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Petite Poissone

Petite poissone

Poser des mots sur les maux

« Mes phrases cherchent avant tout à faire sourire ; elles sont issues de mes carnets comme d’un journal intime, et sont aussi le reflet de ma vie. « 

parcours

Comment es-tu devenue artiste ? Comment as-tu commencé dans la rue ?

Aussi loin que je m’en souvienne j’étais celle qui dessinait. Mais je ne me suis jamais vraiment considérée comme artiste, si ce n’est depuis quelques temps où cela commence à ressembler à un métier. Après le Bac j’ai étudié la psychologie car pour moi être artiste ne renvoyait pas forcément à un métier ou à une pratique quotidienne. Je voulais m’occuper d’enfants en difficulté, avant de réaliser que le dessin m’importait trop. Je suis donc partie étudier aux Beaux-Arts. J’y ai découvert des logiciels pour faire de l’animation, pour finir par m’orienter vers un emploi dans le e-learning qui me convenait tout à fait, me permettant d’écrire, dessiner et peindre à côté.

Le Street art est arrivé bien plus tard. En 2012 je voyais des gens coller dans mon entourage et, tout en trouvant cela génial, je me les imaginais comme une sorte de caste dont je ne ferais jamais partie. Mais j’ai réalisé que ces gens étaient ravis d’accueillir de nouvelles personnes. Cela a fait tomber une barrière. J’ai commencé par coller des dessins et des textes écrits, avant de vouloir produire un travail contrastant davantage avec le côté un peu sale de la rue. J’ai trouvé comment faire ces inscriptions, pensant faire cela quelques jours, pas du tout continuer si longtemps.

As-tu toujours eu ce goût pour l’écriture ?

Dès que j’ai pu écrire j’ai combiné des bulles et du texte car j’adorais la bande-dessinée. J’avais la chance petite d’avoir un parrain qui m’offrait beaucoup de BD, mais pas celles destinées aux enfants sinon des choses qui lui plaisaient, plus travaillées. J’aimais bien Jeremiah, une série d’Hermann dans laquelle les dialogues contiennent de petites pointes d’humour. J’ai aussi connu Gotlib très tôt, et ce fût le coup de foudre, la sidération totale. J’étais émerveillée. Selon moi le dessin est indissociable du texte : je suis incapable de dessiner « juste pour faire joli », il faut forcément que j’y rajoute quelque chose. Ces influences graphiques se sont corrélées à l’humour de films comme ceux des Monty Python qui possèdent un humour qui paraissant absurde sans l’être tout à fait, provoquant un rire nerveux.

ECRIRE SUR LES MURS

Pourquoi avoir choisi de placer uniquement du texte dans la rue ?

Quand je collais mes dessins, il s’agissait d’extraits de mes livres imprimés sur autocollants. Ce n’était pas adapté, juste le déplacement d’une chose pour la positionner ailleurs. Ce n’est pas ce que je voulais faire. Si je colle par besoin, je veux néanmoins créer pour la rue, sans placer mes textes n’importe où, mais à des endroits où ils trouveront leur place. Le choix d’une découpe propre vient des écritures muséales présentant le nom ou la biographie des peintres. Ces textes me fascinaient, et j’étais très intéressée par le décalage engendré par une typographie très soignée placée dans la rue, au-delà de la seule absurdité de l’écrit. Pendant longtemps je ne les signais pas, car ainsi la seule connexion était entre le passant et le texte. Dès lors que l’on signe on ajoute un message affirmant une identité. C’est autre chose.

Utilises-tu des aphorismes pour t’adapter à la durée de concentration du passant ?

J’ai utilisé dans la rue ce que j’écrivais dans mes carnets mais sans adapter mes textes. Ainsi j’ai toujours pratiqué l’aphorisme. Petite j’appréciais aussi beaucoup les proverbes. Les citations de Woody Allen parviennent à tout résumer en une phrase : « Et si tout n’était illusion et que rien n’existait ? Dans ce cas, j’aurais vraiment payé ma moquette beaucoup trop cher. » Je me reconnais dans ces phrases qui démarrent de façon grandiloquente pour retomber brutalement. C’est un procédé que j’utilise régulièrement : passer du lyrisme au ridicule.

Tes phrases témoignent de ce goût pour l’absurde.

J’aime l’idée de rupture avec le quotidien : qu’on aille au travail, chez soi, que l’on se rende à un rendez-vous ou que l’on marche au radar, on ne s’attend jamais à voir un texte absurde, d’autant plus qu’il n’est pas écrit à la bombe. Avec cette typographie on songe à la signalétique de la voirie, et le texte vient créer cette rupture, ces cinq secondes pendant lesquelles les gens vont rire ou être indignés. J’aime utiliser un proverbe, une vieille chanson que tout le monde à en tête, des choses dont on connaît tous la fin pour pouvoir surprendre en cassant la phrase en plein milieu. Je pense que je n’aurais pas pu mettre dans la rue des choses qui passent partout. C’est peut-être une histoire d’ego, pas une question de notoriété, mais comme dans la vie j’ai mon caractère et j’ai envie qu’il se remarque.

Comment construis-tu tes phrases ?

Cela dépend. Il arrive qu’une phrase vienne d’elle-même. Il m’arrive aussi de relire mon carnet et de découvrir que je ne me souvenais absolument pas d’avoir écrit ce passage qui me plaît. D’autres fois je commence une phrase, et sens qu’elle pourrait aboutir sans savoir comment. Je planche alors dessus, vais m’énerver, jusqu’à obtenir la fin plusieurs jours ou plusieurs semaines après. Dans tous les cas je ne colle jamais par dépit, je ne le pourrais pas. Il faut que je sois contente du résultat, que j’en ai un peu honte : dans ce cas-là je sais avoir trouvé.

Prends-tu des notes en permanence ?

J’ai toujours eu des carnets mais depuis quelques années je me restreins à n’en utiliser qu’un seul pour ne rien perdre. Le train est pour moi un endroit privilégié pour dessiner : on est entourée tout en étant seule, entendant des conversations. Il y a une atmosphère que j’adore, que l’on retrouve dans les petits cafés très tôt le matin. Je note tout ce qui me passe par la tête, sans me dire qu’il faudrait traiter tel sujet, ou produire une phrase pour la rue. C’est un processus qui se rapproche davantage de l’écriture automatique et du dessin. Certaines phrases ne veulent rien dire, je les complèterais peut-être trois jours plus tard. Dans un carnet il y a peut-être une ou deux phrases que je réutiliserais dans la rue, mais d’autres me serviront pour mon boulot ou de nouveaux projets…  J’écris tout avant de relire pour voir ce qui peut ressortir et pourquoi.

Peux-tu écrire sur des thèmes définis à l’avance ?

Il m’arrive de devoir écrire sur un thème spécifique, mais c’est toujours compliqué. Spacejunk à Grenoble organisait un évènement sur l’Afrique. Dès l’annonce j’ai commencé à réfléchir sur une feuille blanche. Mais il me faut un certain temps, car je vais devoir beaucoup me documenter pour qu’après quelques semaines des réflexions commencent à apparaître dans mes carnets. Lorsque je disais relire des phrases dont je ne me rappelle pas, c’est qu’elles apparaissent parfois comme un rêve, il faut se laisser porter.

ECRIRE POUR EXISTER

L’écriture dans la rue est souvent associée à un acte militant ou engagé.

Mes phrases cherchent avant tout à faire sourire ; elles sont issues de mes carnets comme d’un journal intime, et sont aussi le reflet de ma vie. Quasiment toutes portent un regard sur l’amour, l’amour désespéré, la rupture, la vie de couple qui ne fonctionne pas. Ce sont aussi des thèmes récurrents chez les gens que j’admire. Le couple est une source d’inspiration dont il vaut mieux rire. Les quelques messages politiques que je peux écrire vont davantage ressortir en période électorale, mais on ne peut pas dire que ma vie soit marquée par le politique, même si c’est le cas de plus en plus, à travers différentes prises de conscience. Il y a certains sujets sur lesquels je me documente sans rien produire, comme les rapports entre la France et l’Algérie. C’est une histoire fascinante, assez représentative de l’attitude de la France envers ses anciennes colonies, envers les autres pays en général. Mais c’est un sujet délicat et très compliqué à traiter, et je n’en ai jamais parlé dans la rue. Or, s’il s’agit d’écrire « Je n’aime pas guerre » ce n’est pas ma peine ; il faut que ce soit subtil et c’est dur de l’être sur ces sujets. De plus, je me méfie d’un certain opportunisme qui peut exister autour de ces questions sociales.

Quel lâcher prise cela implique de poser ces phrases personnelles dans la rue ? Le texte est-il ici porteur d’une dimension plus intime que l’image ?

Je n’y ai jamais réfléchi. Je crois qu’au début ne pas signer m’arrangeait. Grâce à ce filtre de l’humour je n’ai pas l’impression de me livrer. Cette dimension intime fait aussi partie de la bande-dessinée contemporaine à travers les romans graphiques : cela m’apparaissait donc évident. Quand je suis arrivée aux Beaux-Arts, tous ces carnets étaient très personnels, seuls mes meilleurs amis les avaient vus, mais au fil du temps ils ont fini par gagner mes projets. Les montrer pour la première fois à cette époque a été une épreuve atroce. Les gens les ont trouvés drôle, ce qui m’a permis de passer cette étape. J’ai compris que certains les aimeraient et d’autres non, ce qui m’a rendu plus facile le fait de les coller dans la rue par la suite. Il s’agissait juste d’élargir le public. Et ce qui est génial avec le Street art, c’est qu’il possède son nombre d’allumés, de gens qui, à l’époque où je ne signais pas encore, m’ont cherché. C’était très touchant et montrait à quel point les gens appréciaient ce travail. Lorsque je réalise des dédicaces, un lien se crée tout de suite car ils ont l’impression d’être en face d’une personne qu’ils connaissent. A chaque fois ces rencontres me boostent. Les vrais amateurs de Street art forment une communauté partageant ce même enthousiasme.

Considères-tu qu’il s’agisse avant tout d’un travail littéraire ?

Je pense que oui. Je cherche avant tout à faire passer un esprit. Je ne prépare jamais mes collages six mois avant de les faire. Je n’aime pas attendre et lorsque j’ai débuté, j’ai simplement voulu une typographie anglaise, pour le côté un peu élégant, qui pour moi renforce le décalage, comme prononcer une énormité en smoking. J’ai désormais une machine qui découpe les textes et j’ai arrêté d’enlever les contrepoinçons car cela demandait moins de travail et que le résultat était sympa. C’est mon seul parti pris esthétique : j’adore la typographie mais mon travail n’est pas graphique.

Tu disais dans un entretien ne pouvoir t’astreindre à quelque chose de répétitif.

Je pense que je ne pourrais pas car je tomberais en dépression. Je reste rarement plus de quelques années dans la même boite car si j’ai l’impression de ne pas évoluer je m’ennuie, et dans ce cas-là je peux tomber très bas. C’est la même chose dans ma pratique artistique. Je ne m’ennuie pas dans la rue car il y a toujours de nouvelles rencontres, de nouvelles choses à faire. Avec le texte il est impossible d’agir mécaniquement car le résultat serait mauvais et cela ne m’intéresse pas de resservir la même phrase dix ans. Si je m’éloignais du Street art, ce serait sans doute plus à cause d’un système que d’une pratique. Mais tous les formats m’intéressent, et j’adorerais par exemple écrire des chroniques.

Tu expliquais aussi que les choses faites en dilettante sont parfois les plus réussies.

Durant le confinement il y avait cette injonction assez étrange qui encourageait les gens à faire plein de choses. Je trouvais cela presque déplacé. J’avais l’impression d’être obligée de consacrer ce temps à écrire, à dessiner et dès qu’on me force je n’ai plus envie de le faire. Travailler en dilettante c’est exactement ce que je fais avec mes carnets : si je réfléchis trois heures à un même sujet le résultat serait un peu artificiel, alors que je me suis aperçue que mon cerveau produisait de lui-même son lot d’absurdité, je n’ai qu’à le laisser faire.

rapport à la rue

En quoi la rue est-elle un espace de création particulier ? Dans ton travail elle va permettre la propagation de la phrase.

Dans la rue tout le monde te voit. En écrivant un livre tu ne touches que quelques personnes, mais la rue l’ouvrier, l’étudiant ou le PDG seront concernés. Pour cela je trouve que c’est un endroit magique, qui n’est pas élitiste. Dans les gens qui m’écrivent pour me dire qu’ils apprécient mon travail il n’y a pas que des professeurs. J’aime le fait de parler à tout le monde, de pouvoir toucher tout le monde. On m’a envoyé une photographie de la manifestation des soignants avec une reprise de ma phrase « On révolte ceux qu’on saigne » affichée sur une pancarte et j’étais ravie. Souvent ce sont des amoureux : ils vont s’envoyer mutuellement certaines de mes phrases, s’écrire par moi interposée. Je trouve cela génial de pouvoir ainsi exister un tout petit peu dans un couple qui s’aime.

Quel est ton rapport à la photographie ?

La photographie compte autant que le moment où je colle. Sans être photographe je la soigne pour qu’elle soit réussie et je colle en fonction de l’image que je pourrai prendre ensuite. C’est ce que je partage avec les gens, ce qui pourra être vu par ceux qui ne verront pas l’œuvre. Ce n’est pas uniquement un archivage.

La question de l’éphémère, habituelle en Art urbain, a-t-elle un sens dans ton travail ? Y-a-t-il des phrases que tu n’utiliserais plus ?

Je me moque qu’un texte posé disparaisse car il a existé : ce n’est pas le résultat qui compte, mais la soirée où je suis allée coller, les gens qui m’accompagnaient. Je me suis énervée une fois, j’avais été toyée alors qu’il y avait un grand espace blanc à côté. Mais contrairement à quelqu’un qui passe une journée à peindre et colle le résultat de plusieurs heures de travail, cela ne me prend pas le même temps, ce qui compte évidemment. Au niveau des thématiques il n’y pas de phrases « obsolètes » car je suis toujours en phase avec l’amour qui foire et je ne renie pas ces textes personnels ; mais il arrive que certains messages plus politiques ne soient plus adaptés hors période d’élection. Même si un jour je me mariais cela ne m’empêcherait pas de coller ces phrases, qui font rire les gens et auront été vraies.

Photographies:  Petite Poissone

Vous pouvez retrouver Petite Poissone sur Instagram, Facebook et son site internet.

Entretien enregistré en juin 2020.

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