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Teuthis

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Une encyclopédie des espèces sous-marines

« Je dois avoir dans mon subconscient un amour pour ces teintes de gris, et c’est pour ça que mes dessins ont souvent des couleurs un peu passées, dans les tons pastels et désaturés. »

parcours

Comment es-tu devenu artiste ?

J’ai toujours dessiné, et dès 16 ans je faisais du graffiti, du lettrage et des personnages. J’avais un autre pseudonyme – Nawek – et faisais partie d’un collectif au Havre, avec lequel on peignait sur des terrains vagues, des blockhaus ou des piliers d’autoroute. J’ai ensuite fait des études d’océanographie à Paris 6, et j’ai arrêté le graffiti. Alors que je commençais à travailler en tant que biologiste marin sur les calmars, j’ai eu à nouveau du temps pour moi, et j’ai pu recommencer à dessiner, mélangeant l’esprit du dessin naturaliste au côté graphique de mes premiers lettrages. Je me suis alors mis à l’affichage, car cette pratique est plus rapide et mieux tolérée.

Grondin perlon (Chelidonichthys lucerna)
Dès lors considères-tu tes premiers pas dans la rue à travers le graffiti ou le collage?

Il y a vraiment eu deux phases différentes. La première en graffiti sauvage, et celle, à partir de 2013, où je me suis mis à l’affichage et pris le pseudonyme Teuthis. Je passe alors au dessin naturaliste, affiché en grand format. J’ai tout de suite adopté cet univers aquatique qui est celui qui me touche le plus, étant originaire du Havre. Dès 4 ans, je dessinais des poissons. Je pêchais beaucoup avec des potes, et j’allais tout le temps au Muséum.

As-tu collé tes dessins instantanément dans la rue ?

Mes potes du collectif L2A au Havre m’ont chauffé à passer au collage car il m’était devenu difficile de réaliser mes dessins – un poil détaillés – rapidement à la bombe dans les rues. Comme j’avais accès à une grosse bécane d’impression, j’ai fait le test en collant un calmar de quatorze mètres par quatre en collaboration avec Père Dedu qui était au top sur cette technique… On l’a collé sur un hangar du Havre et le lendemain le résultat était évident, tout le monde en parlait.

Nautilus pompilius (2015)
En tant que jeune artiste, as-tu limpression de faire partie dun courant artistique préexistant ?

J’ai davantage l’impression qu’il s’agit d’une démarche personnelle. Quand je discute avec d’autres artistes, j’ai l’impression que nous avons chacun notre signature. Comme je viens du graffiti, j’ai de temps en temps plus d’affinité à comprendre la démarche de mecs qui vont sur l’autoroute ou sur le périphérique, des puristes qui me font vibrer. Contrairement à d’autres, je ne joue pas sur l’interaction avec le cadre urbain, hormis pour le silure réalisé avec Ardif, où il me tenait à cœur que la Seine apparaisse sur la photo. Comme le mot Street-Art est très vaste, je me définirais plutôt comme illustrateur d’abord, et affichiste par extension.

J’aime beaucoup les collaborations car elles permettent de sortir de la routine du quotidien et obligent à quitter ses retranchements. Cela m’oblige à m’adapter et donne des créations originales. Mais j’aimerais aussi faire des collaborations avec des graffiteurs qui peuvent être très intéressantes.

Encyclopédie des espèces sous-marine

Ton travail se distingue par une rigueur quasi-scientifique dans le tracé.

Cela vient de ma formation, du fait d’avoir trainé dans de vieilles bibliothèques. Il y a en Sciences une culture du dessin précis, ayant pour but de se rapprocher le plus possible du réel pour mieux l’archiver et le documenter. Ce sont des dessins très déployés, très figés. Ainsi, je ne fais jamais de dessin de trois-quarts, mais toujours de côté, de dos, essayant vraiment de respecter les codes du dessin naturaliste. Je les trace à l’encre de Chine, tout en les parsemant de petits points qui rappellent que ces dessins étaient souvent des gravures. Concernant les couleurs j’utilise celles qui définissent l’espèce. Pour le crabe petit pois on remarque par exemple des tâches de vin, et un corps clair et légèrement rosé. Partant de cette dominante, je fais des tests couleur, et je les mélange.  Je compose ainsi ma propre recette graphique.

Flamand rose (Phoenicopterus roseus)
Envisages-tu ces dessins comme une classification des espèces ?

Je pars à chaque fois d’un animal réel et indique le nom scientifique. L’idée est de balayer la biodiversité, qui est un sacré puit d’inspiration. Il m’arrive aussi de dessiner des objets, comme des scaphandriers ou des compas. Si je prends à chaque une fois une photo, je ne réplique pas les collages, à l’exception de quelques-uns dupliqués entre Le Havre et Paris.

J’aime bien faire des espèces qu’on ne voit pas souvent. Quand tu te balades à Paris, tu vois systématiquement des chats, des lions, des perroquets. C’est bien de dessiner une petite crevette, qui ne vit que dans une région spécifique, non seulement parce que c’est très graphique, mais aussi parce que cela va davantage surprendre les gens. J’écris souvent en petit le nom scientifique de l’animal, ce qui peut également faire prendre conscience aux gens qu’ils existent et attiser leur curiosité.

Les brisures que tu incrustes donnent à ton dessin une dimension plus graphique.

Les brisures apportent une fragilité, un aspect un peu minéral, qui évoquent aussi la ville du Havre, rasée pendant la guerre et reconstruite en béton. Les paysages y sont essentiellement composés de caillou, de silex, de digues, de blockhaus, c’est une architecture brutale. Je dois avoir dans mon subconscient un amour pour ces teintes de gris, et c’est pour ça que mes dessins ont souvent des couleurs un peu passées, dans les tons pastels et désaturés.

Planifies-tu ces cassures dès le premier trait ou déstructures-tu ton dessin dans un second temps ?

Je commence toujours à partir d’un modèle, par exemple une vieille gravure. J’essaie de trouver au crayon la forme parfaite, puis de voir où je pourrais placer ces lignes, sans jamais faire de parallèles. Ensuite je commence à casser. Elles arrivent donc dans un second temps, et permettent de ne pas représenter simplement un animal, mais d’apporter une recherche aussi graphique qui sort de simple dessin animalier. Elles permettent de se réapproprier les formes de la Nature, qui sont parfaites mais auxquelles on a envie, en tant qu’humain, d’ajouter quelque chose.

Comment vois-tu évoluer ton travail ?

Je pense que je conserverai toujours cette signature aquatique inhérente à mon travail. Teuthis veut dire calmar, et la mer est tellement foisonnante, pleine d’animaux invisibles ou oubliés. Lorsqu’on marche le long de la Seine, on ne se rend pas compte de la présence de silures et de brochets. Moi je les sors de l’eau pour les mettre dans la rue. Cet univers silencieux m’a toujours fasciné. Peut-être qu’à un moment je voudrais m’en éloigner d’une façon ou d’une autre, notamment en cassant de plus en plus mes dessins, sans pour autant qu’ils en deviennent abstraits.

Le collage et la rue

Pourquoi avoir fait le choix du collage ?

En graffiti je réalisais des lettrages très simples composés de 2 ou 3 couleurs, avec pour objectif de faire en dix minutes une pièce de cinq mètres de long. Le travail de précision que je fais aujourd’hui rend impossible une pratique sauvage sur un mur. Au Havre, comme l’architecture est classée au patrimoine mondial, la brigade anti graffiti est extrêmement efficace. Le fait de m’être mis à l’affiche m’a donc aussi permis d’accéder à des murs que je n’aurais jamais osé attaquer en graffiti. Comme ce n’est pas véritablement une dégradation matérielle, elle permet aussi d’éviter les poursuites. Le collage m’a ainsi permis de taper des pièces de plusieurs mètres de long en plein centre-ville. Il est même arrivé qu’à Paris les flics me demandent ce que j’étais en train de faire, avant de me souhaiter une bonne soirée.

Le collage est une technique particulièrement éphémère.

C’est vrai que c’est un inconvénient, qui en même temps est à l’image des espèces et de la biodiversité aujourd’hui : les affichent s’effilochent, se désagrègent. Cela prouve aussi que le mur vit : une fois que l’affiche est partie, on passe à autre chose. Je ne réplique jamais les murs, ne collant jamais deux fois au même endroit, pour toujours obtenir une photo unique.

Pourquoi coller des pièces uniques ?

Les gens sont plus contents lorsqu’ils trouvent le dessin, et le prennent en photo. C’est aussi un moyen de me forcer à me renouveler. Il est facile en affichage de se reposer sur ses lauriers, d’en faire un beau et de le répliquer vingt fois. Je me force à ne pas le faire. J’en fais un, le prends en photo, l’archive et c’est bon.

Comment choisis-tu les endroits où coller ? Prends-tu tout ton travail en photo ?

J’aime bien les endroits très visibles, et si possible qui ne se soient jamais fait taper avant. Au Havre je suis très content d’être à chaque fois le premier, alors qu’à Paris c’est presque impossible. Je classe toutes mes photos, afin de pouvoir les archiver et d’en faire un jour un bouquin répertoriant la date, les coordonnées géographiques et le nom de l’espèce.

Que tapporte la rue en tant quespace de création ?

Comme mon dessin est hyper minutieux, je passe mon temps courbé sur ma feuille. Il m’arrive même de travailler à la loupe binoculaire pour les poils ou les plus petits points. Il est intéressant d’avoir ce second temps qui n’a rien à voir, en travaillant à très grande échelle dans la rue, dans un geste beaucoup plus violent et accessible à tous. La gestuelle y est plus spontanée que dans mon dessin de départ. Cela offre aussi une adrénaline, et le plaisir le lendemain de retrouver son travail de la nuit collé là, en plus d’une dimension un peu narcissique. C’est jouissif de s’accaparer un mur avec des potes, c’est une sensation de liberté pure. Je pense que je ne pourrais pas m’en dissocier. Néanmoins, la rue n’est pas une nécessité dans mon travail.

Quel rapport as-tu à la photographie ?

La photographie a une place à part entière dans le prolongement du travail. Je vais prendre du temps à choisir l’angle de ma photo et quand j’obtiens une belle image, c’est un peu mon trophée. J’en prends toujours une première une fois l’affiche collée, afin d’avoir une photo de secours si l’affiche disparaît pendant la nuit. Ça m’est en effet arrivé deux fois de revenir et de ne rien trouver. C’est aussi pour cela que je ne refais pas deux fois les mêmes pièces : ce serait trop chronophage si ce devait être le cas.

Photographies:  Teuthis

Vous pouvez retrouver Teuthis sur Facebook et Instagram.

Entretien enregistré en octobre 2019.

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