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Les Duduss, personnages souriants qui regardent le monde

« Quand je regarde une photographie prise en 2012 ou 2013, j’y retrouve certaines choses dont je ne me rappelais pas. L’image retrace ainsi une construction personnelle par le collage. »

Les Duduss

Tu colles tes premiers Duduss dans Paris en 2011, rue de Verneuil, sur la maison de Serge Gainsbourg. As-tu toujours voulu associer tes personnages à de grandes figures culturelles ?

Au début ces figures étaient la définition même des Duduss, je ne faisais que ça. Parmi les premiers personnages présents dans mes carnets de croquis, il y avait Zorro, Maya l’abeille, ou encore Sophie la girafe. L’origine du Duduss, c’est la caricature d’une personne, et le premier collé fut Gainsbourg, dans l’emblématique rue de Verneuil. J’étais fan de l’artiste, et c’était logique pour moi de commencer par là. Je savais aussi que je ne risquais pas grand-chose en collant à cet endroit.

On est frappé par l’aspect cartoonesque de tes personnages. Le regard et la mâchoire le rendent immédiatement reconnaissables. 

Le premier croquis ressemblait déjà beaucoup à ça, avec un personnage très coloré. Il s’est ensuite affiné, est devenu plus graphique, mais sans forcément changer, même s’il y’a désormais plus d’humour. Je ne me souviens pas pourquoi j’ai accentué le regard et la mâchoire. Au contraire, je voulais faire des dessins réalistes et m’éloigner du cartoon qui ne me plaisait pas. Ma tante, qui est peintre, a eu la première l’intuition que j’allais poursuivre dans ce style. J’étais un peu déçu et j’ai travaillé encore plus le réalisme, mais l’année suivante ce personnage apparaissait et j’ai voulu le garder.

Quels sont les objectifs poursuivis par les Duduss ?

Faire sourire ou réfléchir. Mes amis ont remarqué que j’agissais par périodes, en fonction de mes humeurs. Mes personnages peuvent transmettre une bonne humeur sans qu’il y ait un message, mais il m’arrive parfois de dénoncer ensemble la corrida ou la pollution des eaux.

 

Il n’est pas incompatible de faire sourire et réfléchir à la fois.

Pas impossible mais difficile. Un artiste comme Banksy, avec son œuvre où un maître tend à son labrador sa propre patte, ne fait pas forcément sourire. Pourtant, c’est lui qui m’a donné envie de faire passer des messages forts, que j’ai compris que je pouvais faire passer mes messages par le mur.

Penses-tu quitter un jour ce personnage ?

Je ne me projette pas autant. Je pense avoir assez de choses à raconter : il y a tellement de possibilités de le décliner ! Maintenant, je crée aussi des personnages comme le petit singe qui m’offrent plus de diversité. Si j’en ai marre ou que les gens n’en veulent plus, j’arrêterai, mais tant que cela me plaît ainsi qu’au public je vais poursuivre. Si j’arrête les Duduss je ne pense pas continuer le Street-Art. Je peindrai peut-être autre chose, et c’est curieux de le dire ainsi, mais Toctoc fait du Street-Art avec les Duduss. Sans eux, je ne suis plus Toctoc.

Rapport à la rue

Pourquoi as-tu franchi le pas de vouloir descendre dans la rue pour créer ?

J’ai toujours aimé le Street-Art. Quand je suis arrivé à Paris en 2009 pour faire des études d’Art je ne connaissais pas du tout cet univers. Je me suis d’abord intéressé au graffiti, puis au Street-Art pendant 3 ans, voulant en faire mais sans me forcer. Un jour ce personnage est ressorti de mes carnets de croquis et j’ai voulu aller le coller dans la rue. C’était une étape naturelle pour moi qui avait toujours dessiné et peint.

De plus, je trouve que le message même de mon personnage passe par le Street-Art. Si je ne devais le faire qu’à un endroit ce serait sur un mur. Il se développe ailleurs mais c’est là qu’est sa place.

Est-ce qu’entre tes premiers pas et maintenant ton rapport à la rue a évolué ?

Je voyais mes premiers Duduss comme une blague. En effet, j’avais commencé à dessiner plein de personnages sur les carnets de mon meilleur pote d’écoles parce qu’il les trouvait vraiment moches. Il n’y avait pas de message, c’était un personnage peu travaillé qui ne racontait pas grand-chose. Mes premières peintures étaient aussi comme ça. Mais petit à petit, je me suis mis à descendre davantage dans la rue, non seulement pour l’adrénaline, mais aussi pour transmettre mes idées grâce à mon personnage.

Comment vas-tu choisir le lieu de collage dans la rue ?

Le choix du lieu va dépendre de beaucoup de choses. Il m’arrive de me balader en ville, voir un mur qui me plait et qui va me faire penser à une idée. Je vais alors prendre une photo, des mesures, et retourner le préparer en atelier. A l’inverse, je peux avoir une idée préparée à l’avance, et marcher ensuite jusqu’à trouver le bon mur. Comme je ne veux pas le coller n’importe où, il m’arrive souvent de ne pas le poser pendant 2-3 soirs si je ne trouve pas le spot que j’ai en tête.

 

Ton œuvre nécessite-elle le contexte pour se déployer ?

Je ne pense pas qu’elle ait besoin du contexte pour exister – et j’espère qu’une pièce peut fonctionner par elle-même – mais il peut renforcer le message. Lorsqu’un passage piéton du Marais peint aux couleurs de la communauté LGBT avait été détérioré, j’avais représenté B.I.G et 2Pac dans ces mêmes couleurs en train de s’embrasser. Je trouvais ça amusant d’associer ces personnages qui se sont entretués.

Est-ce que le choix du collage vient plus du risque atténué que tu prends ou à la technique que tu utilises ?

Pour être franc, je ne me prenais pas au sérieux au début, et mes tout premiers Duduss n’étaient pas signés. J’ai rencontré les artistes JBC et Gregos qui m’ont encouragé, et JBC m’a accompagné et conseillé lors de ce premier collage. J’ai choisi le collage parce que je ne connaissais pas la bombe aérosol et les autres matériaux utilisables.

 

Quelle interaction imagines-tu entre tes personnages et les passants ?

Les passants font ce qu’ils veulent ; dès l’instant où j’ai dit ce que j’avais à dire ce n’est plus de mon ressort. S’ils veulent sourire ou se prendre en photo il n’y a pas de problème. Ce qui me plaît c’est qu’ils en parlent, qu’ils le montrent en expliquant comment ils ont ressenti ce travail. Leur interprétation ne correspond pas toujours à la mienne, mais c’est intéressant de voir ces différents regards.

 

Qu’est-ce qui est le plus important : avoir un public ou exprimer son message ?

Si c’est une peinture destinée à faire sourire, je dirais que le plus important serait qu’elle trouve un public. Mais si c’est un message que je veux faire passer je le fais davantage pour moi. Je n’ai jamais été un grand parleur, et le fait d’avoir pu réaliser un collage sur la corrida dans une petite ville du Sud m’a soulagé. Exprimer ce point de vue m’a fait du bien : les gens allaient voir que j’étais contre.

Influences

Tu évoques régulièrement Keith Haring et Tim Burton comme sources d’influence.

Tim Burton est pour moi l’un des artistes qui exprime le mieux son univers, et le pousse le plus loin. J’apprécie beaucoup ses films et ses peintures, et à sa suite, j’essaie de me créer mon propre univers artistique. Mais il m’arrive aussi de citer Eminem, qui comme Tim Burton a créé son univers, avec des personnages qui se répondent d’album en album. Keith Haring m’inspire plus dans le trait, le contour noir des Duduss est inspiré de ce qu’il fait, mais également dans son rapport à la rue.

Représentes-tu tes personnages parce qu’ils t’inspirent ou parce qu’ils plaisent ?

Ce sont les personnages qui m’inspirent le plus. Il m’arrive souvent que les gens me demandent de réaliser certaines figures que je refuse, soit parce que je ne les connais pas, soit parce que je ne les aime pas. Ainsi, la quasi-totalité des personnages que je peins sont des personnalités qui m’ont inspiré, des personnages de films ou des musiciens que j’adore.

Travailles-tu par séries ?

J’ai fait beaucoup de séries, notamment en 2012, avec une série consacrée à Tim Burton, une autre à Halloween, ou une à Serge Gainsbourg. Mais j’ai progressivement arrêté car je trouve que c’est une facilité qui justifie de poser plusieurs collages d’un coup. Lorsque je ne faisais pas passer de messages c’était plus simple de procéder de cette façon, mais maintenant que j’ai envie de traiter certains sujets, je suis ce dont j’ai envie de parler. Par exemple, Cruella et son manteau qui saigne représente mon envie de dénoncer le trafic de fourrure.

Conserver une trace de son travail

Quel est ton regard sur l’aspect éphémère du collage ?

L’aspect éphémère fait partie du jeu – que j’accepte – sachant que mon collage peut partir à tout moment. D’où l’importance de la photo le lendemain. Il m’est déjà arrivé de coller de nuit et en repassant durant la même soirée de voir mon collage déchiré. C’était l’un des premiers, et maintenant j’ai la boule au ventre en attendant le lendemain. A l’inverse, celui qui a duré le plus longtemps est un collage d’Angus et Julia Stone, qui est resté 4 ans. J’avais suivi les différentes étapes de sa dégradation, mais à la fin j’étais presque content qu’il disparaisse car il ne ressemblait plus à rien. Je crois que le Street-Art doit être éphémère. Je trouve par exemple dommage que les œuvres de Banksy soient protégées par des plaques de plexiglass, même si elles seraient dégradées instantanément sinon. Je pense que si Banksy ne voulait pas que ses œuvres disparaissent il ne ferait pas de Street-Art.

Collaboration avec Jordane Saget
Quelle importance accordes-tu à la photographie que tu réalises ensuite ? Est-ce une photographie d’archivage ou artistique ?

Je suis très pénible avec les photos et je vais réaliser à la fois des images d’archives ainsi que d’autres plus artistiques. Comme je colle la nuit, je retourne le lendemain sur le lieu pour prendre des photographies de jour, et j’en prends sous tous les angles : une de face avec des angles nets, une plus artistique, avec une interaction provoquée par une voiture ou un passant… Je prends une cinquantaine de photos par collage, pour tenter de couvrir l’ensemble des vues possibles. C’est un moment important car c’est grâce à cette image, postée sur les réseaux sociaux, que la majorité des gens va voir mon travail.

Pour mes photos comme dans la vie, c’est quitte ou double : je vais vouloir tout jeter ou tout garder. Sur mon ordinateur, je conserve ces images, les classant par années, par mois, et par nom de rue. Ainsi, quand je regarde une photographie prise en 2012 ou 2013, j’y retrouve certaines choses dont je ne me rappelais pas, revois certains amis qui participaient à cette soirée. L’image retrace ainsi une construction personnelle par le collage.

Que recherches-tu en prenant tes photos sous tous les angles possibles ?

Je veux être sûr de les avoir toutes avec moi, car je sais que le travail est éphémère. Toutes ces vues me permettent de mémoriser le collage. Je poste le plus souvent la photo prise de face, mais s’il m’arrive de la poster à nouveau, j’aime montrer une interaction, que la personne qui la regarde puisse comprendre ce que j’ai fait sans y avoir été, que je puisse lui expliquer mon univers. Le passant ou la voiture peuvent ainsi permettre de rendre la photo plus drôle ou intensifiés le message.

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Photographies: TocToc

Entretien enregistré en mai 2019.

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