Art urbainIntégrale

Matt_tieu

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Des autruches de craie qui courent sur les murs

« Je pense qu’il ne faut pas aller dans la rue pour se mettre en avant, mais pour partager, rencontrer des gens, porter un message. »

parcours

Qu’est-ce qui t’a poussé à avoir une pratique artistique régulière ?

J’ai toujours côtoyé ce milieu, et j’ai toujours dessiné. Voulant représenter ce que je voyais, j’ai d’abord fait du graff à Nancy, mais c’est en arrivant à Paris il y a 4 ans que j’ai vraiment ressenti le besoin de faire quelque chose. Deux semaines plus tard ont eu lieu les attentats du Bataclan, et l’atmosphère pesante qui a suivi m’a poussé à partager mon univers, pour essayer d’apporter un peu de légèreté aux gens, leur redonnant le sourire tout en allant à leur rencontre, car je dessine toujours en pleine journée. Un moyen d’apporter ma petite touche pour passer ce cap. De fil en aiguille, j’ai découvert le travail d’artistes crayeurs, et une addiction s’est développée. C’était aussi pour moi un moyen de découvrir la ville, d’arpenter les ruelles pour trouver un sport, me perdre pour finalement me retrouver.

Cette transition s’est-elle faite naturellement ?

Oui, car le medium que j’utilise est très léger, parle à tout le monde, et n’est pas tant dans la dégradation que dans la salissure. Dès lors, la réaction des gens a toujours été plutôt bonne, ce qui fait que je n’ai jamais eu vraiment à me cacher, et qu’assez naturellement j’ai pu travailler afin d’embellir l’endroit que je voulais m’approprier. J’avais un peu d’adrénaline au départ, mais désormais moins.

LA CRAIE COMME MEDIUM

Pourquoi avoir choisi de travailler à la craie ?

Il y a un côté pratique : c’est facile de s’en procurer, de la transporter, elle tient dans une petite boîte, il est possible de l’effacer, et n’est pas si éphémère, pouvant résister assez longtemps. J’avais aussi envie d’appréhender quelque chose de nouveau, qui n’a pas été énormément exploré sur les murs, au contraire d’autres mediums comme le collage ou le graff. Des tableaux en ardoise de cuisine à la rue, la transition s’est ainsi faite naturellement. C’était aussi l’occasion d’entamer une nouvelle démarche, car la craie m’a poussé à aller vers les gens, et des endroits que je ne connaissais pas.

La craie possède aussi une dimension spontanée.

Exactement, il n’y a pas besoin de préparatifs particuliers, et il est possible de trouver un endroit inspirant et d’y représenter quelque chose, sans forcément avoir eu un travail d’atelier en amont. La plupart du temps je travaille ainsi de façon spontanée, me perdant à un endroit et m’adaptant à ce que j’y rencontre. Parfois il m’arrive également d’en repérer sans savoir quoi faire, je prends alors une photo pour pouvoir y réfléchir.

La craie construit un jeu marqué avec la couleur de fond. Comment sont constitués ces contrastes, notamment dans lorsque tu ajoutes des incursions colorées.

Le travail de recherche sur le lieu est primordial, car la craie nécessite un fond sombre, pas trop rugueux. Si ces règles ne sont pas respectées ton dessin ne sera pas mis en avant de la meilleure des façons. En dehors de cette contrainte, la rue offre une multitude d’espaces dans lesquels s’incorporer. Concernant l’utilisation de la couleur, elle va me permettre de mettre en avant certains éléments, certains objets, et de donner plus de profondeur à mon dessin, tout en le rendant plus chaleureux. Suivant la situation, je me garde la possibilité d’en ajouter, tout comme le fusain.

Utiliseras-tu toujours la craie ?

Je pense que c’est important pour moi de continuer à utiliser la craie car c’est elle qui me permet de me différencier, tout en continuant à faire évoluer ma technique pour rester à l’affût de ce qui se fait. Mais l’affichage sauvage pourrait être une piste pour changer de medium et utiliser la peinture. J’expérimente également de nouvelles techniques au travers de fresques pour lesquelles j’utilise de l’acrylique et du pastel gras, comme pour le travail d’atelier. Lorsque l’œuvre a vocation à rester j’adapte mes outils pour la rendre plus pérenne.

DEUX FIGURES

Ton travail a d’abord tourné autour de deux figures majeures : un visage et une autruche.

Ce sont des visages que je dessine depuis mon enfance, et qui sont inspirés de l’art khmer. Mon père adorait ça et je les dessinais machinalement. Ils ont des traits forts et apaisés, en plus d’être graphiques. Néanmoins, il leur manquait la possibilité de jouer avec le décor, ce que j’ai davantage réussi à faire avec les autruches. Je me suis saisi de cet animal car j’adorais sa bonne bouille, pour pouvoir la mettre en scène dans des situations cocasses qui évoquent l’actualité. En plus de sa capacité à « faire l’autruche », c’est aussi le plus gros oiseau du monde, ce qui permet de lui donner des positions humaines. Comme elle parle à la fois aux enfants et aux adultes, il est plus facile de lui donner une double lecture.

Entre ces premières autruches et aujourd’hui, ton trait a fortement évolué. Quelles pistes de recherche t’intéressent ?

D’un point de vue technique je cherche à revenir aux bases, car n’ayant pas de formation artistique je pense qu’il est bon de travailler sur l’anatomie, les ombrages. Je suis le premier à me lasser de ce que je fais et je n’ai pas envie de lasser ceux qui me suivent. De plus, j’essaie d’être sensible à l’actualité, pour porter un message qui, bien que léger, soit un peu plus engagé. C’est notamment le cas des squelettes qui évoquent la disparition des espèces, et me permettent de travailler les contrastes pour dessiner plus vite. Nous avons une telle visibilité en tant qu’artistes de rue que c’est à nous de nous emparer des messages qui nous sont chers pour communiquer. Aujourd’hui j’en suis à ma troisième « série » de dessins à la craie, et je conserve chacun de ces univers comme un bagage, pouvant le laisser de côté un certain temps avant de le reprendre et le retravailler, l’important étant d’aller chaque fois au fond des choses.

QUESTIONS URBAINES

Quelle est la particularité de la rue en tant qu’espace de création ?

La rue est gratuite, c’est un lieu de rencontres spontanées, mais elle constitue aussi une prise de risques plus important car on s’y expose au regard des gens, là où l’exposition regroupe un public davantage convaincu. S’il est important d’être facilement identifiable, car un nouvel artiste arrive chaque jour, un travail de fond est nécessaire pour susciter davantage d’interactions. Dans tous les cas, je pense que la rue fait elle-même le travail, en décourageant ceux qui n’y tiennent pas vraiment.

Quel rapport as-tu à la dimension éphémère d’un travail urbain ? Comme tu le soulignais, la craie a tendance à s’estomper assez longtemps.

Cela ne me dérange pas car l’essence même de l’Art urbain est selon moi son caractère éphémère. En réalité cela m’arrange presque de pouvoir choisir la durée de vie d’une création, et de me dire qu’elle sera immortalisée par la photographie, même si elle sera assez brève dans la rue. De plus, la craie n’est pas si éphémère, suivant l’endroit et l’exposition choisie une pièce peut rester plusieurs mois, voire s’incruster ou rayer au contact de textures comme la pierre poreuse ou le métal. J’ai certains dessins présents depuis plus d’un an, un peu altérés mais toujours présents. L’œuvre continue à vivre, et si elle ne vieillit pas toujours bien, les gens peuvent néanmoins se déplacer pour la voir après qu’elle ait été publiée sur les réseaux.

Quel est ton rapport à la photographie ?

Je réalise un travail d’archivage de tout ce que je fais. Ce n’est pas un travail artistique, car je ne suis pas photographe, mais je m’en sers pour communiquer et mettre en avant mes créations par la photographie, qui sera partagée sur les réseaux sociaux. Ainsi, la photo voyagera plus que l’œuvre elle-même. Cette démarche est complémentaire et presque indispensable pourtant, si l’on peut être tenté de considérer que l’œuvre finie est celle publiée en ligne, il ne faut pas oublier la démarche première, sans quoi la photo finit par prendre le pas sur le lieu lui-même.

As-tu l’impression d’avoir rejoint un courant artistique préexistant ?

Je fais attention à ce qui s’est fait avant, pas uniquement en Street-Art mais dans tout l’Art urbain. Si nous sommes là aujourd’hui, c’est parce que les graffeurs et les vandales ont ouvert des portes, montrant ce qu’il était possible de faire. J’essaie d’apporter quelque chose de nouveau, tout en respectant les codes et le travail de ces gens-là. Je pense ainsi faire partie d’un mouvement à part entière, même si je m’y suis inscrit tardivement. Il n’a jamais été aussi facile de dessiner dans la rue, tant grâce au nombre de techniques qu’au regard des passants et des pouvoirs publics, qui ne voient plus ces dessins comme des tags.

Pourtant, je pense qu’il ne faut pas aller dans la rue pour se mettre en avant, mais pour partager, rencontrer des gens, porter un message, et donner une autre dimension à son travail sans s’en servir comme premier vecteur de communication. On voit de plus en plus de marques faire de la publicité vandale, ce qui constitue pour moi une dérive.

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Photographies: Matt_tieu

Entretien enregistré en juillet 2019.

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