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"Zèbres, girafes, panthères ou tigres offert une possibilité infinie de renouvellement au niveau visuel. Bien sûr, ils permettent aussi de renouer avec un engagement social au travers de leur aspect universel et peuvent être appréciés par tous, quel que soit l'âge, la culture, ou l'origine sociale. J'ai toujours trouvé important que le plus grand nombre de gens se retrouvent dans ce qui était proposé dans la rue."

Parcours

Comment êtes-vous devenu artiste ?

Je dessinais pas mal étant petit, jusqu’à la préadolescence. Ma mère m’a rappelé que j’avais décoré ma chambre d’enfant en peignant directement sur le mur un grand personnage. J’ai commencé à peindre dans la rue plusieurs années après, en 1989, avec une démarche plus militante, en participant à la défense du quartier de la Moskowa où j’habitais alors. J’avais vu le travail de quelques personnes qui intervenaient dans l’espace public, comme Jérôme Mesnager ou Miss.Tic et j’ai voulu faire la même chose. Cependant, ma formation initiale est plutôt graphique - je suis ouvrier du livre - et, en tant qu’apprenti typographe, j’ai appris le dessin de lettres et la colorimétrie.

Qu’est-ce qui justifiait l’implantation de vos œuvres dans des quartiers comme celui-ci ?

Le quartier de la Moskowa était en train d’être muré et des palissades en béton étaient élevées, ce qui créait un aspect mortifère. J’ai décidé de peindre pour relancer la vie du quartier. Peut-être qu’il y a des murs intéressants dans le 16ème arrondissement, mais ça me parle moins. Je suis issu du peuple, donc si j’ai envie de peindre, c’est avec les gens. Il existe des inégalités au niveau culturel: même si tout le monde peut aller dans un musée ou une galerie, car c’est une démarche personnelle, il y a cependant des quartiers où ces pratiques sont favorisées par l’éducation. Dès lors, il est selon moi moins justifié d’aller dans ces endroits et je suis très attaché au fait de peindre d’abord dans les quartiers populaires. Ainsi, je travaille principalement dans le nord-est parisien, même si j’ai déjà participé au parcours de la Bièvre, ou installé une création avenue Matignon il y a plus de 15 ans !

Choix du pochoir et évolutions techniques

Pourriez-vous revenir sur votre création du pochoir, qui permet le passage de la photographie à la peinture?

Le choix du pochoir est un choix de facilité, car je ne suis ni illustrateur ni peintre. Je pars le plus souvent d’une photo que je redessine avant de l’imprimer et de la tailler. Auparavant, j’utilisais la technique du multi-couches en polychrome mais, à l’occasion d’une résidence artistique en Inde, j’ai eu l’occasion de peindre au pinceau, ce qui m’a permis d’avoir une nouvelle approche et d’innover. Plusieurs raisons me poussent à progressivement laisser le spray de côté. Ce n’est pas très bon pour la santé, même en peignant avec un masque. Ensuite, lorsqu’on travaille dans la rue à la bombe et masqué, le contact est moins facile qu’avec une palette à la main. Enfin, après avoir utilisé la même technique pendant plus de 20 ans, le pinceau permet de casser la routine pour retrouver une surprise au niveau du rendu. Je travaille les volumes, les expressions, je suis de nouveau confronté à l’incertitude. Ainsi je me sens plus peintre.

 

Comment procédez-vous au pinceau?

Après un léger spray, je remplis mon fond en gardant un peu de transparence pour pouvoir travailler les volumes. Puis je positionne mon pochoir de détails (souvent le noir) que je fais soit à la brosse à pocher soit à la bombe. Certaines de mes peintures sont réalisées entièrement  au pinceau et à  l’acrylique, notamment en Inde car les bombes n’y sont pas de bonne qualité. Je pense progressivement me libérer du pochoir pour les grandes pièces, mais ce n’est pas évident car celui-ci permet de conserver l’approche des dimensions.

A la différence d’autres artistes urbains, vos œuvres nécessitent un premier repérage.

Il y a toujours un repérage, car je ne peux pas me promener avec tout mon matériel. Je pense aussi qu’il faut avoir une réflexion sur le lieu: avec les animaux se pose déjà la question de la taille, mais il faut aussi songer à la perspective, à ce qu’il y a autour… Il y a également des animaux plus pertinents que d’autres suivant l’endroit. Dans tous les cas, mes peintures auront un aspect décalé: c’est un choix purement subjectif qui fait pencher pour une girafe plutôt que pour un hippopotame!

Votre style est aussi reconnaissable à l'utilisation de couleurs vives et unies qui évoquent l’enfance.

C’est vrai que ces couleurs sont voyantes, mais ce sont celles de la nature ! Un tigre est orange, un léopard jaune, un zèbre rayé noir et blanc : je n’ai rien inventé. Je m’autorise parfois des panthères violettes ou des tigres bleus mais, curieusement, lorsque le dessin est réaliste, cela passe très bien et les gens ne s’en rendent même pas compte. C’est rigolo de poser comme une évidence quelque chose de complètement incongru. Cela fait partie du message: le monde animal rappelle la nature et la liberté; la couleur la joie et la lutte contre le béton et la grisaille. Mais il y aussi de très grands artistes comme Jef Aérosol, YZ ou Ender qui peignent dans des niveaux de gris et font des choses magnifiques.

 

Existe-t-il une différence entre votre travail de rue et d’atelier?

Je trouve qu’il y une synergie entre l’atelier et la rue. Avec ma dernière exposition où je peins sur du bois brut, je suis revenu aux basiques. Les gens sont contents car ils retrouvent un univers qu’ils aiment. Au début, cela m’ennuyait de devenir l’artisan de l’animalier en travaillant uniquement au pochoir. Mais en utilisant à nouveau le pinceau j’évite la routine. Cette remise en cause m’a permis de travailler sur un support que j’aime et qui plait aux gens, tout en faisant évoluer mon style.

Des animaux et des hommes

Pourquoi avoir choisi de représenter des animaux de la savane ? Pour leur aspect ludique?

C’est d’abord un choix personnel, j’adore les animaux. Zèbres, girafes, panthères ou tigres offrent une possibilité infinie de renouvellement au niveau visuel. Bien sûr, ils permettent aussi de renouer avec un engagement social au travers de leur aspect universel et peuvent être appréciés par tous, quel que soit l’âge, la culture, ou l’origine sociale. J’ai toujours trouvé important que le plus grand nombre de gens se retrouve dans ce qui était proposé dans la rue. Le choix de ces animaux de plus en plus rares et en voie d’extinction se justifie aussi par leur liberté, qui renvoie aussi au mode d’action sans autorisation mais aussi à la façon décalée que cela a de ramener la Nature dans la ville.

 

N’existe-t-il pas un risque d’enfermement? Développez-vous votre bestiaire au fil du temps?

On se laisse vite enfermer, même si le monde animal est assez vaste pour permettre d’aller vers d’autres univers. Si j’ai réalisé des manchots ou des ours polaires, je trouve que je ne me renouvelle pas assez. J’aime bien les pandas mais je n’en ai peint que lors de ma résidence en Chine. Dans la mesure où j’utilise les pochoirs de la rue pour faire des tableaux, j’essaie d’avoir des animaux qui sont séduisants: les reptiles ne m’attirent pas, d’autant plus que leur rendu est difficile. Je ne cherche pas à tout prix l’originalité. Et j’aime beaucoup les félins! Je m’étais dit que j’allais attaquer les oiseaux mais je n’ai pas encore eu le temps.

Vos œuvres, par leur accessibilité, créent un lien avec le public. Comme avec le Corps Blanc de Mesnager, on a l’impression qu’avant d’être porteuses de sens elles créent déjà une connivence.

Elles sont d’autant plus accessibles que les gens se les approprient. Les peintures qu’on offre dans la rue deviennent celles des gens du quartier. Ils les défendent, les subliment, les entretiennent, leur font des déclarations d’amour. Tous les âges les apprécient: une grand-mère m’a dit à une séance de dédicace: “Vous avez fait une girafe devant ma porte et à chaque fois que je sors de chez moi elle me fait un tel bonheur, un tel plaisir.” On a envie de pleurer quand ça se passe comme ça.

 

Le style Mosko dans l’identité visuelle des animaux est immédiatement reconnaissable par les passants. Pensez-vous que son aspect simple lui donne une plus grande force visuelle ?

Il y a une patte. Mais comme je peins avec un masque, les gens ne me reconnaissent pas forcément, d’autant plus que ce sont souvent des heures où eux-mêmes travaillent. Mais beaucoup connaissent les peintures avant de réaliser qui sont les artistes. Pourtant, ils sont capables de restituer les œuvres et les parcours! C’est aussi pour ça que l’art urbain est une aventure humaine.

La rue comme espace social

Comment ancrez-vous vos créations dans l’espace urbain ?

Plusieurs conditions déterminent le choix du lieu. Il y a des murs qui nous parlent et nous appellent, d’autres qui sont choisis pour pouvoir réaliser des interventions artistiques dans des quartiers où il ne se passe pas grand-chose. Il y a pour moi un aspect social dans la peinture de rue, même si cela peut varier en fonction de l’époque et des motivations de chacun. C’est une démarche militante, mais aussi ludique et ouverte au partage.

 

Quel était le but des artistes urbains des années 80 ?  

Nous voulions apporter quelque chose au quotidien des gens, même si cela n’exclut pas nécessairement d’avoir des ambitions commerciales. Notre engagement initial était de mettre l’Art dans la rue ce qui a été une réussite. L’art urbain offre cette possibilité de proposer une ouverture, un plaisir immédiat. Je ne suis pas du tout nostalgique de l’époque où on était une dizaine. C’est à nous de nous renouveler, de savoir maintenir notre place si on en a envie. L’ampleur du mouvement aujourd’hui est aussi dû à une explosion des vecteurs de communication.

 

Pourriez-vous revenir sur la création du zoo de Ménilmontant dans les années 90 ?

Le zoo de Ménilmontant marque ma première rencontre avec Jérôme Mesnager et Nemo, qui a débouché sur cette œuvre collective. Les services publics avaient tellement peur que ça devienne un terrain d’aventure qu’ils ont construit un mur de plusieurs mètres derrière les grilles déjà présentes. Nemo était très en colère et, lorsqu’il est revenu de Colombie, il est allé casser le mur avec une masse ! Une équipe de télévision japonaise était là pour filmer l’arrivée des policiers qui ont embarqué tout le monde ! Au bout du compte, le trou n’était pas très grand mais la symbolique était forte.

Pourriez-vous peindre partout ?

J’ai toujours fait la distinction entre les murages et les autres murs. J’ai toujours respecter la propriété privée, mais je ne considère pas les murages comme telle. Cependant, la loi ne raisonne pas de cette façon et il y  toujours une prise de risque, même si ma thématique et mon approche le limite grandement. L’illégalité ne m’a jamais motivé. Un monsieur qui me regardait peindre s’énervait contre cette dépense d’argent public pour une œuvre éphémère. Quand il a compris que nous faisions ça gratuitement et illégalement il n’en revenait pas!

 

Est-ce qu’un dialogue graphique avec le public s’est déjà noué autour d’une de vos créations?

J’ai peint des manchots avenue du président Wilson. Au bout d’un an des enfants les ont baptisé au feutre, ce que je vais laisser. J’ai aussi un zèbre rue de Rosny très graphique, style art déco. Des tagueurs sont venus incruster de petits graffitis dans le noir, sans toucher à la structure. Je trouve ça réussit, sans dénaturer l’œuvre de départ, et ça lui permet ainsi de vivre et d’évoluer dans son environnement. Ce qui me peine, c’est la volonté de détruire ou de vandaliser, même si elle est rare car . je ne suis pas en concurrence avec mon univers! De plus, je ne recouvre jamais personne: s’il y a un petit graffiti je me place sur le mur d’à côté. On ne peut pas demander à être respecté quand on ne respecte pas les autres. C’est pour cela que je préfère les collaborations aux gens qui viennent s’incruster avec différentes visées.

Est-ce aussi facile de trouver un espace de création sur les murs aujourd’hui que dans les années 90 ?

Forcément, plus il y a de gens qui s’expriment dans la rue, moins il y a de murs à peindre. Néanmoins, il y a des endroits où ce n’est pas la bousculade pour aller peindre, comme la Courneuve, où j’ai réalisé mon dernier travail, ou Montreuil. En réalité il reste des murs disponibles, mais il faut souvent quitter Paris ou changer d’arrondissement. Avec Michel Allemand nous avions l’habitude de peindre dans les 19ème ou 20ème arrondissements, car il a toujours des murs libres là-bas.

 

Comment conciliez-vous le caractère éphémère de l’art urbain avec le fait de repeindre une œuvre (ce qui la rend pérenne) ?

Je ne suis pas particulièrement attaché à l’aspect éphémère de l’art urbain : si une peinture peut durer 10 ans je n’ai rien contre ! Il y a des quartiers où mes peintures ont tenu 15 ans et d’autres, notamment le long du parcours de la Bièvre, où j’ai été toyé tout de suite. Certes, il y a dans ces quartiers centraux une telle accumulation d’auto-promotion que je n’aimerais pas que ce soit mon environnement quotidien.

Lorsqu’on m’avait demandé quoi faire pour les 10 ans de la Bièvre, je leur avais suggéré de tout recouvrir. Ce serait bien de tout effacer pour recommencer tranquillement à partir de rien. A des enfants qui un jour menaçaient d’effacer ma peinture, j’avais répondu que n’habitant pas là, ce serait eux qui verrait le résultat au quotidien. Ils n’y ont pas touché. Les vieux ont dit que tout allait être détruit, mais il n’y a rien eu, exceptée une décalcomanie d’un chien qui mordait les fesses d’un Corps Blanc. Le rôle social de la création est aussi visible dans ce respect qui entoure les œuvres dans la rue.

Collaborations et évolution de l’Art urbain

Quelle a été l’évolution du binôme Mosko & Associés?

Je signais Mosko en démarrant, puis lorsque Michel m’a rejoint on a travaillé ensemble sous le nom “Mosko & Associés”. L’idée d’associé permettait d’intégrer des gens qui participaient à l’aventure en gravitant autour de nous, c’était assez fédérateur. Cette collaboration a duré un grand nombre d’années à travers la réalisation de travaux avec des artistes comme Jef Aérosol, Speedy Graphito, Jérôme Mesnager ou Nemo. L’apogée de notre travail commun fût sans doute en 2005 avec la participation à Section Urbaine. Ensuite, cela a progressivement diminué et l'événement au carré de Baudouin en 2009 a constitué le point d’orgue de la double collaboration avec Nemo et Mesnager. En 2015, nous avons décidé de changer de signature, car nous ne travaillons plus ensemble et cela m’évite de devenir schizophrène en signant à deux un travail réalisé seul !

 

Votre parcours met en avant l’importance de ces collaboration artistiques. Comment se manifeste-t-elles désormais?

Effectivement la dimension humaine du travail passe non seulement par le rapport au public mais aussi par la collaboration avec les autres artistes. J’ai la chance d’être sollicité pour participer à des évènements collectifs, avec des gens qui sont beaucoup plus jeunes que moi,  et cela passe aussi par cette forme de rencontre ponctuelle, même si la relation est moins fusionnelle. Ce ne sont pas tant des collaborations que des moments de création communs, où l’on se retrouve pour travailler ensemble dans un même lieu.

Quel regard portez-vous sur les débuts des jeunes artistes aujourd’hui par rapport au votre?

J’ai démarré à la fin de la première vague de street-art, qui débute notamment avec Epsylon Point en 1979 et Jérôme Mesnager en 1983. Quand j’ai commencé, l’art urbain n’avait pas encore suscité toutes ces vocations comme aujourd’hui. Je n’ai rien contre les gens qui sont artistes professionnels, mais je trouve dommage de rencontrer des jeunes qui anticipent déjà leur parcours: où est le plaisir de la rencontre ? Ils ont déjà un objectif de carrière, veulent vendre des tableaux en galerie. Je n’ai jamais eu cette démarche-là : 15 ans séparent ma première peinture de rue de ma première exposition ! J’ai toujours été salarié, sans jamais vouloir quitter le boulot que j’aimais. Cependant, il faut reconnaître que quitter un travail pour se lancer dans l’art de rue est courageux, surtout de nos jours où il y a beaucoup de prétendants mais peu d’élus.

Selon vous, est-ce que la légitimité d’un artiste de rue se mesure à son ancienneté ?  

Je ne pense pas qu’il s’agisse d’une question d’âge. Il y a des gens dans le milieu du graffiti qui ont 35 ans et presque autant de peintures que moi à leur actif, car ils ont commencé à peindre à 13 ans. D’autres peignent des friches depuis toujours : ils ont une vraie légitimité en tant qu’artiste, sans être pour autant dans la rue. L’univers du graffiti est plein de peintres de talent dont l’engagement ne passe pas par le rapport au public. Je suis admiratif de ces gens qui prennent des risques pour peindre dans les lieux peu accessibles pour l’amour de l’Art.

 

Vous avez commencé à un moment où peindre dans la rue était encore choix d’expression particulier avant de devenir un lieu de reconnaissance. Comment avez-vous vécu cette transition?

Sans vouloir faire de procès d’intention, je sens bien que souvent la volonté première de l’acte de peindre dans la rue n’est plus le partage avec les gens, mais la possibilité de se faire sa propre promotion. Pour moi, l’art urbain va plus loin que la peinture, les gens savent que c’est une chose qu’on fait pour eux. C’est d’ailleurs pour cela que je préfère le terme d’art urbain à celui de street-art. « Urbain » veut aussi dire « civil » : c’est un art social qui apporte de la poésie et du merveilleux.

Un grand merci à Mosko pour la réalisation de cet entretien. 

Entretien enregistré en juin 2017.