Robert Rubin: La Maison de verre15 minutes de lecture


Un secret se niche tout à côté des portes de Sciences Po, au 31 rue Saint-Guillaume. Dans une cour discrète, encastrée dans un hôtel particulier, se dresse une façade étrange, froide, composée d’une multitude de carreaux de verre opaque qui ne permettent pas d’en découvrir l’intérieur. Dès l’abord c’est un refuge impénétrable. Ce sont ces carreaux qui ont fourni à la maison de verre son nom. Réalisation de Pierre Chareau à la fin des années 1920 elle fût commandée par le docteur Dalsace, précurseur dans le domaine de l’accouchement sans douleur. A la pointe du modernisme, elle est composée des deux matériaux phares de l’époque, le verre et l’acier. D’une ingéniosité folle, elle est aussi bien cabinet médical que lieu de villégiature, offrant à chaque problème d’espace une solution technique grâce aux ferronneries de Louis Dalbet. Ses deux grandes façades s’opposent autant qu’elles se nourrissent. La première visible, impénétrable, constitue en réalité l’arrière de la maison. La seconde, transparente, donne sur un jardin longeant l’Institut d’Etudes Politiques. Les deux contribuent à inonder l’intérieur de lumière. Un intérieur qui n’en demeure pas moins intimidant, tant il souligne la personnalité d’un lieu qui semble exister indépendamment de son propriétaire.

L’actuel maître des lieux est aussi discret que sa propriété. Dans un roman on l’appellerait sans doute R. et on douterait pendant un temps de l’histoire qu’il veut bien nous raconter. Lorsqu’il nous reçoit dans le salon, c’est la réalité même du moment que l’on vit qu’on en vient à mettre en doute. Le temps se fige lorsqu’il nous montre une photographie d’Eugène Atget représentant le numéro 29 de la rue au tout début du siècle dernier. Un portail entrouvert, puis la brume. Avec un respect infini pour le lieu dans lequel il se trouve, il nous raconte son envie de préserver le secret, de conserver au lieu son aura et sa magie. Suspendue en dehors du temps, la maison de verre restera cachée et invisible. A peine le temps de nous avouer cela qu’il est déjà reparti, évanoui dans un imperméable vert passé. Nulle trace de l’homme, nulle trace des lieux. La maison de verre est un fantasme. Une idée de lieu ouvert à la lumière mais vivant en vase clos. En sortant on est persuadé d’avoir rêvé, que cette lumière diffuse qui éclaire en noir et blanc nos souvenirs provient d’un assemblage, d’une reconstitution a posteriori. Quels sont les souvenirs de ces murs sur lesquels l’Histoire ne peut laisser d’empreinte ? La maison des rêves restera un songe. Et les songes ne sont rien d’autre que ce qu’ils prétendent être. La maison de verre n’existe pas.

 

Pourriez-vous revenir sur votre parcours, et comment vous vous êtes intéressé à l’architecture ?

J’ai commencé bien loin de l’architecture. En effet, j’ai été pendant une grande partie de ma vie trader en matières premières à Wall Street. D’abord chez J. Aron and Co dans les années 70, plus tard à la tête de la division des matières premières chez Drexel Burnham Lambert, avant de fonder mon propre groupe de trading. Je suis collectionneur depuis longtemps : avant de concerner l’architecture et le mobilier, ma passion était la restauration de véhicules de collections. Pourtant, dans les années 90, lors d’enchères à Paris, je me suis retrouvé avec plusieurs pièces de mobiliers de Chareau, ce qui était nouveau pour moi. Plus tard j’ai découvert d’autres architectes, mais la transition a véritablement été en 2000, lorsqu’à 48 ans j’ai quitté mon entreprise pour entrer à l’école doctorale d’architecture de Colombia. Durant cette décennie j’ai notamment acheté au Congo une des Maisons Tropicales de Jean Prouvé, avant de racheter la Maison de verre à la famille Dalsace en 2006.  

 

Pourriez-vous revenir sur la création de la maison par Pierre Chareau et Louis Dalbet entre 1928 et 1932 pour le docteur Dalsace ?

En réalité on peut considérer que trois ou quatre personnes sont les créateurs de la Maison de verre : Pierre Chareau qui était avant tout connu pour être créateur de meubles, Bernard Bijvoët, un architecte néerlandais, mais aussi Louis Dalbet, le ferronnier, sans oublier André Salomon qui s’est occupé de l’éclairage des projecteurs. Jean Dalsace était un gynécologue reconnu, à la pointe des questions d’accouchement sans douleur et de planification familiale. Pierre Chareau avait déjà aménagé l’appartement des Dalsace sur le boulevard Saint-Germain en 1919. Au début des années 20, il rencontre Louis Dalbet avec lequel il commence une collaboration fructueuse, résultant notamment sur la création des meubles en bois-métal, propres à Chareau. Quand la famille Dalsace souhaite emménager rue Saint-Guillaume, une contrainte va émerger : en effet, il ne sera pas possible aux architectes de toucher au dernier étage et aux combles, ils devront construire dessous. Les travaux vont durer de 1928 à 1932, avec un but double : la maison doit être à la fois un lieu de vie familiale et un cabinet médical. Cela explique notamment la présence de la porte en verre coulissante devant le grand escalier qui permet d’isoler la partie habitable pendant les heures d’ouverture du cabinet.

 

La maison semble très difficile d’accès. La façade est lisse, les carreaux de verre opaques. Pourtant elle est ouverte sur l’arrière. Déjà une première séparation avec l’extérieur ? 

Pour moi, la question de la difficulté d’accès s’efface lorsqu’on comprend comment l’ensemble est pensé : la maison est construite comme l’inversion d’un hôtel particulier classique. C’est pour cela que la façade donne sur le jardin tandis que l’arrière se trouve côté cour. Cela explique aussi pourquoi le grand escalier semble monter en sens inverse lorsqu’on rentre par l’arrière. Les briques de verre permettent d’intégrer la maison dans la partie 18ème car elles marquent une continuité avec les pavés de la cour. Quand à la toiture, si les modernistes pensaient qu’un jour peut-être le troisième étage serait rasé, il n’en est pas question. Un grand architecte australien m’a dit un jour : « La maison de verre m’a montré comment le modernisme peut vivre avec le passé au lieu de tout raser ». On peut construire quelque chose de moderne tout en conservant une harmonie avec le passé.

 

L’architecture est résolument avant-gardiste, que ce soit par sa structure apparente ou son mélange de matériaux artisanaux comme le bois, et modernes comme le métal et le verre. Par son agencement, ses solutions techniques, son « imbrication » dans l’hôtel particulier de la cour, la maison tire aussi le meilleur parti de l’espace…

L’architecture de Pierre Chareau était à la recherche d’un maximum de lumière. De plus, concernant les différents types de matériaux, il faut se rappeler qu’à l’origine il n’était pas architecte mais décorateur. Ainsi la contrainte initiale, insérer une maison sous un étage préexistant, s’est révélée être une chance. De la sorte, l’architecte n’a pas été obligé de réfléchir au toit ou au positionnement de la maison. Or, c’est dans l’exploitation de ces limites que se situe le génie de la Maison de verre. Chareau s’est concentré sur l’agencement, les transitions entre les différents espaces intérieurs. Pour la lumière, il s’est servi après un premier échec de la brique de verre Nevada. Ainsi, l’ensemble de l’habitation témoigne d’une combinaison entre des matériaux issus de l’industrie et d’autres plus artisanaux. Elle disposait également pour l’époque d’une installation électrique particulièrement moderne.

 

Elle semble être une véritable « maison machine » : tous ses éléments mécaniques lui donnent un aspect surréaliste, qui peut faire penser aux œuvres d’Alexander Calder, mais aussi aux Temps Modernes de Charlie Chaplin…

C’est intéressant de parler de maison machine à propos de la Maison de verre : la grosse différence entre ce lieu et les habitations construites par un architecte comme Le Corbusier est son fonctionnement ergonomique très bien pensé. Le Corbusier adopte quant à lui une démarche a priori lors de l’élaboration de ses constructions, il est très doctrinaire dans ses idées. Il possédait une formation d’architecte du 19ème et, s’il a un peu esthétisé l’idée de la machine, ses créations ne peuvent pas véritablement être considérées comme des machines à vivre, ce qui est le cas ici. En outre, l’architecture de Le Corbusier ne rigole pas, alors qu’ici le surréalisme est partout. On y trouve un sens de l’humour qui ne va pas sans rappeler celui d’un Calder.

 

La Maison de verre donne l’impression d’être conçu comme un vase clos, ce qui est paradoxal, car alors que la lumière transparait on ne peut pas voir à l’intérieur, Chareau lui-même parle de « mur aveugle ».

Je ne pense que cette maison soit un vase clos,

La bibliothèque

La bibliothèque

je crois qu’au contraire elle est très ouverte à la lumière, particulièrement à la lumière naturelle. D’ailleurs les projecteurs à l’avant n’étaient pas là quand je suis arrivé, ils avaient été enlevés car ils gênaient le voisinage.  Je les ai fait remettre car ils avaient été conçus dès l’origine pour pouvoir éclairer la maison pendant la nuit. C’est la seule fois que je me suis permis de faire refabriquer un élément manquant : il s’agit de répliques basées sur les projecteurs d’origine toujours présent à l’arrière.

 

 

La maison ressemble à un objet à part dans l’histoire de l’architecture. En effet, c’est un projet unique, loin de l’architecture moderne, de l’habitat collectif ou de la standardisation qui vont se développer à l’époque de sa création. C’est une maison de prestige pour particuliers…

Il faut comprendre la maison comme étant une idée très poétique des possibilités offertes par la préfabrication, de même qu’une voiture de 1896 est une idée très poétique du transport. Chareau a compris qu’il était possible de construire des habitations bon marché sur un mode industriel, mais il regardait ça avec poésie. Ici il a pu utiliser des matériaux industriels, tout en dépensant beaucoup d’argent pour les adapter. Mais ce qui est incroyable c’est la tension entre le manufacturé et l’artisanal qui se dégage de cet espace. Paul Nelson a construit le projet de la Maison suspendue en se basant sur celui de la Maison de verre, tout en essayant d’y appliquer des prix plus abordables. Il faut voir le lieu comme une Mercedes de l’avant-guerre, les créateurs impliqués sont tous des poètes. On distingue souvent des architectes comme Jean Prouvé, Edouard Albert ou Paul Nelson de Le Corbusier en les regroupant sous l’étiquette d’Ecole de Paris, avec une partie béton et une partie métal. Ces personnes sont portées par l’idée de fonctionnalisme poétique. L’architecture n’existe pas à priori comme chez Le Corbusier qui démarre d’une esthétique. Pour eux, l’esthétique suit un projet et analyse le fonctionnement de l’homme dans à l’intérieur.

La Maison de verre a suscité des débats, dès la publication en 1933 d’un important dossier dans L’Architecture d’Aujourd’hui. Mais c’est peut-être Pierre Chareau qui parle le mieux de sa vision de l’architecture : « L’Architecture est un art social. C’est à la fois un couronnement de tous les Arts et une émanation des masses d’hommes. L’architecte ne peut créer que s’il écoute et que s’il comprend la voix de millions d’hommes, que s’il souffre de leurs souffrances, que s’il lutte avec eux pour les en délivrer. Il emploie le fer qu’ils ont forgé, il les guide vers l’avenir parce qu’il sait ce qui appartient au passé. »

 

La vie artistique de la Maison de verre est particulièrement riche dans les années 30. Que lui est-il arrivé durant la Seconde Guerre mondiale ?

Jean Dalsace était membre du Parti communiste. Très impliqué dans la culture, la Maison de verre s’est naturellement retrouvée à jouer un rôle dans les années 30 et a pu accueillir nombre d’artistes dont les surréalistes. Cocteau, Eluard ou Aragon sont passés par ici, mais il paraît que la maison a également beaucoup influencée la pensée de Walter Benjamin. La maison n’a pas été occupée par l’armée allemande pendant la guerre, car les façades ne répondaient pas aux contraintes du couvre-feu. La famille Dalsace est revenue après guerre.

 

 

Le grand escalier

Le grand escalier

Quelles sont les principales difficultés dans l’entretien et la préservation de la maison ?

Quand nous sommes arrivés la maison était en très bon état, mais pas habitable. Nous avons dû refaire le système électrique, nettoyer les gaines du chauffage, réparer le toit apparent dans l’aile de service. Maintenant nous étudions les questions structurelles pour ancrer la maison dans le futur. Pour nous l’objectif était de vivre dans cette maison au 21ème siècle pour montrer l’usage quotidien possible du modernisme et ne pas rester sur la sensation de rigueur qui s’en dégage. On ne souhaitait pas en faire un musée, ni qu’elle se transforme pour un autre usage, comme le siège social d’une maison de luxe ou d’une fondation.

 

L’accès à la maison est très restreint, le bâtiment est presque inconnu du public français. Est-ce un choix de garder la propriété secrète ? 

Le choix de garder ce lieu en tant que propriété privée, et donc fermé au plus grand nombre, est une opération de résistance à l’heure où tout est tellement médiatisé. Le secret qui entoure le lieu est volontaire, nous refusons la majorité des sollicitations provenant des guides touristiques, mais également des photographes, à l’exception de deux ou trois très connus. A l’époque, quand le cabinet médical fonctionnait encore dans les années 70, la porte cochère était ouverte toute la journée. Maintenant ce n’est plus le cas même si beaucoup de touristes architecturaux viennent voir la façade. Sur le trottoir de la rue il y a toujours des gens cherchant en vain où elle se trouve. Malgré tout, nous organisons des visites pour les écoles d’architecture, avec des experts comme guides. Les frais d’entrée servent à financer des bourses. Avant notre arrivée plusieurs architectes avaient la clé et pouvaient rentrer à tout moment. Ce qui est particulier avec l’héritage de Chareau c’est qu’il n’a pas d’héritiers. Je suppose qu’en cette absence, en tant qu’habitants de la propriété nous pourrions dire non aux photos ou avoir notre mot à dire sur les reproductions de mobilier.

 

Quel avenir imaginez-vous pour la maison ?

Il est difficile d’imaginer que la maison de verre puisse passer à un autre particulier ou devenir la propriété de l’Etat français. En effet, j’ai un souci avec le fonctionnement du système culturel français : je suis estomaqué par le pouvoir donné aux directeurs des grandes institutions culturelles. Jamais aux Etats-Unis on ne confierait un pouvoir discrétionnaire à une personne n’étant pas issue du secteur culturel.  Même si ça peut paraître paradoxal, tous les grands musés sont gérés par des conservateurs qui sont doués pour l’administration. Ici c’est l’opposé : les conservateurs sont remplacés par des énarques et la culture en sort perdante. Il me paraitrait évident de confier les clés d’une grande institution comme le Centre Pompidou aux meilleurs conservateurs d’architecture au monde. Une fondation américaine fonctionnera à l’aide de contrôles et de vérifications. Je pourrais penser à une sorte de comité scientifique ayant des liens avec les écoles d’architecture, mais cela reste difficile à mettre en place parce que je ne veux pas d’une institution avec un président qui en profiterait pour s’installer. On pourrait aussi penser à une résidence d’architectes, de chercheurs et d’artistes avec des gens sachant l’apprécier.

Cela fait aujourd’hui dix ans que j’occupe ces lieux. Je compte y rester pour encore une trentaine d’années ce qui me laisse le temps de préparer la suite. Avec le recul je suis de plus en plus confiant dans mes choix. Au début, tout le monde dans le milieu de l’architecture avait un avis sur la question. Une telle maison est un cadeau empoisonné. Si je n’aime pas un tableau je le mets en vente aux enchères, ou le range à la cave et l’oublie. Entretenir une telle demeure représente un grand travail, mais c’est quelque chose d’important.

Eugène Atget, 29, rue Saint-Guillaume, 1922

Eugène Atget, 29, rue Saint-Guillaume, 1922

 

Les illustrations proviennent : pour la photographie de la Maison de verre, image de Quentin Gassiat ; pour les photographies intérieures, archives de la Maison de Verre.

 

Le documentaire réalisé par Stan Neumann et Richard Copans, en 2004:

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