Agrume
A LA RECHERCHE DE LA CLÉ DES SONGES
PARCOURS
Comment es-tu devenu artiste ?
J’ai commencé à griffonner au lycée car ma personnalité n’était pas très cohérente avec le système scolaire. J’ai trouvé une échappatoire à travers le dessin au stylo bille dans mes cahiers, me rendant compte que cela me plaisait. Je suis ensuite allé étudier à Lyon, ville où j’ai réellement découvert l’Art urbain. J’ai alors fait la rencontre de personnes qui m’ont permis de découvrir le Graffiti et le collage, de nouveaux mediums très intéressants car ils me permettaient de donner vie à tous ces dessins réalisés sur une table, pour leur conférer une nouvelle dimension qui les confrontait davantage au réel et à la vie urbaine. Mon premier collage date ainsi de 2014, dans un style très différent de celui d’aujourd’hui, plus naïf. Avec le temps mon dessin a évolué et mes problématiques également.
Ce passage à la rue a-t-il été simple ?
Tout était très fluide car j’étais jeune et ne me posais pas la question. C’était une période excitante car riche en rencontre, en apprentissage et en découverte, un moyen aussi de révéler une autre facette de la ville, car sachant que coller était illégal je sortais au départ la nuit, plongeant alors dans un autre univers, celui des ambiances nocturnes et des gens ivres des pentes de la Croix-Rousse. C’était l’exploration d’une ville nouvelle et la proximité avec des atmosphères particulières que l’on ne voit qu’à ces heures et que je ne serais pas certain de retrouver aujourd’hui.
JE EST UN AUTRE
Comment s’est effectuée la séparation de toi artiste et de ton personnage ?
Durant mon apprentissage, j’ai d’abord représenté des personnages masqués car je ne savais pas dessiner les visages, mais c’était également un moyen détourné pour ne pas assumer totalement une représentation de moi-même. Par automatisme je traçais un personnage ayant des traits similaires aux miens, avec les cheveux noirs. On retrouve cela chez beaucoup de dessinateurs de bande-dessinée qui se servent de leur physique comme modèle, car c’est celui qu’ils connaissent le mieux, celui grâce auquel il est le plus simple d’apprendre. Lorsque je me suis mis à utiliser des photographies, j’ai continué à me dessiner, faute de modèles. Cela était également cohérent avec mes thèmes assez personnels, des histoires composées de mon vécu et de mon passé.
Ce motif du masque a subsisté, car même si l’objet a disparu, ton personnage continue de se camoufler une partie du visage, comme une rémanence de cette époque.
J’assume de plus en plus la représentation de mon visage, mais pendant un moment j’ai ôté le masque pour continuer de me cacher derrière mes mains ou d’autres objets. Je ne peux néanmoins pas le faire en permanence, car je préfère changer de motif qu’être dans la répétition. Ce qui m’intéressait, c’était de pouvoir prendre différents caractères. Or, la création en atelier, si elle prend parfois l’apparence d’un enfermement et restreint le mouvement, permet a contrario l’introspection et le développement créatif. L’imaginaire croit, emportant avec lui le rêve et le vécu. Cela permet par les histoires que l’on développe d’aller partout et d’être qui l’on veut. C’est aussi pour cela que je colle dans la rue, afin d’éviter l’isolement dû à l’atelier. Pendant le confinement, certains artistes n’ont pas dû voir de différence majeure dans leur vie quotidienne.
On évoque souvent l’aspect onirique de ton travail, qui rejoint cependant le désir de conjurer la peur, de lutter contre le monstre. Ton personnage semble évoluer dans des projections de ses propres rêves, des univers n’existant que parce qu’il y est.
Je vois mon travail comme étant composé de deux facettes importantes, le rêve et la peur. J’ai l’impression que ces deux dimensions y sont rassemblées et se répondent. Le rêve vient adoucir la peur, qui de son côté permet de créer des scènes qui se rapprochent davantage du réel et de la vie de tous les jours. Mon personnage navigue parmi ces situations, jonglant entre ces deux ressentis, poursuivant ainsi son histoire. Tout est tourné autour de lui. Souvent, j’essaie de créer du sens à partir d’un vocabulaire d’image, en composant avec les différents éléments et les faisant se rencontrer.
Icare est à cet égard une prolongation intéressante de ton personnage car c’est une figure héroïque qui les entremêle.
Il représente pour moi la beauté qui rencontre sa fin. il s’agit de la vision que j’ai de ce qui nous entoure : je ne suis pas dans une représentation entièrement naïve de la nature dans le sens où je ne représente pas une fleur parce qu’elle est esthétiquement agréable. Elle est certainement belle pour ce qu’elle est mais aussi et surtout pour le symbole de l’éphémère qu’elle transporte, au même titre qu’un oiseau qui s’envole et un acte de prédation sont deux choses tout aussi intéressantes malgré leur caractère opposé. On retrouve cette dualité dans beaucoup d’éléments que j’utilise : animaux, plantes ou fleurs.
UNIVERS ÉVANESCENTS
Depuis ta série sur les ombres portées, tu travailles particulièrement les fonds qui adoptent progressivement une esthétique particulière.
Je suis à la fois tiraillé entre le souci du sens et celui de l’esthétique, car je souhaite que le fond et la forme se conjuguent le mieux possible. Le travail sur le fond me permet ainsi de véritablement envelopper le personnage, d’obtenir un meilleur cadre. Le papier peint que j’emploie souvent relève ainsi de la schématisation, celle d’un monde extérieur. C’est un raccourci car ce type de papier montre des motifs organiques répétés, idée de cycle très présente dans le monde qui nous entoure, à travers par exemple les journées ou les saisons. Il offre de cette façon la base d’un monde dans lequel je peux placer mon personnage. Mais je veux davantage essayer de le remplacer, pour ne pas m’y retrouver enfermé.
Quand tu parles de schématisation du monde extérieur, fais-tu référence à un cadre qui est celui de ton personnage ou celui de la rue ?
C’est la schématisation d’un monde extérieur, celle d’un écosystème dans lequel nous vivons et évoluons. C’est l’univers de mon personnage, qui vient s’inscrire dans la rue à travers le papier peint lorsque le mur n’offre pas de contexte intéressant. Cela devient alors une affiche ou un cadre qui s’ajoute à la ville. D’autres fois, le mur offre un caractère plus intéressant par son architecture et sa couleur, le cadre préexiste alors et il suffit de s’y inscrire, comme je l’ai fait dernièrement avec ma série de collage sur papier transparent permettant une intégration totale du mur et de son relief dans l’œuvre.
De ton travail émane l’idée d’une fugacité, des choses que l’on ne peut pas retenir.
Ce sont des émotions, des choses très belles que l’on ne peut mettre en cage et qui finissent par disparaître. Un papillon ou un oiseau sont des organismes vivants extrêmement fragiles évoluant dans un univers hostile. J’essaie vraiment de questionner ce rapport entre le personnage et l’écosystème dans lequel il évolue (qui n’est pas le nôtre, mais celui où l’on marche et dans lequel nous évoluons). En mettant les choses en parallèle, on s’aperçoit que nous sommes proches de ces animaux-là. Ainsi, je tente de retravailler un imaginaire équilibrant les rapports entre l’Homme et son environnement.
Le caractère volatile de l’action de coller renvoie-t-il à celui de ces espèces ?
Le collage entre totalement en cohérence avec ces thèmes, car lorsque l’on colle le but est d’aller le plus vite possible : en quelques minutes l’affiche est posée et je suis reparti. C’est un passage très fugace, un arrêt sur un trajet dans lequel on ne se met pas en scène, contrairement à la peinture murale qui renvoie davantage à la performance. Coller est un acte plus banal dans lequel il y a moins d’événements. En outre, la matière papier est particulièrement mince : savoir qu’il est possible de créer avec cette fine pellicule de bois entre en résonance avec ces thématiques.
LE COLLAGE, ART DE LA DISCRÉTION
Pourquoi avoir choisi le collage ?
Cela s’est fait par l’intermédiaire d’un ami qui commençait à l’utiliser et m’a expliqué la technique, avant de me proposer de l’accompagner. J’ai poursuivi dans cette voie et même si plus tard je suis parvenu à faire de la peinture murale, cela reste néanmoins pour moi le medium le plus simple et le plus accessible. En effet, je suis assez lent dans la réalisation, étant plutôt dans la réflexion que dans la spontanéité, et j’aime prendre mon temps pour dessiner et aboutir au résultat le plus proche de mon idée de départ. Le collage est pour cela idéal, car il s’agit d’une prolongation du travail d’atelier que l’on transporte dans la rue.
Le collage en tant que medium est un art de la discrétion.
Tout à fait, pour aborder ces thématiques le collage est la technique qui convient le mieux. Depuis le début, j’aime réfléchir au medium le plus adapté, qu’il s’agisse de la toile, du papier ou du mur, laissant ainsi la porte ouverte à de nouveaux outils comme la gravure ou l’illustration. Le collage témoigne d’une forme de discrétion car il s’agit d’un objet que l’on vient apposer sur le mur, le laissant alors face à sa fragilité, à la merci des intempéries et des passants.
Cette discrétion change-t-elle les interactions que tu peux avoir avec les passants ?
Je pense que ce choix n’est pas neutre : je suis quelqu’un de très discret, qui s’efface instantanément au sein d’un groupe. Mon travail est en rapport avec cette idée, à travers une intervention qui me permet d’assumer à distance, d’être visible et invisible à la fois. Tout en me mettant en avant, je conserve l’envie de rester caché.
Le caractère éphémère du collage est donc porteur de sens dans ton travail.
Jusqu’à présent il était important que le collage disparaisse car avec le temps les plus anciens sont un peu moins assumés que les plus récents. Le fait qu’ils soient effacés permet de tourner la page et d’avancer, pour essayer de nouvelles choses et raconter d’autres histoires. J’aime beaucoup cette idée d’évolution, car mon travail est intimement lié à ma personnalité et mon vécu, évoluant donc avec le temps, témoin d’un instant T. Il est ainsi intéressant de regarder le trajet effectué: la temporalité est importante tout comme le passé. A contrario, je trouve dommage de juger le travail d’un artiste sur une actualité, comme poussent à le faire ces dernières années certains algorithmes centrés sur l’instantané.
Choisis-tu spécifiquement l’endroit du collage ?
Lorsque je me rends en ville, j’essaie de plus en plus de prendre des photos des lieux où j’aimerais coller pour pouvoir créer en fonction. Mais le problème est que n’y habitant pas, je ne la vis pas et manque parfois l’évolution des murs qui changent très vite. Si l’endroit repéré n’est pas disponible, je vais devoir poser ma pièce ailleurs. Je ne peux donc pas affirmer qu’il est toujours choisi à l’avance
Penses-tu cet emplacement par rapport à la photographie ?
Pour ma part je n’arrive pas à réfléchir à l’emplacement en fonction de la photo car je la considère comme témoin et trace de l’existence du collage. Je préfère travailler mon visuel plutôt que l’image que je donnerai de celui-ci. Je suis artiste et non communiquant : je trouve dommage de constater cette infiltration du marketing dans toute pratique artistique et notamment dans l’art de rue, né à l’origine pour justement s’en détacher. Penser une photographie pour les réseaux sociaux est une démarche qui s’approche davantage d’une mise en scène. Mais tout dépend aussi de la façon de considérer la photographie : si elle est perçue comme l’aboutissement du travail dans la rue, alors il est logique d’avoir une vraie réflexion autour de l’image.
La photographie est parfois la seule trace de l’œuvre.
Elle est particulièrement intéressante lorsqu’elle permet de travailler ailleurs que dans les villes, dans des endroits où l’on s’y attend moins mais qui sont porteurs d’autres ambiances, d’autres cadres sur lesquels se reposer. Ici, la photographie est très importante car elle devient le seul résultat de la création. J’aime cette idée d’un art rural, ou d’autres édifices qui en sont proches comme les friches.
LA RUE EN TANT QU’ESPACE DE CRÉATION
En quoi la rue est-elle un espace de création particulier ?
Elle m’a permis de m’ancrer davantage dans le réel, car en tant qu’artiste il est facile d’être un peu déconnecté, souvent à la frontière d’une marginalité choisie ou subie. Notre participation à la vie de la société est souvent considérée comme moins concrète que celle par exemple d’un boulanger. Je trouve intéressant d’aller vers les gens dans une tentative de médiation par l’image, pour voir ce qu’il se passe, comment les autres vivent, et comment il nous est possible de montrer que l’art est utile. Il est bon d’avoir les pieds sur terre de temps en temps. Je rejoins d’ailleurs par là l’ambivalence qui accompagne mon travail : le rêve et la réalité.
Quel regard portes-tu sur la multiplication des spots et cette logique propre à l’Art urbain de regroupements d’œuvres côte à côte ?
Je n’irai pas me placer à côté d’un autre car un travail doit pouvoir vivre par lui-même. Si deux personnes collent ensemble leurs deux pièces forment alors une œuvre commune. Un patchwork n’a plus le même message car chacun des éléments qui le compose a un sens singulier. Je n’ai pas l’impression qu’ils soient utiles à l’Art urbain, mais cela ne se contrôle pas.
As-tu le sentiment de faire partie d’un courant artistique ?
Je n’ai pas l’impression que l’on puisse encore vraiment répondre à cette question. Je profite du courant dit “art urbain » car c’est grâce à lui que je peux être exposé et gagner ma vie, là où j’aurais plus de mal à exister au sein de l’Art contemporain. Néanmoins, je crois qu’il représente davantage un medium qu’un courant, car regroupant tout ce qui est fait dans la rue, quel que soit l’outil utilisé. Or, je pense qu’un courant s’attache plutôt à un discours de fond et une structure de forme qu’à un lieu dans lequel sont visibles les œuvres.
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