{"id":92,"date":"2015-11-13T22:40:00","date_gmt":"2015-11-13T22:40:00","guid":{"rendered":"https:\/\/qgdesartistes.fr\/?p=92"},"modified":"2026-06-17T22:42:16","modified_gmt":"2026-06-17T22:42:16","slug":"jakob-gautel","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/qgdesartistes.fr\/en\/jakob-gautel\/","title":{"rendered":"JAKOB GAUTEL"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Premiers pas<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Comment vous est venue votre vocation d\u2019artiste&nbsp;? Quel est le proc\u00e9d\u00e9 de cr\u00e9ation que vous utilisez et comment mat\u00e9rialisez-vous et exploitez une id\u00e9e&nbsp;?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Concernant ma vocation d\u2019artiste, je crois qu\u2019on a quelque part en soi un besoin imp\u00e9rieux de s\u2019exprimer. J\u2019ai grandi dans une famille d\u2019artistes donc je voyais que cela existait en tant que profession au-del\u00e0 de la vocation, m\u00eame si on ne peut pas forc\u00e9ment bien en vivre. Le proc\u00e9d\u00e9 de travail c\u2019est le besoin de s\u2019exprimer sur des choses qui nous arrivent, qu\u2019on voit, qu\u2019on vit, et de leur donner une forme plastique. Je ne suis pas \u00e9crivain, pas musicien, mes moyens sont visuels essentiellement, audiovisuels quelquefois avec de la vid\u00e9o. C\u2019est la question la plus difficile, elle est sans fin : essayer de comprendre comment on fonctionne \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de soi. Il y a toujours le rapport \u00e0 l\u2019autre&nbsp;: on ne s\u2019exprime pas pour soi-m\u00eame mais pour communiquer avec l\u2019autre sinon on \u00e9crirait un journal intime et on le mettrait sous verrou. Le besoin de communiquer sur sa perception et son exp\u00e9rience du monde est au d\u00e9part du travail de l\u2019artiste.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">J\u2019emploie des m\u00e9diums assez diff\u00e9rents mais je crois qu\u2019il y a un fil conducteur qui est la question de ce qu\u2019on voit, de ce qu\u2019on veut voir et comment on veut se projeter dans les images. J\u2019explore \u00e7a de mani\u00e8res tr\u00e8s diff\u00e9rentes. La cr\u00e9ation de mon site web \u00e9tait tr\u00e8s importante car pour la premi\u00e8re fois j\u2019ai vu sur une page un aper\u00e7u de 25, 30 ans de cr\u00e9ation. En fait, je me suis aper\u00e7u que les questions sont toujours un peu les m\u00eames. \u00c9videmment il y a des techniques similaires comme la photo, la vid\u00e9o, les installations, parfois la performance, mais il y a surtout des th\u00e9matiques qui reviennent et que je traite de nouveau avec une distance, \u00e0 une autre occasion, dans un autre contexte. J\u2019ai l\u2019impression d\u2019\u00eatre en train de tisser, de tricoter une sorte de tissu, qui n\u2019est pas un tissu de mensonges, mais j\u2019esp\u00e8re un tissu de v\u00e9rit\u00e9s, m\u00eame si c\u2019est une v\u00e9rit\u00e9 subjective. Tout \u00e7a devient une sorte de maille, de tressage de sens au fil des ann\u00e9es. Chaque \u0153uvre est une tentative de r\u00e9ponse \u00e0 une question, peut \u00eatre toujours \u00e0 la m\u00eame question, mais d\u2019une mani\u00e8re un peu diff\u00e9rente. Peut-\u00eatre qu\u2019il ne s\u2019agit m\u00eame pas de r\u00e9pondre, mais de poser la question un peu autrement.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Tout votre travail tourne autour de cette id\u00e9e d\u2019apparence, de comment celle-ci peut \u00eatre trompeuse, et comment on peut la falsifier. Avez-vous toujours voulu jouer avec cette apparence&nbsp;?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Je crois que c\u2019est vraiment une des premi\u00e8res choses dans mon travail&nbsp;: ce que je vois, ce qu\u2019on me fait voir est-il r\u00e9el&nbsp;? Quelle est la teneur de r\u00e9alit\u00e9 l\u00e0-dedans&nbsp;? J\u2019ai pens\u00e9 assez vite \u00e0 remettre en question les images pr\u00e9fabriqu\u00e9es auxquelles on est confront\u00e9. C\u2019est le cas de mon travail sur les portraits hollywoodiens que j\u2019ai retouch\u00e9s pour enlever les cheveux (<em>Nues, <\/em>1991-1994). Je confronte deux r\u00e9alit\u00e9s historiques qui \u00e9taient simultan\u00e9es, mais dans des contextes tr\u00e8s diff\u00e9rents, voire m\u00eame trois&nbsp;: les photos hollywoodiennes, le fait de tondre des personnes dans les camps en Allemagne, et des femmes en France \u00e0 la fin de la guerre. J\u2019essaie de cr\u00e9er des confrontations entre ces contextes \u00e0 travers l\u2019image. Je pars parfois d\u2019images pr\u00e9existantes, ou j\u2019invite des personnes \u00e0 participer \u00e0 la cr\u00e9ation d\u2019images, ce qui \u00e9tait le cas avec l\u2019important travail sur <em>Maria Theodora<\/em> (1996\/97-2005), ou les images du h\u00e9ros de la guerre des Dardanelles en Turquie (<em>H\u00e9ros des Dardanelles<\/em>, 2012), ou le travail tr\u00e8s r\u00e9cent sur la perception de la justice (<em>Justice(s)<\/em>, 2014-2016, avec la juriste Alexandra Bensamoun, CERDI, universit\u00e9 Paris-Sud \/ Paris-Saclay) avec un ensemble de personnes ayant un lien avec la justice. C\u2019est une r\u00e9flexion sur le statut de l\u2019image et comment l\u2019image contribue \u00e0 une construction d\u2019identit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">C\u2019\u00e9tait tr\u00e8s fortement le cas avec <em>Maria Theodora<\/em>, une image historique r\u00e9incarn\u00e9e par des mod\u00e8les diff\u00e9rents\u2026<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Quelque part cela questionne le statut et la fonction de l\u2019image m\u00eame. On est dans une culture qui est inond\u00e9e d\u2019images, on est constamment en train de pondre, de transpirer, de produire des images \u00e0 travers les selfies, instagram, les r\u00e9seaux sociaux. L\u2019image devient une sorte de preuve du fait que quelque chose a eu lieu. S\u2019il n\u2019y a pas d\u2019images de l\u2019\u00e9v\u00e9nement c\u2019est qu\u2019il n\u2019a pas eu lieu, il acquiert une v\u00e9racit\u00e9<em> \u00e0 travers<\/em> l\u2019image. Cela incite les gens \u00e0 cr\u00e9er des \u00e9v\u00e8nements&nbsp;pour pouvoir r\u00e9aliser des images, ou cr\u00e9er des images pour faire croire aux \u00e9v\u00e8nements. On est dans une soumission presque de l\u2019ordre de l\u2019esclavage comme si on ne pouvait pas exister sans images. Les politiciens jouent beaucoup avec \u00e7a depuis le 20<sup>\u00e8me<\/sup> si\u00e8cle. Dans ma performance <em>Big Brother<\/em> (2011) par exemple, je parle du paradoxe de se faire pi\u00e9ger par l\u2019image. On est dans la surveillance par une image. La soumission. Il faut questionner ce statut de l\u2019image et repenser la question du sens, dans quelle mesure une image fait sens, et je crois que dans mon travail je le fais de deux mani\u00e8res diff\u00e9rentes&nbsp;: je questionne le sens d\u2019images pr\u00e9existantes, ou bien l\u2019identit\u00e9 des personnes en cr\u00e9ant de nouvelles images avec eux.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>On se rend compte que le public prend une grande place dans vos travaux, que ce soit dans les <\/strong><strong><em>H\u00e9ros des Dardanelles<\/em><\/strong><strong> ou quand vous envisagez la question de l\u2019espace public qui est fait pour que le public y prenne place. Cette relation au public est-elle une constante \u00e0 vos yeux&nbsp;? Pouvez-vous concevoir l\u2019art sans public&nbsp;?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Je crois que quand on est artiste on veut communiquer, donc le public est n\u00e9cessaire. La participation du public \u00e0 la gen\u00e8se d\u2019une \u0153uvre n\u2019est pas forc\u00e9ment une constante. Il y a des \u0153uvres que j\u2019ai faites pour moi, dans mon coin, car je ressentais le besoin de le faire, mais il y a toujours l\u2019importance de montrer ce travail. Une \u0153uvre qui n\u2019est pas vue peut-\u00eatre une \u0153uvre mais elle est morte, hors il faut qu\u2019une \u0153uvre vive, qu\u2019elle soit vue. Apr\u00e8s il y a la question de la participation des gens, il y a des \u0153uvres qui ont besoin de cette participation, pour lesquelles \u00e7a fait partie de l\u2019id\u00e9e m\u00eame de la conception de l\u2019\u0153uvre. Quelquefois il y a des traces de cette participation o\u00f9 l\u2019\u0153uvre existe parce que les gens participent. Apr\u00e8s il y a des \u0153uvres o\u00f9 je suscite une r\u00e9action comme les autocollants <em>R\u00e9serv\u00e9 aux sans-abri <\/em>(1991), mais ce n\u2019est pas la r\u00e9action qui est l\u2019\u0153uvre, c\u2019est le fait de susciter la r\u00e9action qui l\u2019est.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>\u00ab\u00a0Paradis\u00a0\u00bb<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>On voit dans vos travaux que vous cr\u00e9ez une vraie interactivit\u00e9 avec le public et vous citez m\u00eame une id\u00e9e de Duchamp en expliquant que l\u2019\u0153uvre existe parce qu\u2019elle est regard\u00e9e, que c\u2019est le regardeur qui fait l\u2019\u0153uvre. Dans plusieurs de vos \u0153uvres, notamment les inscriptions dans l\u2019espace public (comme <\/strong><strong><em>Sens de la visite<\/em><\/strong><strong>, 1993\/2010, ou <\/strong><strong><em>Tirez-vous, poussez-vous<\/em><\/strong><strong>, 1999-2006), vous semblez questionner le public, l\u2019interpeller, le faire s\u2019arr\u00eater pour r\u00e9fl\u00e9chir. Comment vous est venue cette id\u00e9e et que cherchez-vous \u00e0 questionner chez les gens&nbsp;?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La perception de la situation. J\u2019aime beaucoup mettre en contact deux ou plusieurs contextes, les faire se rencontrer et voir ce que \u00e7a donne pour poser une question \u00e0 travers cette confrontation au troisi\u00e8me \u00e9l\u00e9ment qui est le spectateur qui d\u00e9couvre cette situation. Une partie de mon travail est une sorte de mim\u00e9tisme, de signal\u00e9tiques ou d\u2019inscriptions. J\u2019ai grandi avec les mots et l\u2019\u00e9criture car mes parents \u00e9taient graphistes et donc travaillaient beaucoup \u00e0 partir d\u2019\u00e9l\u00e9ments de texte. C\u2019est un des \u00e9l\u00e9ments que j\u2019aime questionner, pas uniquement les images mais aussi les mots, ce qui nous conditionne dans notre vie quotidienne&nbsp;: \u00ab&nbsp;Suivez la fl\u00e8che&nbsp;\u00bb, \u00ab&nbsp;N\u2019allez pas par-l\u00e0&nbsp;\u00bb. Le tout premier travail sur ce sujet \u00e9tait \u00e0 l\u2019\u00e9cole des Beaux-Arts o\u00f9 j\u2019ai rebaptis\u00e9 la porte d\u2019entr\u00e9e du Palais des \u00c9tudes.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">J\u2019avais mis des fausses plaques en bronze \u00ab&nbsp;<em>Institut de beaut\u00e9&nbsp;\u00bb<\/em> (1988) et j\u2019avais envoy\u00e9 des cartons d\u2019invitations \u00e0 la chambre syndicale des maitres coiffeurs. Il y a des gens qui sont venus et qui \u00e9taient assez f\u00e2ch\u00e9s car il n\u2019y avait rien \u00e0 voir, c\u2019\u00e9tait un canular, un canular intelligent je pense car il posait la question de la beaut\u00e9 et de ce qu\u2019on enseigne dans une \u00e9cole d\u2019art. C\u2019\u00e9tait une question assez pertinente.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le deuxi\u00e8me travail que j\u2019ai fait et qui a connu des remous juridiques par la suite, c\u2019\u00e9tait l\u2019histoire du <em>Paradis<\/em> (1990) qui a \u00e9t\u00e9 r\u00e9alis\u00e9e dans le cadre d\u2019une exposition dans un b\u00e2timent d\u00e9saffect\u00e9 de l\u2019h\u00f4pital psychiatrique de Ville-Evrard, o\u00f9 Antonin Artaud et Camille Claudel ont \u00e9t\u00e9 intern\u00e9s &#8230;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Nous \u00e9tions un groupe d\u2019artistes qui avions fait une intervention dans ce b\u00e2timent \u00e0 travers des travaux <em>in situ<\/em> mais aussi \u00e0 travers des contacts avec le corps m\u00e9dical et un peu avec des patients. C\u2019\u00e9tait le b\u00e2timent des alcooliques qui \u00e9taient intern\u00e9s dans un h\u00f4pital psychiatrique \u00e0 l\u2019\u00e9poque et \u00e9taient utilis\u00e9s comme main d\u2019\u0153uvre bon march\u00e9 pour la ferme associ\u00e9e \u00e0 l\u2019h\u00f4pital. On voyait dans les salles et sur les murs les conditions de vie de ces pauvres intern\u00e9s avec des lits les uns \u00e0 c\u00f4t\u00e9 des autres, les traces de gras de la t\u00eate au mur et deux immenses dortoirs avec deux toilettes, des conditions d\u2019hygi\u00e8ne et de vie m\u00e9diocres. J\u2019ai vu dans ce b\u00e2timent une porte, monumentale dans l\u2019apparence, mais finalement assez petite, peut-\u00eatre 1 m\u00e8tre 80 de haut, \u00e0 deux battants, incroyable, une sorte de <em>ready-made<\/em> comme chez Marcel Duchamp. Elle \u00e9tait ferm\u00e9e avec une barre m\u00e9tallique depuis tr\u00e8s longtemps. Il y avait les traces d\u2019usure sur cette porte, un peu comme celles des saloons dans les westerns, et la barre \u00e9tait compl\u00e8tement rouill\u00e9e, l\u2019entr\u00e9e vers les toilettes se faisait par une autre porte. J\u2019ai eu une vision, je me suis dit \u00ab&nbsp;J\u2019imagine la porte du Paradis comme \u00e7a&nbsp;\u00bb, une porte monumentale qui nous est ferm\u00e9e depuis tr\u00e8s longtemps, et on est de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 dans la r\u00e9alit\u00e9, un endroit compl\u00e8tement d\u00e9cr\u00e9pi, dans une sorte de mis\u00e8re de l\u2019espace dans lequel on vit, mis\u00e8re m\u00e9taphorique qui est loin d\u2019\u00eatre le Paradis.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Vous r\u00e9alisez l\u2019inscription en 1990 \u00e0 Ville-Evrard. Etait-ce une \u0153uvre qui avait pour vocation d\u2019\u00eatre p\u00e9renne&nbsp;?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Elle ne devait pas rester parce que le b\u00e2timent \u00e9tait vou\u00e9 \u00e0 \u00eatre restaur\u00e9. C\u2019est pour \u00e7a que j\u2019ai pris des photos avec les moyens que j\u2019avais \u00e0 l\u2019\u00e9poque, c\u2019est \u00e0 dire deux appareils, un petit et un 6\/6 qui \u00e9taient les meilleures choses que j\u2019avais \u00e0 disposition, en me disant que la seule trace qui resterait de ce travail seraient les photos. L\u2019\u0153uvre c\u2019est l\u2019inscription du mot Paradis sur le mur d\u00e9cr\u00e9pi au-dessus de la porte et j\u2019ai essay\u00e9 de me fondre dans le contexte : les lettres sont \u00e9crites \u00e0 l\u2019ancienne, \u00e9caill\u00e9es, j\u2019ai essay\u00e9 de prot\u00e9ger les \u00e9cailles de la peinture qui partaient d\u00e9j\u00e0, puis de mettre tr\u00e8s prudemment la peinture dor\u00e9e et j\u2019avais m\u00eame ajout\u00e9 de la feuille dor\u00e9e avec une patine pour compl\u00e8tement fondre cette inscription dans le contexte du mur d\u00e9cr\u00e9pi. J\u2019ai pris des photos. L\u2019ann\u00e9e d\u2019apr\u00e8s j\u2019ai eu une petite exposition dans une galerie, j\u2019ai eu l\u2019occasion de faire un petit d\u00e9pliant et j\u2019y ai mis une des photos. Des ann\u00e9es apr\u00e8s un ami me dit <em>\u00ab&nbsp;Je crois que j\u2019ai vu ton \u0153uvre dans un film documentaire sur une photographe&nbsp;\u00bb<\/em>, une artiste tr\u00e8s connue qui navigue dans un milieu tr\u00e8s diff\u00e9rent&nbsp;: on est tous les deux des artistes mais c\u2019est une personnalit\u00e9 qui est tr\u00e8s reconnue, qui a beaucoup de moyens, qui a \u00e9t\u00e9 la photographe officielle de Chirac. Je suis un artiste plus exp\u00e9rimental, avec des moyens de production tr\u00e8s diff\u00e9rents. Donc on me parle de ce documentaire sur lequel je n\u2019ai pas pu mettre la main, mais j\u2019ai vu le livre qui a \u00e9t\u00e9 publi\u00e9 sur ce travail de photographies o\u00f9 elle a pris des histoires de la Bible qu\u2019elle a mises en sc\u00e8ne dans des lieux divers, le plus souvent d\u00e9saffect\u00e9s, des anciennes usines, des b\u00e2timents comme celui de Ville-Evrard. Elle met en sc\u00e8ne des moments de la Bible avec des jeunes gens plut\u00f4t s\u00e9duisants car elle travaille beaucoup avec des mod\u00e8les du monde de la mode.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Je d\u00e9couvre deux photos dans lesquelles mon \u0153uvre est utilis\u00e9e int\u00e9gralement. Ces deux photos font partie d\u2019un triptyque. Ces trois photos font sens \u00e0 cause de mon \u0153uvre, mais elles en d\u00e9forment le sens. Il y a sur la premi\u00e8re photo une jeune femme nue qui cache pudiquement son sexe et derri\u00e8re elle la porte, et au-dessus l\u2019inscription \u00ab&nbsp;Paradis&nbsp;\u00bb, donc \u00e9videmment c\u2019est Eve chass\u00e9e du Paradis. Au milieu, il y a une allusion au Nouveau Testament, la Vierge Marie et \u00e0 droite une femme \u00e2g\u00e9e dans une pose un peu comparable \u00e0 la jeune femme devant la porte du Paradis, et l\u2019inscription a \u00e9t\u00e9 vieillie encore un peu plus comme s\u2019il y avait encore plus de temps qui \u00e9tait pass\u00e9. Le triptyque s\u2019appelle <em>La Nouvelle Eve<\/em>, il y a une sorte de m\u00e9lange entre Ancien et Nouveau Testament et entre le p\u00e9ch\u00e9 d\u2019Eve, raison pour laquelle elle a \u00e9t\u00e9 chass\u00e9e du Paradis et la virginit\u00e9 de la Vierge, un m\u00e9lange un peu bizarre. Je vois sur l\u2019\u0153uvre d\u2019une artiste mon \u0153uvre, du coup je me dis qu\u2019il y a un probl\u00e8me de droit d\u2019auteur. Je contacte une avocate qui est sp\u00e9cialiste en droit d\u2019auteur et que j\u2019avais rencontr\u00e9e \u00e0 l\u2019\u00e9poque de l\u2019\u00e9cole des Beaux-Arts, Agn\u00e8s Tricoire, et on \u00e9crit \u00e0 l\u2019\u00e9diteur pour lui dire que le travail d\u2019un autre artiste est pr\u00e9sent sur l\u2019\u0153uvre de la photographe et qu\u2019il s\u2019agit juridiquement d\u2019une contrefa\u00e7on. J\u2019avais l\u2019impression qu\u2019il y avait une certaine arrogance dans sa r\u00e9ponse : <em>\u00ab&nbsp;Prouvez que vous \u00eates artiste, que vous l\u2019avez fait&nbsp;\u00bb<\/em>. J\u2019apporte des preuves, des t\u00e9moignages de gens qui m\u2019ont vu faire, mon enseignant de l\u2019\u00e9cole des beaux-arts qui est quand m\u00eame Christian Boltanski donc quelqu\u2019un d\u2019assez reconnu. Devant le refus de reconna\u00eetre mes droits, nous sommes contraints de saisir le tribunal. J\u2019ai l\u2019impression que cette photographe ne voulait pas accepter qu\u2019elle devait quelque chose \u00e0 quelqu\u2019un d\u2019autre, \u00e0 un autre artiste, c\u2019\u00e9tait presque une question d\u2019honneur. Enfin, c\u2019est une supposition.&nbsp; Il y a eu plusieurs \u00e9tapes de proc\u00e8s avec des arguments tr\u00e8s int\u00e9ressants.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>L\u2019arr\u00eat Paradis va consacrer l\u2019art contemporain en tant que forme d\u2019art prot\u00e9geable. Etait-ce un but quand vous avez voulu porter l\u2019affaire au tribunal&nbsp;?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Je crois que la d\u00e9finition du tribunal est bonne. Quand il s\u2019est av\u00e9r\u00e9 qu\u2019il y allait avoir un proc\u00e8s je n\u2019avais pas le choix. Si je n\u2019avais pas os\u00e9 aller devant la justice cela aurait voulu dire que \u00ab&nbsp;j\u2019abandonnais cette \u0153uvre&nbsp;\u00bb. C\u2019est comme si les photos de la photographe \u00e9taient devenues l\u2019\u0153uvre et que je ne pouvais plus montrer ni mon installation ni les photos de mon installation (qui sont une deuxi\u00e8me existence de l\u2019\u0153uvre). C\u2019est comme si elle avait pris la paternit\u00e9, ou plut\u00f4t la maternit\u00e9 de l\u2019\u0153uvre. Je ne pouvais pas laisser passer \u00e7a car c\u2019est mon \u0153uvre, je sais ce que j\u2019ai fait. En plus dans ce cas pr\u00e9cis j\u2019avais intuitivement l\u2019impression que c\u2019\u00e9tait une \u0153uvre juste et forte, que quelque part j\u2019avais touch\u00e9 \u00e0 quelque chose de fort et je ne voulais pas l\u00e2cher \u00e7a. On est all\u00e9 devant le tribunal, \u00e9videmment j\u2019avais une trouille pas possible, je n\u2019ai pas du tout les moyens de cette personne, donc j\u2019ai fait confiance \u00e0 mon avocate en esp\u00e9rant qu\u2019elle soit bonne. Elle a \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s bonne et il y a eu des \u00e9tapes diff\u00e9rentes et des \u00e9changes d\u2019arguments que j\u2019ai trouv\u00e9 extr\u00eamement int\u00e9ressants.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Premi\u00e8re chose&nbsp;: <em>prouvez que vous avez fait l\u2019\u0153uvre<\/em>. J\u2019ai apport\u00e9 des preuves, des t\u00e9moignages. Deuxi\u00e8me chose&nbsp;: <em>le mot que vous avez choisi appartient \u00e0 tout le monde&nbsp;: les mots ne sont pas prot\u00e9geables donc l\u2019\u0153uvre n\u2019est pas prot\u00e9geable<\/em>. Troisi\u00e8me argument&nbsp;: <em>la typographie utilis\u00e9e n\u2019est pas votre invention<\/em>, <em>donc elle n\u2019est pas prot\u00e9geable<\/em>. On peut discuter l\u00e0-dessus car m\u00eame si je me suis appuy\u00e9 un peu sur Times, j\u2019ai dessin\u00e9 les lettres de fait ce n\u2019est pas une copie conforme. Quatri\u00e8me argument&nbsp;: ils ont mesur\u00e9 la taille de l\u2019inscription pour conclure que l\u2019inscription ne faisait que tel pourcentage de la surface enti\u00e8re de la photo et qu\u2019il s\u2019agissait donc d\u2019<em>un \u00e9l\u00e9ment n\u00e9gligeable<\/em>. Je me suis amus\u00e9 et j\u2019ai trouv\u00e9 des exemples dans l\u2019histoire de l\u2019Art de tableaux o\u00f9 un tout petit \u00e9l\u00e9ment, un seul pour cent de la surface du tableau donne son sens \u00e0 la toile toute enti\u00e8re <em>(<\/em>c\u2019est le cas de<em> La femme \u00e0 la puce <\/em>de George de la Tour). J\u2019ai pris des tableaux classiques et des exemples plus contemporains. Le deuxi\u00e8me \u00e9l\u00e9ment a \u00e9t\u00e9 la recherche de texte dans un tableau. Il y a par exemple Rembrandt avec l\u2019apparition de la parole divine avec un mot h\u00e9breu <em>(Le festin de Balthasar)<\/em>. Si on cache cette partie du tableau il n\u2019a plus de sens parce que la partie cruciale qui porte le sens a \u00e9t\u00e9 enlev\u00e9e. Enfin, l\u2019argument le plus incroyable pour moi de la part d\u2019une autre artiste, et d\u2019une galerie connue sur la place de Paris, est que je n\u2019avais pas fait \u0153uvre car ce n\u2019\u00e9tait qu\u2019une id\u00e9e. C\u2019\u00e9tait disqualifier mon \u0153uvre comme juridiquement non prot\u00e9geable. Nous menions donc un combat qui nous d\u00e9passait, qui concernait le genre d\u2019art que je pratique et peut int\u00e9resser tous les artistes qui pratiquent des formes minimales.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le proc\u00e8s est une exp\u00e9rience \u00e0 la fois int\u00e9ressante et extr\u00eamement \u00e9prouvante. J\u2019ai d\u00fb affronter le tribunal, nous avons gagn\u00e9, puis la Cour d\u2019appel, saisie par la photographe et sa galerie, nous avons encore gagn\u00e9, puis la Cour de Cassation, encore saisie par les m\u00eames, et nous avons encore gagn\u00e9. Il y a \u00e9galement des \u00e9l\u00e9ments dans la formulation qui sont assez incroyables&nbsp;: il y a \u00e9videmment les textes de loi, tout est tr\u00e8s argument\u00e9, mais apr\u00e8s il y a une fa\u00e7on tr\u00e8s pernicieuse de d\u00e9nigrer l\u2019autre et de le rabaisser&nbsp;: on parle d\u2019app\u00e2t du gain, de ce genre de choses. Durant la proc\u00e9dure je n\u2019avais pas du tout de consid\u00e9rations p\u00e9cuniaires, j\u2019\u00e9tais en train de r\u00e9cup\u00e9rer la paternit\u00e9 de mon \u0153uvre, de remettre la main sur quelque chose qui m\u2019appartenait parce que je l\u2019avais cr\u00e9\u00e9, j\u2019esp\u00e9rais simplement qu\u2019on me donne raison. Psychologiquement c\u2019est tr\u00e8s dur, il y a quelque chose de l\u2019ordre de la guerre psychologique. Apr\u00e8s, avec le temps j\u2019ai compris comment me prot\u00e9ger contre \u00e7a. J\u2019ai lu les textes et r\u00e9pondu \u00e0 la troisi\u00e8me personne&nbsp;: \u00ab&nbsp;Monsieur Gautel&nbsp;\u00bb \u00e9tait devenu une sorte de personnage dans un sc\u00e9nario et \u00e7a m\u2019a permis de me mettre \u00e0 distance. C\u2019\u00e9tait un sc\u00e9nario qui \u00e9tait en train de se jouer et d\u2019\u00eatre \u00e9crit au fur et \u00e0 mesure des \u00e9tapes. Il y avait des avocats tr\u00e8s connus de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9, par moment j\u2019avais l\u2019impression que c\u2019\u00e9tait David contre Goliath, et j\u2019aime beaucoup dire \u00e7a, mon avocate, Ma\u00eetre Tricoire \u00e9tait ma fronde.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Par rapport au ready-made et \u00e0 ces \u0153uvres o\u00f9 l\u2019apport est minime, on peut se demander quand est-ce que l\u2019\u0153uvre devient \u0153uvre pour vous, \u00e0 partir de quand existe-t-elle et m\u00e9rite-t-elle d\u2019\u00eatre prot\u00e9g\u00e9e&nbsp;?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Je crois qu\u2019il y a une confusion avec le terme \u00ab&nbsp;art conceptuel&nbsp;\u00bb. On a tendance \u00e0 penser que l\u2019art conceptuel est une id\u00e9e seule, mais quand on regarde les \u0153uvres il y a toujours une mat\u00e9rialisation de l\u2019id\u00e9e. Toujours, ne serait-ce que sous forme de texte qui raconte un mode d\u2019emploi comme Yoko Ono qui dit de se mettre sur une \u00e9chelle et de regarder le ciel. Elle a formul\u00e9 la chose, l\u2019a mise en page et \u00e9crite sur un papier, il y a donc bien mat\u00e9rialisation de la chose. Si je dis que j\u2019aimerais bien faire une inscription sur un mur au-dessus d\u2019une porte d\u00e9labr\u00e9e avec le mot \u00ab&nbsp;Paradis&nbsp;\u00bb ce n\u2019est pas une \u0153uvre, si je le fais \u00e7a le devient. Dans l\u2019arr\u00eat\u00e9 les deux choses principales sont que l\u2019\u0153uvre exprime la personnalit\u00e9 de l\u2019artiste qui est l\u2019expression de son propre rapport au monde, de sa subjectivit\u00e9. La deuxi\u00e8me chose c\u2019est la mat\u00e9rialisation, et je crois que la d\u00e9finition est tr\u00e8s claire. Quand on pense \u00e0 un des artistes qui a compl\u00e8tement r\u00e9volutionn\u00e9 l\u2019art au 20<sup>\u00e8me<\/sup> si\u00e8cle, Marcel Duchamp, et qu\u2019on regarde chacun de ces <em>ready-mades<\/em>, il n\u2019y en a aucun ou il n\u2019y a pas de transformation. Soit il y a de l\u2019assemblage, soit il a tourn\u00e9 les objets, les a mis ailleurs&nbsp;: un porte manteau est pos\u00e9 par terre, ainsi il en change l\u2019axe, il lui donne un titre et \u00e7a devient \u00ab&nbsp;tr\u00e9buchoir&nbsp;\u00bb&nbsp;; le pissoir devient une \u00ab&nbsp;fontaine&nbsp;\u00bb, il l\u2019a retourn\u00e9e, l\u2019a sign\u00e9e. Il y a plusieurs actions sur l\u2019objet lui-m\u00eame qui le placent dans le contexte artistique en en changeant le sens et le regard que nous portons sur l\u2019objet, qui devient autre chose par l\u2019intervention de l\u2019artiste.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il n\u2019y a pas de diff\u00e9rence entre l\u2019art conceptuel et l\u2019Art&nbsp;: l\u2019Art est toujours conceptuel. Il y a la forme, il y a l\u2019id\u00e9e, et entre les deux il y a toujours un dialogue, quelquefois la forme est plus importante que l\u2019id\u00e9e, quelquefois l\u2019id\u00e9e est plus importante que la forme. Parfois l\u2019un est l\u00e0 avant l\u2019autre, parfois la forme peut \u00eatre le point de d\u00e9part pour quelque chose de tr\u00e8s conceptuel, je pense par exemple \u00e0 Fran\u00e7ois Morellet qui part de la g\u00e9om\u00e9trie et cr\u00e9e des \u0153uvres riches de sens et tr\u00e8s dr\u00f4les, tragicomiques, mais qui partent de lignes. Il part d\u2019un carr\u00e9, il tire des lignes \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur du carr\u00e9, c\u2019est un artiste conceptuel qui part de la forme pour arriver au sens. Moi je me vois plus dans l\u2019autre sens, je pars du sens et j\u2019essaie de trouver la forme \u00e9quivalente \u00e0 \u00e7a. Je crois que l\u2019art est toujours conceptuel, dans le choix de ce que nous voulons montrer aux autres il y a d\u00e9j\u00e0 un choix conceptuel&nbsp;: je vous dis que je vous montre \u00e7a et pas autre chose. M\u00eame un photographe fait des choix de cadrage et peut produire des images conceptuelles&nbsp;; un dessinateur encore beaucoup plus car il peut omettre et souligner d\u2019autres choses, il peut m\u00e9langer l\u2019imagination et le r\u00e9el&nbsp;: l\u2019art est conceptuel. Je crois que l\u2019arr\u00eat\u00e9 est tr\u00e8s juste car il dit&nbsp;: le travail de l\u2019artiste c\u2019est \u00e7a, et la d\u00e9marche du 20<sup>\u00e8me<\/sup> et du 21<sup>\u00e8me <\/sup>si\u00e8cle est en continuit\u00e9, il n\u2019y a pas de rupture. On est dans une continuit\u00e9 avec l\u2019histoire de l\u2019Art et quand je parle de mon travail les r\u00e9f\u00e9rences artistiques ne sont pas limit\u00e9es aux dix derni\u00e8res ann\u00e9es&nbsp;: c\u2019est Rembrandt, Goya, l\u2019art \u00e9gyptien\u2026 On est une grande famille, c\u2019est un hasard qu\u2019on soit n\u00e9 \u00e0 une certaine \u00e9poque et pas \u00e0 une autre mais il y a des id\u00e9es, des formes qui traversent les si\u00e8cles, le dialogue est ouvert, pas limit\u00e9 aux gens qui vivent \u00e0 la m\u00eame \u00e9poque. On dialogue \u00e0 travers les si\u00e8cles aussi.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Vous avez r\u00e9alis\u00e9 l\u2019installation <\/strong><strong><em>Paradis<\/em><\/strong><strong> en 1990 et les proc\u00e8s se sont termin\u00e9s en 2008. En prenant du recul quel a \u00e9t\u00e9 l\u2019impact de cette affaire sur votre cr\u00e9ation et votre parcours artistique&nbsp;? Est-ce que vous avez conscience de la port\u00e9e que cet arr\u00eat a eu dans le domaine de la propri\u00e9t\u00e9 intellectuelle&nbsp;?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Oui, oui, bien s\u00fbr ! On m\u2019en parle, il y a des publications, des commentaires, mais je ne suis pas s\u00fbr que dans le milieu de l\u2019art on se soit vraiment rendu compte de l\u2019importance de cet arr\u00eat. Il est plus connu dans le monde juridique, il me semble. Pour moi personnellement il n\u2019y a pas vraiment eu de changement ; si ce n\u2019est que \u00e7a m\u2019a encourag\u00e9 \u00e0 continuer dans mon propre travail.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>R\u00f4le du public et engagement<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>On a parl\u00e9 de votre rapport au public, mais ce qu\u2019on n\u2019a pas dit c\u2019est la tendresse qui \u00e9mane de certaines de vos \u0153uvres envers les gens et notamment dans la \u00ab&nbsp;machine&nbsp;\u00bb \u00e0 cr\u00e9er des cartes de visite (<\/strong><strong><em>Cartes de visite<\/em><\/strong><strong>, 1993) qui permettent de redonner une identit\u00e9 aux gens. Cela se sent, c\u2019\u00e9tait une installation tr\u00e8s \u00e9mouvante. C\u2019\u00e9tait dans un refuge donc installer cette machine dans ce lieu t\u00e9moigne d\u2019une vraie tendresse, mais aussi sur les inscriptions, notamment sur les bancs qui portent des bribes de conversations qui sont tr\u00e8s \u00e9mouvantes, ces conversation perdues (<\/strong><strong><em>Vagues \u00e0 l\u2019\u00e2me<\/em><\/strong><strong>, 2014). Quel est votre lien au public dans la fa\u00e7on dont vous voulez lui faire partager des choses&nbsp;?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Je suis tr\u00e8s touch\u00e9. Le mot tendresse me touche beaucoup. Je crois que c\u2019est assez juste. Les \u0153uvres dont vous parlez sont en grande partie dans l\u2019espace public ou ont \u00e9t\u00e9 d\u00e9clench\u00e9es par l\u2019espace public. Il y a une \u00e9volution de la soci\u00e9t\u00e9 en g\u00e9n\u00e9ral et qui s\u2019exprime par l\u2019utilisation de l\u2019espace public qui va \u00e0 l\u2019encontre de ce que vous dites, de la tendresse. La tendresse c\u2019est \u00eatre \u00e0 l\u2019\u00e9coute de l\u2019autre, lui faire confiance, ne pas le prendre comme un ennemi mais comme un \u00eatre humain qui partage \u00e0 un moment donn\u00e9 le m\u00eame espace et le m\u00eame temps que vous&nbsp;; et je pense que depuis quelques ann\u00e9es avec la crise des migrants en Europe ou la situation des SDF on est dans une soci\u00e9t\u00e9 ou on a peur, peut-\u00eatre avec raison parce que le monde est instable. Cette stabilit\u00e9 des \u00ab&nbsp;Trente glorieuses&nbsp;\u00bb est en train de s\u2019effriter, cela est aussi d\u00fb au fait que l\u2019Europe \u00e9tait un espace un peu clos et leader qui b\u00e9n\u00e9ficiait encore des effets du colonialisme, de la richesse accumul\u00e9e \u00e0 travers l\u2019histoire des 18<sup>\u00e8me<\/sup>, 19<sup>\u00e8me<\/sup> et 20<sup>\u00e8me<\/sup> si\u00e8cle. Des certitudes partent et du coup la peur est une des r\u00e9actions qui est renforc\u00e9e par certaines tendances politiques d\u2019extr\u00eame droite mais pas seulement. Je pense que d\u2019une certaine mani\u00e8re ce n\u2019est pas comme \u00e7a qu\u2019on va r\u00e9soudre les probl\u00e8mes, en consid\u00e9rant l\u2019autre comme le barbare, pour parler avec Cavafis, le po\u00e8te grec, mais en le consid\u00e9rant simplement comme quelqu\u2019un qui vient d\u2019ailleurs, qui a peut-\u00eatre une autre culture, mais qui est un \u00eatre humain et qui a des choses int\u00e9ressantes \u00e0 nous dire quant \u00e0 sa vision et son exp\u00e9rience du monde, donc je pense que le partage est plus int\u00e9ressant que le conflit. Effectivement je pense que l\u2019espace public est en train de changer pour des raisons de s\u00e9curit\u00e9, par exemple le terrorisme joue avec \u00e7a et essaie de casser une sorte de confiance de base qu\u2019il y a dans nos soci\u00e9t\u00e9s occidentales, r\u00e9publicaines et d\u00e9mocratiques en semant la peur.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Je crois qu\u2019il faut faire confiance. Dans la s\u00e9rie sur la justice il y a deux personnes que j\u2019ai rencontr\u00e9 \u00e0 travers un autre projet avec des habitants de HLM (<em>Entre !<\/em> 2013), leur b\u00e2timent est face \u00e0 la r\u00e9daction de Charlie Hebdo, et ils ont vu les attentats. Une des habitantes \u00e9tait m\u00eame dans la rue quand les terroristes sont sortis&nbsp;; elle a vu le policier se faire abattre et a \u00e9t\u00e9 traumatis\u00e9e. Quand j\u2019ai pos\u00e9 la question de la justice, les r\u00e9ponses \u00e9taient d\u2019une grande justesse&nbsp;: Nadarajah, le cuisinier du Sri Lanka a parl\u00e9 de la la\u00efcit\u00e9 avec des mots tr\u00e8s simples mais avec une clairvoyance incroyable en disant qu\u2019il faut qu\u2019on vive ensemble, et en se demandant pourquoi on se ferait la guerre juste parce qu\u2019on appartient \u00e0 des religions diff\u00e9rentes.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il y a aussi un autre aspect dans l\u2019espace public, une sorte de recul de l\u2019Etat pour des raisons budg\u00e9taires, donc le priv\u00e9 prend de plus en plus de place et cela change l\u2019espace public. Cela cr\u00e9e des situations dans lesquelles on ne fait plus confiance. Il y a par exemple des villes dans lesquelles il y avait des passages entre les rues comme \u00e0 Lyon, ou \u00e0 Paris les cours o\u00f9 l\u2019on pouvait rentrer, sauf que tout \u00e7a devient de plus en plus privatis\u00e9 avec les codes. Le mobilier de l\u2019espace public emp\u00eache de plus en plus les SDF de stationner ou de s\u2019allonger, alors qu\u2019il y a de plus en plus de SDF parce que la soci\u00e9t\u00e9 ne fonctionne plus comme avant. Il y a \u00e9norm\u00e9ment de boulot mais je crois qu\u2019une des choses \u00e0 laquelle il faut repenser c\u2019est la tendresse, tendre la main. Une des premi\u00e8res photos de cette s\u00e9rie sur la justice c\u2019est un jeune homme qui \u00e9tait devenu SDF malgr\u00e9 lui, mais tout le quartier a \u00e9t\u00e9 solidaire avec lui, il y a eu une sorte d\u2019\u00e9lan pour ne pas le laisser sombrer qui est assez incroyable.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Je crois qu\u2019il faut faire attention&nbsp;: nous sommes face \u00e0 des id\u00e9ologies qui viennent de bords tr\u00e8s diff\u00e9rents, avec des justifications tr\u00e8s diff\u00e9rentes&nbsp;: il y a d\u2019une part cette mise en conflit pour des raisons religieuses, culturelles. D\u2019autre part pour des raisons \u00e9conomiques aussi en disant qu\u2019on veut prot\u00e9ger notre espace europ\u00e9en. Enfin, l\u2019id\u00e9ologie li\u00e9e \u00e0 cette vision n\u00e9olib\u00e9rale du capitalisme dans laquelle l\u2019autre est consid\u00e9r\u00e9 comme un concurrent, un ennemi qu\u2019il faut \u00e9liminer. Les t\u00e9l\u00e9-r\u00e9alit\u00e9s fonctionnent l\u00e0-dessus. Il faut \u00ab&nbsp;nominer&nbsp;\u00bb l\u2019autre, c\u2019est \u00e0 dire l\u2019\u00e9liminer. Je crois par rapport \u00e0 \u00e7a que je suis tr\u00e8s critique car une soci\u00e9t\u00e9 ne peut pas fonctionner comme \u00e7a, on ne peut pas constamment consid\u00e9rer l\u2019autre comme un concurrent et essayer de l\u2019\u00e9liminer sinon le monde devient un <em>\u00ab&nbsp;Ego Shooter&nbsp;\u00bb<\/em> ou \u00ab&nbsp;<em>First-Person Shooter&nbsp;\u00bb<\/em>, c\u2019est-\u00e0-dire un jeu vid\u00e9o o\u00f9 l\u2019on doit tuer tout le monde. Les catastrophes aux USA avec des jeunes gens qui tuent 15-20 personnes ressemblent un peu \u00e0 \u00e7a&nbsp;: ils p\u00e8tent les plombs parce qu\u2019ils ont grandi dans un monde comme \u00e7a. Je crois que c\u2019est important d\u2019introduire ces \u00e9l\u00e9ments de r\u00e9flexion dans l\u2019espace public.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Pour revenir sur ce que je disais, j\u2019ai une place tr\u00e8s marginale sur le march\u00e9 de l\u2019art, ce qui est tr\u00e8s dommage pour la cr\u00e9ation de projets ou des occasions d\u2019expositions. Je finance mon travail artistique par l\u2019enseignement parce que je ne peux pas vivre de ma vocation. Mais en m\u00eame temps des projets comme ceux dans l\u2019espace public ou avec des habitants de HLM sont pour moi tr\u00e8s importants car la question du sens se pose vraiment. Je travaille pour les participants, et ensuite pour le public, m\u00eame si c\u2019est une exposition dans une mairie ou dans une m\u00e9diath\u00e8que.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Donc vous diriez que votre art est engag\u00e9 car il cherche \u00e0 bousculer la soci\u00e9t\u00e9. Vous donnez des cours \u00e0 l\u2019\u00e9cole d\u2019architecture de Paris-la Villette, on peut y voir la volont\u00e9 de s\u2019engager sur le terrain en formant les futurs architectes \u00e0 prendre plus en compte l\u2019espace public qui est un lieu d\u2019\u00e9changes, alors qu\u2019aujourd\u2019hui on essaie plut\u00f4t d\u2019\u00e9viter les regroupements, d\u2019\u00e9viter les lieux qui pourraient attirer du monde.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Je ne suis qu\u2019artiste, pas pr\u00e9sident ou chef d\u2019une multinationale, mes moyens sont donc tr\u00e8s limit\u00e9s. Je crois que le bon c\u00f4t\u00e9 de l\u2019enseignement est de pouvoir s\u2019adresser \u00e0 une autre g\u00e9n\u00e9ration. A l\u2019\u00e9cole d\u2019architecture j\u2019ai propos\u00e9 un cours sur l\u2019art dans l\u2019espace public dans lequel nous finissons par des interventions dans cet espace. Des \u00e9tudiants par groupe de quatre ou cinq font de tr\u00e8s beaux projets. Et c\u2019\u00e9tait magnifique, on s\u2019est \u00e9clat\u00e9s. Pour moi \u00e7a fait partie de l\u2019engagement, mais si c\u2019\u00e9tait un peu mieux pay\u00e9 et un peu plus respect\u00e9, \u00e7a ne serait pas mal &#8230;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Vous faites des choses tr\u00e8s engag\u00e9es, quand on voit par exemple votre travail en Indon\u00e9sie sur les tee-shirts avec le rendez-vous et des cibles dans le dos (<\/strong><strong><em>Rendez-vous !<\/em><\/strong><strong>, 1996) c\u2019est une forme d\u2019engagement tr\u00e8s forte.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Et tr\u00e8s politique.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">C\u2019\u00e9tait une action dans l\u2019espace public, avec le soutien du Goethe-Institut et du Centre Culturel Fran\u00e7ais de Jakarta, en Indon\u00e9sie, en mai 1996. On a organis\u00e9 un rassemblement de plusieurs centaines de personnes, portant tous le m\u00eame tee-shirt avec \u00ab&nbsp;Rendez-vous&nbsp;!&nbsp;\u00bb \u00e9crit sur le devant et une cible imprim\u00e9e sur le dos. C\u2019\u00e9tait bien avant Facebook, Twitter, et le Printemps arabe. Un <em>flash-mob<\/em> politique avant l\u2019heure ! On a fait circuler l\u2019information avec des petits d\u00e9pliants, pli\u00e9s comme des cocottes, comme un jeu d\u2019enfants, mais avec un message subversif \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Dans le contexte d\u2019une dictature comme celle de Suharto en Indon\u00e9sie \u00e0 l\u2019\u00e9poque, l\u2019expression \u00ab&nbsp;on est cibl\u00e9&nbsp;\u00bb (par la pub, par la manipulation des m\u00e9dias, par la surveillance etc.), qu\u2019on entend souvent, prend un tout autre sens &#8230; En 1998 Suharto a \u00e9t\u00e9 contraint de d\u00e9missionner. Peut-\u00eatre, \u00e0 une \u00e9chelle toute modeste, mon action a contribu\u00e9 \u00e0 encourager les gens \u00e0 s\u2019opposer au r\u00e9gime ? C\u2019est une action dont je suis tr\u00e8s fier, et pour laquelle j\u2019ai eu tr\u00e8s peur. J\u2019avais la responsabilit\u00e9 pour des centaines de personnes ! Mais \u00e7a s\u2019est bien pass\u00e9, et tous les amis indon\u00e9siens m\u2019avaient encourag\u00e9 \u00e0 la faire. Quand je suis retourn\u00e9 l\u2019ann\u00e9e suivante, le gardien du Centre Culturel portait toujours mon tee-shirt, compl\u00e8tement d\u00e9lav\u00e9, \u00e0 force de le porter tout le temps.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Une action politique, comme pour les \u00e9toiles sur le drapeau europ\u00e9en. Il y a donc une dimension politique dans votre travail&nbsp;?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Parfois oui\u2026 Pas toujours, je ne dirais pas que je suis syst\u00e9matiquement un artiste politique, au contraire je suis quelqu\u2019un de tr\u00e8s timide et int\u00e9rioris\u00e9 mais par moment je n\u2019en peux plus, il me faut r\u00e9agir avec les moyens que j\u2019ai \u00e0 ma disposition. Par rapport au drapeau europ\u00e9en, il y a eu plusieurs travaux, des actions, performances, d\u00e9tournements, dont deux r\u00e9alis\u00e9s en Gr\u00e8ce avec mon ami Jason Kara\u00efndros (<em>Europa ?!<\/em>, 2013, et <em>Europe &#8211; \u00e0 double tranchant<\/em>, 2015). Jason est grec, je suis allemand &#8211; le couple europ\u00e9en impossible ! Et on est tous les deux au fond pour l\u2019id\u00e9e de l\u2019Europe, mais assez d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9 de l\u2019\u00e9volution de cette belle id\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>L\u2019habitat est \u00e9galement important pour vous et sur votre site notamment. Vous faites participez des gens et essayez de transformer l\u2019habitat dans lequel ils vivent ou de le mettre en perspective. Vous parlez par exemple de la cit\u00e9 id\u00e9ale telle qu\u2019on la construit dans les ann\u00e9es 1960 et vous la mettez en parall\u00e8le avec aujourd\u2019hui (<\/strong><strong><em>Ville nouvelle ?<\/em><\/strong><strong> 2010). Cela occupe une vraie dimension aujourd\u2019hui pour vous cette question d\u2019habitat et d\u2019espace social&nbsp;?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Oui, et peut-\u00eatre mon attention sur ce point est devenue plus grande depuis que j\u2019enseigne \u00e0 l\u2019\u00e9cole d\u2019architecture. C\u2019est aussi le fruit de hasards. Vous faites r\u00e9f\u00e9rence aux interventions \u00e0 Montb\u00e9liard, c\u2019est un centre d\u2019art qui m\u2019avait invit\u00e9, le 19, donc rien \u00e0 voir avec l\u2019enseignement \u00e0 l\u2019\u00e9cole d\u2019architecture. Toutefois, cet enseignement m\u2019a sensibilis\u00e9 \u00e0 ces questions. Je crois que l\u2019habitat est une question d\u2019espace comme l\u2019espace public, en \u00e7a, le r\u00f4le des architectes est important&nbsp;: cr\u00e9er des espaces qui rendent possible des choses au lieu de les emp\u00eacher. Actuellement on est plut\u00f4t dans l\u2019emp\u00eachement ou dans les balises, dans la segmentation.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L\u2019autre jour avec les \u00e9tudiants de troisi\u00e8me ann\u00e9e suivant mon cours d\u2019art public, on est all\u00e9 place de la R\u00e9publique qui a \u00e9t\u00e9 r\u00e9am\u00e9nag\u00e9e de mani\u00e8re tr\u00e8s simple&nbsp;: avec un pav\u00e9 lisse pour faire du roller et un mobilier public fait en poutres assembl\u00e9es. La place est vide, ils ont enlev\u00e9 les voitures qui tournent autour, et pourtant elle est extr\u00eamement vivante, m\u00eame sans am\u00e9nagement sp\u00e9cifique, justement parce que toutes sortes de choses peuvent se faire sur cette place. J\u2019en parlais avec des coll\u00e8gues architectes de cette importance de cr\u00e9er des espaces ouverts, multifonctionnels et pas \u00e0 usage unique. C\u2019est tr\u00e8s important. L\u2019art aussi, une bonne \u0153uvre d\u2019art doit avoir ces qualit\u00e9s-l\u00e0, rester ouverte et ne pas \u00eatre referm\u00e9e sur un seul sens ou une seule forme.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>M\u00e9moire<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Nous avons \u00e9galement des questions sur la m\u00e9moire. Vous n\u2019en avez pas beaucoup parl\u00e9, mais c\u2019est pr\u00e9sent dans vos \u0153uvres. Le th\u00e8me de la m\u00e9moire ressort en filigrane dans beaucoup de vos \u0153uvres. Une bonne partie de vos cr\u00e9ations sont \u00e9ph\u00e9m\u00e8res, toutes ne sont pas destin\u00e9es \u00e0 \u00eatre p\u00e9rennes, \u00e0 rester dans le temps. Quel rapport entretenez-vous avec le temps et la m\u00e9moire, et leur place dans vos travaux&nbsp;?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il y a dans mon travail des choses diff\u00e9rentes. D\u2019un c\u00f4t\u00e9 des travaux volontairement p\u00e9rennes, par exemple je fais imprimer des cartes postales sur du papier sans acide dans l\u2019espoir que peut-\u00eatre un jeu de cartes postales survive. Et il y a des choses par essence \u00e9ph\u00e9m\u00e8res, parce que \u00e7a fait partie de l\u2019\u0153uvre qui ne peut pas durer, ou des performances o\u00f9 le caract\u00e8re \u00e9ph\u00e9m\u00e8re est l\u2019essence m\u00eame. J\u2019essaye toutefois de garder des traces de ce qui se passe. L\u2019objet perdure, comme une photo, un livre, des cartes et quelque fois c\u2019est la trace qui reste, l\u2019enregistrement, la description. Donc finalement sur mon site vous voyez les deux, l\u2019objet \u0153uvre et des traces de l\u2019\u0153uvre. <em>Paradis<\/em> est d\u2019ailleurs un peu des deux \u00e0 la fois. \u00c7a d\u00e9pend de ce que j\u2019ai envie de dire, parfois il faut que \u00e7a disparaisse, parfois il faut que \u00e7a reste.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">[<em>D\u00e9signant du doigt l\u2019\u0153uvre <\/em>Tout doit dispara\u00eetre <em>(2011), une plaque fun\u00e9raire grav\u00e9e de ces trois mots<\/em>] Avec cette \u0153uvre on est dans le paradoxe, le paradoxe m\u00eame devient \u0153uvre. Cette pierre-l\u00e0 aussi dispara\u00eetra, elle n\u2019est pas \u00e9ternelle et se transformera en autre chose, comme la plan\u00e8te Terre qui n\u2019est pas \u00e9ternelle.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La m\u00e9moire est tr\u00e8s importante \u00e0 plusieurs niveaux&nbsp;: la perception, comment nous percevons le monde par nos sens, quels sens nous lui donnons et comment nous l\u2019interpr\u00e9tons. Je m\u2019int\u00e9resse beaucoup \u00e9galement \u00e0 la neurologie&nbsp;: comment \u00e7a marche, comment \u00e7a fonctionne. Parce que nous sommes des machines quand m\u00eame, on est des organes. Il y a cette m\u00e9moire neurologique&nbsp;: de quoi on se rappelle et pourquoi. Ma <em>Tour de Babel <\/em>(2006-2011) m\u00e9lange plusieurs m\u00e9moires, les gens qui voient cette \u0153uvre disent \u00ab&nbsp;Ah, mais c\u2019est la Tour de Babel&nbsp;!&nbsp;\u00bb. Pourquoi disent-ils \u00e7a&nbsp;? Cette tour n\u2019a peut-\u00eatre jamais exist\u00e9, ou au moins pas sous cette forme, ils ne l\u2019ont jamais vue, ou alors seulement la tour imaginaire sur les tableaux de Brueghel, mais sa forme est tellement particuli\u00e8re qu\u2019elle reste dans notre m\u00e9moire collective, form\u00e9e par une culture commune \u00e0 des gens qui partagent un temps et un moment de vivre ensemble. Il y a donc&nbsp;: la m\u00e9moire collective, la m\u00e9moire neurologique et la m\u00e9moire personnelle. Quelquefois ces choses-l\u00e0 s\u2019entrelacent. C\u2019est pour cela que je m\u2019int\u00e9resse beaucoup \u00e0 la m\u00e9moire parce qu\u2019\u00e0 travers \u00e7a se pose la question&nbsp;: qu\u2019est ce qui reste&nbsp;? Il en va de m\u00eame pour la question de l\u2019identit\u00e9&nbsp;: qui sommes-nous par apport \u00e0 une m\u00e9moire&nbsp;? Jusqu\u2019o\u00f9 peut-on s\u2019accorder sur une m\u00e9moire collective, qu\u2019est ce qu\u2019on partage&nbsp;? Et qu\u2019est ce qui relevant d\u2019une m\u00e9moire personnelle peut avoir une port\u00e9e universelle&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>J\u2019aimerais revenir sur la figure de Maria Theodora qui apparait comme le fil rouge de votre parcours, qui appara\u00eet tr\u00e8s t\u00f4t. Vous parlez de cha\u00eenon manquant. Il y a cette fameuse photo de Maria Th\u00e9odora, \u00e0 propos de laquelle Larisa Dryansky cite Barthes, en expliquant que vous recherchez \u00e0 travers la centaine de portraits \u00e0 reconstituer le vrai visage de cette personne. C\u2019est dr\u00f4le, parce que dans le court m\u00e9trage de <\/strong><strong><em>Batavia 1996<\/em><\/strong><strong> (1996) elle me fait penser \u00e0 la figure de la femme du vice-consul de Marguerite Duras, silhouette fantomatique. Quelle identit\u00e9 recherchez-vous dans ce personnage-l\u00e0&nbsp;?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>Maria Theodora<\/em> a une place importante dans mon travail car je me suis aper\u00e7u qu\u2019\u00e0 travers cette recherche de nombreuses questions ont \u00e9t\u00e9 pos\u00e9es. Le point de d\u00e9part est une photo ancienne d\u2019une anc\u00eatre, Maria Theodora. Elle porte une robe europ\u00e9enne, mais elle a un visage asiatique ; la photo est un peu en d\u00e9calage, un peu \u00e9trange, hybride. Je suis all\u00e9 en Indon\u00e9sie, sur ses traces et celles de sa m\u00e8re, d\u2019origine indon\u00e9sienne dont on n\u2019a aucune trace sauf le pr\u00e9nom. J\u2019ai obtenu cette photo par ma m\u00e8re, \u00e7a fait partie de la mythologie familiale, de l\u2019h\u00e9ritage avec ses r\u00e9cits tout autour&nbsp;: c\u2019est la m\u00e8re du grand p\u00e8re de ma m\u00e8re, fille d\u2019Indon\u00e9sienne. C\u2019\u00e9tait donc retra\u00e7able, on conna\u00eet la filiation. Mais il y a des \u00ab&nbsp;cha\u00eenons manquants&nbsp;\u00bb dans cette g\u00e9n\u00e9alogie : la m\u00e8re de Maria Theodora, qui reste un myst\u00e8re, mais aussi sa petite-fille Corona, ma grand-m\u00e8re&nbsp;: Elle est morte assez jeune, dans des circonstances tragiques li\u00e9es au contexte de l\u2019apr\u00e8s-guerre. Elle a connu Maria Theodora, sa grand-m\u00e8re, et j\u2019aurais pu lui poser des questions si elle avait v\u00e9cu plus longtemps.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Je suis parti en Indon\u00e9sie \u00e0 Java et Sumatra et j\u2019ai fait des recherches avec une copie de la photo avec moi. Les couples mixtes avaient une situation tr\u00e8s difficile \u00e0 l\u2019\u00e9poque, et il n\u2019y a pas de traces \u00e9crites, ou presque pas. Je ne trouvais pas les informations esp\u00e9r\u00e9es, et je commen\u00e7ais \u00e0 questionner l\u2019image. Je ressentais une grande frustration, je me suis plong\u00e9 et projet\u00e9 dans cette image, comme dans le texte de la chambre noire de Barthes (que je ne connaissais pas \u00e0 l\u2019\u00e9poque). A un moment je me suis dit&nbsp;: c\u2019est l\u00e0-dessus que je peux baser mon travail&nbsp;: que raconte cette image&nbsp;? Finalement, la seule information que j\u2019avais sur les origines de Maria Theodora, sur sa m\u00e8re indon\u00e9sienne, c\u2019\u00e9tait son air de famille, son apparence asiatique, c\u2019\u00e9tait sa ressemblance avec sa m\u00e8re. Pour mieux comprendre l\u2019image, j\u2019ai d\u00e9cid\u00e9 de la refaire&nbsp;: refaire une image du XIXe si\u00e8cle avec des moyens tr\u00e8s proches de ceux de l\u2019\u00e9poque&nbsp;avec une cam\u00e9ra 6\/6 analogique. Mais avec des gens contemporains&nbsp;: m\u00e9lange de m\u00e9moire, de pass\u00e9 et de pr\u00e9sent, avec l\u2019Indon\u00e9sie d\u2019aujourd\u2019hui, une soci\u00e9t\u00e9 multiculturelle, qui \u00e9tait \u00e0 l\u2019\u00e9poque une dictature, il y avait donc un rapport au pouvoir difficile. Le rapport aux Blancs \u00e9tait \u00e9galement un peu compliqu\u00e9, per\u00e7us comme les descendants des coloniaux.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Donc j\u2019ai d\u00e9cid\u00e9 de refaire cette photo avec des femmes tr\u00e8s diff\u00e9rentes dans l\u2019espoir absurde de la retrouver, elle&nbsp;: Maria Theodora, comme un casting impossible. Comme si en photographiant assez de personnes je pouvais tomber sur mon anc\u00eatre ou sur une descendante de mon anc\u00eatre. C\u2019est une question de m\u00e9moire. J\u2019avais racont\u00e9 l\u2019histoire de Maria Theodora aux mod\u00e8les qui regardaient la photo lorsque je les photographiais, elles \u00e9taient vraiment en train de <em>l\u2019incarner.<\/em> En rentrant en France et en Allemagne, j\u2019ai fait la m\u00eame chose avec des femmes europ\u00e9ennes. Puis j\u2019ai fait les tirages moi-m\u00eame dans la chambre noire, j\u2019ai mis un n\u00e9gatif en haut avec la photo originale en dessous, \u00e0 la place du papier photo et j\u2019ai essay\u00e9 de trouver la m\u00eame \u00e9chelle en me basant sur les mains, le triangle entre les yeux et la bouche. A un moment j\u2019ai vu les points du tissu de la nouvelle photo recouvrir les points du tissu ancien, comme du moir\u00e9, le motif de la robe reproduite \u00e9tait exactement le m\u00eame. Les deux photos, celle de 1860 et celle de 1996, se recouvraient assez pr\u00e9cis\u00e9ment. J\u2019ai l\u2019impression qu\u2019\u00e0 travers le pass\u00e9, le pr\u00e9sent et cette reconstitution du pass\u00e9, j\u2019ai touch\u00e9 par l\u2019image une autre \u00e9poque, comme une machine \u00e0 remonter le temps. La photo \u00e9tait le m\u00e9dium me permettant de toucher \u00e0 cette autre \u00e9poque.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L\u2019autre volet que vous ne connaissez pas est le livre qui regroupe un texte d\u2019explication g\u00e9n\u00e9ral, les photos, mes notes de voyage et son journal \u00e0 elle, mais qui est \u00e9crit par moi. Donc en fait j\u2019ai vraiment plong\u00e9 dans la photo pour arriver dans une autre \u00e9poque. Un travail d\u2019identification. Comme si j\u2019avais travers\u00e9 cette image, comme Alice traverse le miroir, ou Orph\u00e9e dans le film de Cocteau, ou comme dans ce film \u00e9trange <em>Mullholland Drive<\/em> de David Lynch. Une \u00ab&nbsp;travers\u00e9e des apparences&nbsp;\u00bb pour se connecter \u00e0 une autre \u00e9poque, une autre vie. La m\u00e9moire est vraiment importante car elle nous permet de mieux comprendre le pr\u00e9sent et de peut-\u00eatre de prendre avec plus de conscience des d\u00e9cisions pour le futur.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Est-ce que quand vous exposez les portraits vous montrez l\u2019original ou vous laissez au spectateur la possibilit\u00e9 de se faire sa propre image de Maria Theodora par rapport aux 120 portraits qu\u2019il voit en face de lui&nbsp;?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il y a la s\u00e9rie et la photo d\u2019origine, mais les autres \u00e9l\u00e9ments, la vid\u00e9o et le livre ne sont pas n\u00e9cessairement expos\u00e9s. Je n\u2019ai jamais pens\u00e9 ne pas la montrer, elle en fait partie. Elle est accroch\u00e9e sur le c\u00f4t\u00e9, et les autres continuent, un peu comme une sorte d\u2019arm\u00e9e qui l\u2019entoure, l\u2019arm\u00e9e des ombres.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Concernant l\u2019histoire des h\u00e9ros en Turquie (<em>H\u00e9ros des Dardanelles, <\/em>2012), l\u00e0-bas, la sculpture n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 montr\u00e9e parce que tout le monde la connaissait, on a ajout\u00e9 les photos des sculptures dans les autres pays o\u00f9 le mythe ne fait pas partie de la m\u00e9moire collective.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Quand on travaille sur le th\u00e8me de la m\u00e9moire, il y a n\u00e9cessairement en filigrane le th\u00e8me de la mort. D\u00e8s vos tout premiers travaux, comme les <\/strong><strong><em>Serviettes en papier<\/em><\/strong><strong> (1988-1990), la mort est cach\u00e9e, mais elle est d\u00e9j\u00e0 l\u00e0. Dans vos travaux les plus r\u00e9cents, on retrouve la mort dans le reflet de votre \u0153il (<\/strong><strong><em>Augenblick<\/em><\/strong><strong>, 2014), et vous citez Musset, \u00ab&nbsp;Chaque vrai regard est un d\u00e9sir&nbsp;\u00bb. Quel rapport entretenez-vous avec la mort&nbsp;?&nbsp;<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La mort n\u2019est rien d\u2019autre que la fin de la vie, ce n\u2019est pas plus spectaculaire que \u00e7a. Apr\u00e8s, il y a un genre pictural, le <em>memento mori<\/em>, en r\u00e9action \u00e0 la vanit\u00e9. Une des tr\u00e8s grandes \u00e9poques des vanit\u00e9s \u00e9taient le baroque, dont le faste incroyable peut \u00eatre compar\u00e9 \u00e0 aujourd\u2019hui o\u00f9 face \u00e0 des richesses accumul\u00e9es se trouvent des gens ayant du mal \u00e0 joindre les deux bouts. On est peut-\u00eatre dans une nouvelle \u00e9poque du baroque o\u00f9 le <em>memento mori<\/em> est de nouveau un sujet important (par exemple chez Damien Hirst). Mais pour moi, il y a aussi un autre point de d\u00e9part&nbsp;: le sida. Dans les ann\u00e9es 1980 c\u2019\u00e9tait une maladie qu\u2019on ne savait pas du tout traiter et qui \u00e9tait extr\u00eamement li\u00e9e aux homosexuels, avant qu\u2019on r\u00e9alise que tout le monde \u00e9tait concern\u00e9 et qu\u2019elle se transmettait aussi par d\u2019autres voies, mais cela a engendr\u00e9 beaucoup de stigmatisation. Dans notre cercle d\u2019amis des gens l\u2019ont attrap\u00e9 et sont morts, d\u2019autres sont s\u00e9ropositifs mais r\u00e9sistent encore. Donc la mort \u00e9tait pr\u00e9sente de mani\u00e8re assez dramatique, parce que li\u00e9e \u00e0 la sexualit\u00e9, c\u2019est Eros et Thanatos qui se rejoignent dans une forme compl\u00e8tement grotesque et cynique.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Je suis allemand et dans la culture allemande il y a une tradition de repr\u00e9sentation de la mort avec les danses macabres par exemple, ou encore par les Expressionnistes. Donc quelque part c\u2019est aussi une r\u00e9f\u00e9rence picturale. Repr\u00e9senter la mort par un cr\u00e2ne ou un squelette est tr\u00e8s litt\u00e9ral, mais cette r\u00e9f\u00e9rence picturale permet de montrer quelque chose qui est difficile \u00e0 montrer autrement&nbsp;: la finitude du temps. La mort ne me fait aucunement peur, fini les tracasseries, les migraines et les prises de t\u00eate&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>D\u2019ailleurs vous prenez m\u00eame le contrepied des vanit\u00e9s et du memento mori avec votre \u0153uvre <\/strong><strong><em>Memento Vivendi<\/em><\/strong><strong> (1992) o\u00f9 vous d\u00e9tournez les m\u00e9daillons en porcelaine des pierres tombales. On sent une volont\u00e9 de d\u00e9dramatiser la mort.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ce travail a \u00e9t\u00e9 fait \u00e0 une \u00e9poque o\u00f9 j\u2019ai \u00e9t\u00e9 invit\u00e9 par Christian Boltanski \u00e0 une exposition \u00e0 la paroisse de Saint Eustache qui \u00e9tait impliqu\u00e9e dans la sensibilisation au sida au moment o\u00f9 un tr\u00e8s bon ami venait de mourir. C\u2019\u00e9tait un contrepied effectivement, je me suis dit&nbsp;: mais merde, la vie continue&nbsp;! C\u2019est tr\u00e8s bizarre, je suis pass\u00e9 aux pompes fun\u00e8bres en leur montrant des photos et leur disant&nbsp;: voil\u00e0, je veux des m\u00e9daillons avec \u00e7a. Ils ont train\u00e9 avec la fabrication, je ne comprenais pas pourquoi. Le premier c\u00e9ramiste avait refus\u00e9 de faire le travail car il ne trouvait pas le visage. Effectivement il n\u2019y en avait pas, la photo repr\u00e9sentait des d\u00e9tails de reflets sur l\u2019eau, c\u2019est tr\u00e8s zoom\u00e9, c\u2019est cosmique. Je voulais qu\u2019on sente du concret, de l\u2019ombre, de la lumi\u00e8re et de la mati\u00e8re sans pour autant pouvoir le situer. Le c\u00e9ramiste \u00e9tait compl\u00e8tement perdu. J\u2019ai \u00e9t\u00e9 oblig\u00e9 d\u2019aller voir un second c\u00e9ramiste&nbsp;! J\u2019ai appel\u00e9 \u00e7a <em>Memento Vivendi<\/em>, la vie continue et chaque petit moment de la vie vaut la peine d\u2019\u00eatre v\u00e9cu.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L\u2019image de la mort dans mon travail est plus pr\u00e9sente dans ce sens-l\u00e0&nbsp;: on n\u2019est pas \u00e9ternel, chaque instant compte \u2013 et c\u2019est peut-\u00eatre aussi pour \u00e7a que j\u2019ai accept\u00e9 de partager un moment avec vous !<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Quelle place accordez-vous \u00e0 la religion dans votre \u0153uvre&nbsp;? En effet, on peut y trouver le Golem, tir\u00e9 de la mythologie juive ou encore un <\/strong><strong><em>D\u00e9tecteur d\u2019anges<\/em><\/strong><strong> (1992-1995). D\u2019une mani\u00e8re g\u00e9n\u00e9rale, comme envisagez-vous la religion et la spiritualit\u00e9 \u00e0 travers de votre \u0153uvre&nbsp;?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Tout d\u2019abord, je vais \u00eatre tr\u00e8s clair&nbsp;: je ne suis pas du tout croyant. Je crois \u00e0 la vie, on est l\u00e0, et il faut faire quelque chose pendant le temps qu\u2019on est l\u00e0. Je suis tr\u00e8s scientifique par rapport \u00e0 tout \u00e7a&nbsp;: on est sur Terre dou\u00e9 d\u2019une conscience et d\u2019une intelligence et avec \u00e7a il faut parvenir \u00e0 faire le mieux que l\u2019on puisse faire. Est-ce que la vie a du sens&nbsp;? Oui, le sens qu\u2019on essaye d\u2019y mettre. Mais en soi non, il n\u2019y a pas d\u2019Etre supr\u00eame donnant du sens \u00e0 la nature, c\u2019est bien nous qui lui donnons du sens. Goethe dit sa tr\u00e8s bien dans son po\u00e8me<em> Le divin.<\/em> Il y a des \u0153uvres qui se r\u00e9f\u00e8rent \u00e0 des mythes ou des images culturelles ou religieuses vivantes en Europe, jud\u00e9o-chr\u00e9tiennes. Ce qui m\u2019int\u00e9resse l\u00e0-dedans c\u2019est comment dans des cultures diff\u00e9rentes on se raconte la vie, et comment on invente du sens, et quel sens. C\u2019est pour \u00e7a que les contes et les mythes, religieux ou non, m\u2019int\u00e9ressent en tant que r\u00e9cits cherchant \u00e0 donner du sens \u00e0 la vie, c\u2019est du <em>storytelling<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Vous travaillez sur la notion d\u2019ic\u00f4ne, un terme religieux que vous utilisez beaucoup mais en l\u2019int\u00e9grant de mani\u00e8re diverse avec des Barbie (<\/strong><strong><em>Exhibitionniste<\/em><\/strong><strong>, 1990, et <\/strong><strong><em>Croisements<\/em><\/strong><strong>, 2000-2013), un boys band (<\/strong><strong><em>Worlds Apart<\/em><\/strong><strong>, 1998) ou encore Che Guevara (<\/strong><strong><em>Che<\/em><\/strong><strong>, 2001-2004). On retrouve une d\u00e9nonciation dans vos travaux sur les ic\u00f4nes, elles sont toutes mises \u00e0 nues, comme les stars de cin\u00e9ma sans cheveux (<\/strong><strong><em>Nues<\/em><\/strong><strong>, 1991-1994). Elles tombent de leur pi\u00e9destal.&nbsp;<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Oui, c\u2019est un des m\u00e9canismes de mon travail. Je parle d\u2019ic\u00f4ne avec la connotation religieuse, une ic\u00f4ne c\u2019est une image qui fait appel \u00e0 la croyance, repr\u00e9sentant quelque chose au-del\u00e0 de notre pauvre vie terrestre&nbsp;: un dieu, une divinit\u00e9. Effectivement, j\u2019emploie ce terme avec ironie quand je l\u2019applique aux poup\u00e9es Barbie, c\u2019est un d\u00e9montage de la croyance. On en revient \u00e0 la question jusqu\u2019\u00e0 quel point ont veut croire \u00e0 la v\u00e9racit\u00e9 d\u2019une image, et cette notion est cristallis\u00e9e par les ic\u00f4nes ou ces objets.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Vous avez \u00e9galement un rapport assez fort avec l\u2019univers du conte, vous citez les Ducats tomb\u00e9s du ciel des fr\u00e8res Grimm ou Les habits neufs de l\u2019empereur d\u2019Andersen. Est-ce une source d\u2019inspiration&nbsp;? Quels symboles y trouvez-vous ? Qu\u2019est-ce qui vous attire dans les contes&nbsp;?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">C\u2019est le <em>storytelling<\/em>, raconter des histoires qui nous expliquent le monde, avec des symboliques, des interpr\u00e9tations passant par la psychanalyse. Je crois que les meilleurs contes sont des contes qui sous forme d\u2019une histoire simpliste avec des st\u00e9r\u00e9otypes, le roi, le peuple, racontent des histoires embl\u00e9matiques qui nous expliquent quelque chose sur le pouvoir, le d\u00e9passement de notre place dans le monde, sur l\u2019amour, sur des malentendus, comme ce texte sur l\u2019ombre sur mon site.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>La figure du Golem dans votre \u0153uvre m\u2019a fait penser au roman du Gustave Meyrink qui \u00e9crit dans <\/strong><strong><em>Le Golem<\/em><\/strong><strong> (1915)&nbsp;: <\/strong><strong><em>\u00ab&nbsp;La vie enti\u00e8re n\u2019est rien d\u2019autre que des questions devenues formes, qui portent en elles le germe de leur r\u00e9ponse, et des r\u00e9ponses grosses de questions. Celui qui y voit autre chose est un fou&nbsp;\u00bb<\/em><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">J\u2019adore&nbsp;! C\u2019est vachement bien. Je crois qu\u2019il faut se m\u00e9fier comme de la peste de celui qui croit avoir les r\u00e9ponses. Les gens pr\u00e9tendant avoir des r\u00e9ponses simples \u00e0 des questions complexes sont des joueurs de flutes de Hamelin qui vont kidnapper les petits enfants et les amener en enfer. \u00c7a r\u00e9sume parfaitement ce que je ressens et ce que j\u2019essaye d\u2019exp\u00e9rimenter avec mon travail.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Pour en revenir au Golem, ce qui m\u2019int\u00e9resse c\u2019est qu\u2019il est la cr\u00e9ation de l\u2019homme, qui le d\u00e9passe et qui va devenir monstrueux. C\u2019est un mythe que l\u2019on est en train de vivre, l\u2019\u00eatre humain avec la technologie et l\u2019\u00e9conomie qui est devenue la seule r\u00e8gle g\u00e9rant les rapports humains et environnementaux est en train de scier la branche sur laquelle il est assis. Peut-\u00eatre faudrait-il penser une approche plus modeste, durable, et justement <em>tendre<\/em> avec ce qui nous entoure. Nous sommes dans une attitude d\u2019envahisseurs, imp\u00e9rialiste. Il y a de r\u00e9els probl\u00e8mes de r\u00e9chauffement climatique avec de r\u00e9elles r\u00e9percussions sur notre survie, par exemple. Ce qui m\u2019int\u00e9resse dans les mythes c\u2019est la tendance de l\u2019\u00eatre humain \u00e0 vouloir aller jusqu\u2019au bout de ce qui est techniquement possible sans respect de l\u2019autre au sens tr\u00e8s large.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>C\u2019est vrai que dans la l\u00e9gende du Golem il y a ce c\u00f4t\u00e9 de la figure monstrueuse qui disparait, dont plus personne n\u2019a conscience jusqu\u2019au moment o\u00f9 elle finit par r\u00e9apparaitre, mais il est alors trop tard pour r\u00e9agir.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Quand on est artiste, quand on cr\u00e9e des choses qui font sens, on a une responsabilit\u00e9. En g\u00e9n\u00e9ral en tant qu\u2019\u00eatre humain on a des responsabilit\u00e9s. Dans mon \u0153uvre pour la <em>place du pr\u00e9fet Erignac<\/em> (Paris, 2004) o\u00f9 j\u2019avais mis des citations sur des bancs publics, plusieurs de ces phrases font \u00e9cho \u00e0 la responsabilit\u00e9. <em>\u00ab&nbsp;Chacun est seul responsable de tous&nbsp;\u00bb<\/em> ou encore <em>\u00ab&nbsp;Une nation qui n\u2019a pas de m\u00e9moire n\u2019a pas d\u2019avenir&nbsp;\u00bb<\/em>, ce sont des phrases sur lesquelles je suis tomb\u00e9 en dialoguant avec la famille Erignac. Dans son petit carnet je lisais une phrase apr\u00e8s l\u2019autre et je m\u2019y retrouvais. Il y avait beaucoup de r\u00e9flexions sur l\u2019autre, le dialogue, la responsabilit\u00e9, avec une certaine modestie aussi, et de l&rsquo;humour.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">J\u2019aimerais bien partager un instant avec vous, sans mots, avec le <em>D\u00e9tecteur d\u2019anges <\/em>(1992-1995). Cette \u0153uvre est une collaboration avec Jason Kara\u00efndros. C\u2019est un d\u00e9tecteur qui s\u2019allume quand un ange passe. On a montr\u00e9 ce d\u00e9tecteur dans des contextes tr\u00e8s diff\u00e9rents&nbsp;: des expositions, des colloques, des \u00e9coles, en France, Allemagne, Gr\u00e8ce, Tunisie, au Japon \u2026 Dans l\u2019espace public se serait g\u00e9nial \u00e9galement\u2026 On a travaill\u00e9 un an dessus avec un \u00e9lectronicien, Walter Goettmann, pour parvenir \u00e0 faire fonctionner le syst\u00e8me puisqu\u2019il fonctionne \u00e0 l\u2019inverse des circuits \u00e9lectroniques classiques. Par ailleurs, le microphone entendait son propre fonctionnement, comme l\u2019on peut entendre son propre battement du c\u0153ur. Il a fallu trouver un seuil de fonctionnement, et on peut le rendre plus ou moins sensible. Il a son caract\u00e8re \u00e0 lui.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>Les trois se taisent. Apr\u00e8s un temps d\u2019h\u00e9sitation, l\u2019ampoule du <\/em>D\u00e9tecteur d\u2019anges<em> s\u2019allume doucement.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Derni\u00e8re question&nbsp;: quelle est la question qu\u2019on ne vous a pas pos\u00e9 et que vous auriez aim\u00e9 entendre&nbsp;?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>(Apr\u00e8s un moment de r\u00e9flexion)<\/em> &#8230; elle est difficile et li\u00e9e au fonctionnement du march\u00e9 de l\u2019art. J\u2019ai 50 ans et le regard sur le temps et sur son propre travail change, on change d\u2019angle de vue. Jusqu\u2019alors je regardais en avant et maintenant je me dis, j\u2019ai fait tout \u00e7a et qu\u2019est-ce que j\u2019arriverai encore \u00e0 faire&nbsp;? La finitude du temps devient de plus en plus marqu\u00e9e avec l\u2019\u00e2ge. On s\u2019aper\u00e7oit qu\u2019aucun moment ne se r\u00e9p\u00e8te, qu\u2019aucune occasion ne se repr\u00e9sente. La question que je me pose est&nbsp;: qu\u2019est-ce que je suis arriv\u00e9 \u00e0 faire&nbsp;? Pas grand-chose, sur Google il y a 100 000 000 autres entr\u00e9es, et nous sommes des artistes marginaux, inexistants sur le march\u00e9 de l\u2019art et du coup pratiquement invisibles dans le milieu de l\u2019art. \u00c7a donne un sacr\u00e9 coup \u00e0 l\u2019estime de soi car on ne vaut rien aux yeux du march\u00e9 et de l\u2019\u00e9conomie&nbsp;: on ne vaut rien, donc notre travail ne vaut rien ? La question que je vous pose est&nbsp;: qu\u2019est-ce que \u00e7a vaut, ce type de travail&nbsp;?<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Premiers pas Comment vous est venue votre vocation d\u2019artiste&nbsp;? Quel est le proc\u00e9d\u00e9 de cr\u00e9ation que vous utilisez et comment mat\u00e9rialisez-vous et exploitez une id\u00e9e&nbsp;? Concernant ma vocation d\u2019artiste, je crois qu\u2019on a quelque part en soi un besoin imp\u00e9rieux de s\u2019exprimer. 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