installer ici, à Paris. Je posais mes collages depuis six mois, lorsqu’un jour que j’accrochais mes tableaux sur les murs du XIIIe arrondissement, j’ai compris pourquoi je dessinais sur du carton. C’était en réalité très simple : il s’accroche très bien aux murs. Tout ceci était prédit par Dieu. Mes premiers collages datent de juin 2016, non loin de la galerie Mansart. Nous étions trois, nous avions très peur et regardions à gauche à droite en tremblant.

Qu’est-ce qui t’intéresse dans le fait de répéter le même motif?

Si tu dessines des fleurs, c’est que tu dois dessiner des fleurs. C’est une évidence pour moi, comme la respiration. Pourtant, ce que les gens appellent fleurs ne sont rien d’autres que des couleurs que je place à des endroits différents. Pourquoi sont-ce des roses que je dessine ? C’est une question compliquée. Je ne suis pas psychologue, mais je suppose que cela vient de mon enfance, car mon père en cultivait sur sa terrasse : des roses hollandaises et des roses sauvages.

Il y a un dicton qui dit que lorsqu’on marche sur le pied d’un peintre dans un bus il réalisera un tableau différent. Ce qui différencie les artistes des gens ordinaires est avant tout leur attitude envers une situation donnée. Les gens ordinaires sont heureux si tout se passe bien, les malheurs les rendent tristes. Chez les peintres, les sentiments ne sont qu’une boîte à outils. On peut préférer la pince au marteau mais utiliser les deux pour bricoler. Il en va de même pour la peinture: si je n’ai pas réussi mon tableau, je ne serais pas satisfait si on m’en offrait un million d’euros.

DES FLEURS SUR LES TROTTOIRS

Comment choisis-tu tes murs ? Colles-tu sans permission ?

Même si je n’aime pas le mur je vais coller un tableau. Je le fais pour me débarrasser de ce travail, pour atteindre mon objectif de la journée. Parfois, je le fais aussi pour bassiner un artiste ennemi. En collant je ressens une nouvelle énergie montée en moi.

Une fois, je suis allé à la gendarmerie de Montreuil pour poser une question d’ordre personnel, et j’ai trouvé les gendarmes français si gentils et respectueux que cela m’a donné l’envie de leur faire un cadeau. J’ai donc réfléchi à coller un des mes tableaux sur un mur du commissariat. Tout cela est encore au stade de projet mais le simple fait d’y penser me procure beaucoup d’inspiration.

Si je réalise dès maintenant toutes mes idées je n’aurai plus d’inspiration. Je mets toujours la barre très haut, ce qui me motive pour retourner dans la rue une fois de plus. Tout cela me donne des forces pour vivre et continuer à dessiner, à peindre.

Tu colles tes tableaux dans la rue mais tu ne te considères pas comme un artiste urbain. Dès lors, que représente cet espace pour toi? 

Bien sûr que non, parce qu’il s’agit de vraie peinture, d’une peinture vivante. Coller mes tableaux dans la rue est un vrai plaisir pour moi, un véritable kif. C’est dur mais j’adore ce que je fais. Peut-être est-ce la peur d’être surpris par la police, ou l’excitation d’un certain risque à prendre. Imaginez que vous faites du sport et que vous prenez une journée de pause car vous n’avez l’envie : qu’allez-vous ressentir ? Un manque. Vous ressentiriez une certaine culpabilité. C’est exactement ce qu’il m’arrive lorsque je ne travaille pas dans la rue. Je ne vois pas mon activité extérieure comme un devoir : je prends plaisir à sortir et à coller mes tableaux dehors. Je peux dire que je suis devenu accro.

 

Est-ce une façon de remplacer la drogue?

Bien sûr que non. Je ne me sentais pas bien, j’étais à bout, à la dernière extrémité. Alors je me suis repris, demandant à Dieu de m’aider à arrêter la drogue. Vous savez que je souffre encore plus maintenant qu’avant. Avec ma dose au moins j’étais tranquille. Maintenant si je ne parviens pas à peindre mon tableau c’est affreux. Je ne souhaiterais pas cela à mon pire ennemi. Par contre lorsque j’arrive à le peindre, quel kif!

Quelle est la différence avec l’Art urbain?

C’est un autre type de drogue mais ce n’est pas pour moi. Les artistes urbains font des oeuvres destinées à être exposées dans la rue, voilà pourquoi cela s’appelle ainsi. Moi, je fais mes tableaux pour les musées, pour mes amis ou pour les offrir. Comment allez-vous appeler les tableaux que je vous offrirai ? Certes ce que je réalise est très proche de l’Art urbain mais ce n’en est pas.

 

As-tu décidé de sortir dans la rue pour que les gens te reconnaissent et laisser une trace ?

Devenir célèbre, bien sûr ! Mais qu’est-ce que cela signifie ? Est-ce lié à la vénalité, au fait d’avoir de l’argent pour se payer des couleurs ou de mieux dessiner qu’avant? Je ne sais pas comment le définir. Pour moi, ce n’est pas de l’intérêt personnel, je crée tout simplement parce que je ne peux plus m’arrêter. Tout est mélangé ici.

Je n’ai pas besoin d’argent, mais c’est un vrai plaisir pour moi si je peux aider mes amis et mes proches. J’en ai alors besoin parce que je sais rien faire, n’ai pas de métier: je ne suis pas dentiste! Dès lors je suis obligé d’avoir de la monnaie pour obtenir des choses matérielles comme un vélo ou un kilo de cocaïne.

Je n’aime pas cette question car quoique l’on dise, on ment. On se ment à soi-même, aux gens autour de nous. Je le fais parce que c’est ma vie. J’y repense quand j’ai des hauts et des bas mais je n’aime pas cette question.

Photographies:  Niyaz Nadjafov

Vous pouvez retrouver Niyaz Nadjafov sur Facebook, Instagram et son site Internet.

Entretien réalisé avec La voix de l’Art urbain, retrouvable sur Facebook, Instagram et son site Internet.

Entretien enregistré en novembre 2018.

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