Art urbainIntégrale

Philippe Hérard

PHILIPPE HERARD

Des ombres et du trait

Un texte de Gérard Pisana raconte qu’au réveil tu peins d’abord le fond. Ensuite tu ajoutes et grattes les couches de peinture…

Jusqu’à aujourd’hui je n’aime pas travailler sur fond blanc, donc je barbouille le support de peinture. Une fois que c’est sec, je peux commencer à poser le dessin et à traiter le sujet. La page blanche me terrifie: quand je peins je vais avoir plusieurs couches pour toujours laisser apparaître un fond qui va faire vibrer les couleurs entre elles. La tôle, en tant que support, est comme une page vierge, et je dois peindre le minimum pour en garder le plus. J’ai besoin de cette matière dans le fond.

Une fois que j’ai mon sujet en tête, je le pose et le peint. Cette utilisation du fond telle que je viens de la décrire va parfois m’aider à faire ressortir le sujet. Par ailleurs, je ne travaille pas en pâte mais de façon lisse, peu en épaisseur.

Quai de la Loire (mai 2018)
(novembre 2014)
Pourrais-tu revenir sur l’importance accordée aux ombres dans tes travaux ?

L’ombre permet au sujet d’intégrer complètement le support, pour qu’en prenant du volume il devienne une nouvelle dimension de l’oeuvre. Si tu places un gugusse sur le mur en face de nous en le cernant simplement de noir, il sera à plat. Mais si on le modèle avec une ombre, on aura une impression de profondeur car le personnage aura une ombre projetée. J’adore voir le rapport au personnage et au support changé par l’utilisation de l’ombre et la création d’un nouvel espace.

Pour l’exposition réalisée à la galerie Joël Knafo, je me suis servi du travail de Gaëlle Labarthe, une amie photographe. Dans ce travail, les ombres, comme celle de fils électriques projetée sur un mur, deviennent les personnages principaux. Mon personnage est invisible et on voit uniquement son ombre, point de départ de l’histoire racontée. J’aimais bien cette idée de personnages absents, et une ou deux oeuvres sont exemptes de toute présence humaine.

Rue des Couronnes (juillet 2016)
Rue des Cascades (collaboration Ender) (novembre 2016)
Ton travail joue beaucoup sur la matière, notamment par l’utilisation de papier kraft ou de papier journal.

Dans mes collages de rue j’utilise beaucoup de papier kraft, que je laisse visible, le barbouillant peu. Je dessine beaucoup pour ces collages, mais j’interviens très peu avec de la peinture, même si ma pratique change en permanence.

 

Ton trait se caractérise par un côté très esquissé, et tes gugusses ne semblent jamais complètement achevés.

Comme je suis peintre et dessinateur, j’ai envie qu’on réalise qu’il s’agit à la fois de dessin et de peinture, pas qu’on pense qu’il s’agit d’une photographie. Quand je fais de la peinture ça coule, quand je fais du dessin j’aime qu’on voit les traits de crayon. Je n’ai pas envie que le résultat soit une photo en noir et blanc, j’ai envie de modeler un personnage qui soit comme vivant, mais fait de coups de crayon et de peinture. Ça me touche beaucoup de mettre au monde des personnages impossibles, de raconter des histoires avec une craie, suffisamment proches de la réalité, mais sans ambiguïté.

Bagnolet (octobre 2015)
Tes oeuvres dans la rue ont souvent un aspect terne, presque monochrome.

C’est peut-être une de mes particularités: mon travail de rue n’est pas du tout le même que sur d’autres supports. Sur toile ce sera très coloré, mais dans la rue il faut coller vite donc je dessine et laisse beaucoup de kraft. De même je n’aurais pas la même gamme de couleurs. Je ne vais pas avoir la même gamme dans la rue sur les collages.

Les Gugusses

Tes personnages semblent souvent tenir dans un équilibre instable.

J’ai appris à construire mes peintures d’une certaine manière pour qu’il n’y ait pas de déséquilibre visuel au niveau des masses, des tons, ou des traits. Cependant, je mets toujours les personnages un peu en déséquilibre. Le petit livre du sociologue parle de la théorie du bancal. On est tous, au quotidien, dans des situations qui ne sont pas graves, mais qui présentent un déséquilibre permanent. On va faire une gaffe sans savoir comment la rattraper. J’aime bien mettre mes personnages dans des situations de difficulté mais jamais dangereuses, qui présentent un peu le reflet de nos angoisses quotidiennes.

Rue des Couronnes (juin 2018)
Le regard occupe une grande place dans tes compositions. Il est souvent dissimulé, caché dans l’ombre. Tes personnages semblent ne pas nous regarder, ou avoir une certaine timidité à le faire.

J’aimerais que ce regard soit frontal mais dissimulé, que tout se traduise dans les ombres. Si j’avais beaucoup de talent, je travaillerais sur le dissimulé des émotions dans les ombres, à trouver le coup de crayon qui permette de deviner que se cache ce regard qui nous fixe, que tu aies l’impression qu’à travers les ombres, ce personnage te regarde dans les yeux. Les virtuoses de la technique, qui peignent des yeux magnifiques, m’émeuvent peu. Ce qui me touche le plus c’est de parvenir à faire passer une émotion de dingue à travers une forme floue.

Rue des Couronnes (juillet 2016)
Rue des Pyrénées (septembre 2017)
Cette ombre est comme un voile, qui leur confère une posture de guetteur, mais à côté du monde.

Ils sont tout à la fois avec nous et ailleurs. Il y a plein de gens qui sont parmi nous et qui en même temps n’y sont pas, comme des reflets de nous-mêmes. A travers le dialogue, on se rend compte de ces dimensions-là.

 

Tes personnages semblent solitaires.

Parfois, tu vois très loin comme si tu étais face à la mer. C’est une immensité qui te fait te sentir seul en la regardant. Je pense qu’on est toujours tout seul au milieu des autres. On peut s’ennuyer avec dix personnes autour, ça m’arrive beaucoup. Pourtant, même si l’on reste seul quoi qu’il arrive, il est important pour moi d’être parmi les autres. Graphiquement, j’aime bien placer mes personnages dans des immensités et, le plus souvent, seuls.

Rue de Charonne (octobre 2017)
Rue des Cascades (juillet 2018)

Rapport à la rue

Quel regard portes-tu sur la rue, alors que tu as commencé à agir dans l’espace public assez tard dans ton parcours ?

Je n’ai absolument pas grandi dans cet univers, je peux donc dire que je suis aussi vieux en âge que jeune dans mon regard et dans mon rapport à la rue car je n’y connais rien du tout. C’était au départ un moyen de montrer certains de mes travaux. J’ai continué lorsque je me suis rendu compte des retours positifs des gens et de la petite ampleur que cela prenait. Cela servait mon travail d’atelier, mais désormais c’est autre chose, et j’ai envie de continuer à peindre sur les murs car c’est proposer -imposer même- une création à d’autres gens. Cet autre regard, plus direct, est devenu indispensable. Je pense que cela m’a aidé dans mon travail d’atelier, en me poussant à faire des choses beaucoup plus simples. Le mur devient en effet un prolongement de l’atelier, et parfois c’est l’inverse qui se produit et je fais des choses sur les murs qui me poussent à les refaire en atelier. C’est le jeu entre les deux qui est important. J’ai fait des sujets sur murs que je n’ai jamais peint sur papier ou sur toile et inversement.

Rue des Cascades (septembre 2017)
(décembre 2016)
Prépares-tu tes œuvres en amont ou les envisages-tu par rapport à un espace spécifique?

C’est sans doute un mélange de ces deux motivations. Je peux préparer un mur parce qu’il me tente, ou faire plein de petites choses en me baladant et disperser mes collages au fur et à mesure dans les rues de la ville. J’en ai des dizaines de pièces à l’atelier, que je ne collerai peut-être jamais.

 

Tes œuvres sont très ancrées dans le nord de Paris.

Au début je voulais coller dans tout Paris, mais je ne savais pas le boulot que ça représentait. Quand tu mets 20 collages autour de chez toi tu n’as pourtant fait que 10 rues. Je me limite à mon quartier, même si c’est un peu involontaire. Je crois que je ne serais pas à l’aise à l’idée d’en mettre partout. Petit à petit, peut être que je vais juste m’y restreindre. J’y suis bien, les gens sont en demande et je me sens serein quand je colle. Je ne suis pas un aventurier, et le fait d’aller faire ça ailleurs me bouleverse. Je suis bien à Belleville et n’être que là ne me dérangerait pas.

Rue de la Mare (novembre 2016)
Rue des Couronnes (juin 2018)
Comment te soucies-tu de l’aspect éphémère du collage?

J’ai choisi de faire du collage pour travailler en atelier, car je ne peux pas me donner en spectacle, et j’ai besoin d’être enfermé chez moi pour donner un coup de crayon. Je rate plein de fois et je ne veux pas me dire que je suis dehors à rater devant plein de personnes. Je vais avoir une pression dingue, alors que je n’ai pas besoin de ça! A l’atelier, je peux rater et refaire autant que je veux. Les collages vieillissent bien, et quand ils partent on retrouve juste l’empreinte qui reste et raconte autre chose.

Galerie Knafo (novembre 2017)
Rue Clavel (octobre 2018)

Atmosphère

De la même façon que Jean Rustin, tu représentes l’humanité à nu de façon brutale, de façon presque misérabiliste.

Je pense qu’un artiste doit avoir des choses à dire, sinon c’est un décorateur. Jean Rustin a une vision qu’il doit à sa propre vie, mais il n’a jamais par voulu qu’on l’interprète comme ça. Il a perdu un enfant, est allé dans des hôpitaux psychiatriques. De fait il a une façon de dire les choses, de peindre sa vision de l’humanité, son histoire.

Je pense que par certains aspects je me retrouve dans cette façon instinctive de procéder: j’ai besoin de sortir des choses – qui sont beaucoup moins fortes et belles que celles de Jean Rustin – mais j’ai besoin de les dire sans analyser. Je m’interroge beaucoup sur tout ce qui se passe et nous entoure. Je ne suis pas insensible, au contraire je pense que tout a un lien. Quand on ne peut dire les choses par le verbe et qu’on les exprime par le dessin, elles ressortent parfois plus dures et plus frontales.

Je ne suis pas dans l’auto-analyse. Ce qui m’intéresse c’est le regard de l’autre sur mon travail. Pourquoi un personnage est nu ou habillé, je n’en sais rien. Dans ma vision à un ce moment précis il faut qu’il soit comme ça.

M.U.R. Oberkampf (septembre 2018)
Peux-tu commenter ces phrases présentes sur ton site dans les courts-métrages Murmure et Broyer du Soir  ?

 

“Vous me laissez beaucoup plus qu’une empreinte, plus qu’une trace, une absence. »

C’est une phrase tirée d’un livre de Véronique Oreldé. J’ai construit cette histoire avec cette phrase-là. Je l’aime beaucoup, elle est mélodique et fait appel à plein de choses.

“L’atelier, une chaise et moi-dessus. Je voudrais peindre le soir d’une ville.”

Cette histoire parle de quelqu’un qui se barre de son atelier et va faire un tour dehors. Le texte est personnel, mais j’ai mis un temps dingue pour l’écrire. Mettre des images sur une phrase… L’artiste a tout le temps du mal à jeter son émotion sur le support. Je ne suis jamais content de ce que je fais, j’ai toujours envie de me dire que les prochaines toiles seront meilleures. Je ne sais pas si un jour je réussirais à faire quelque chose qui me plait. Je suis dans la recherche. C’est ce qui me pousse à continuer.

Rue des Couronnes (2016)
Rue de la Mare (septembre 2018)

Vous pouvez retrouver Philippe Hérard sur Instagram et son site internet.

Toutes les photographies ont été réalisées et appartiennent à Gaëlle Labarthe : vous pouvez la retrouver sur Instagram.

Entretien enregistré en mars 2018. 

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