Jane Golden

avril 2023

L’ART URBAIN COMME CATALYSEUR SOCIAL


UN PARCOURS ARTISTIQUE

Comment es-tu devenue artiste et quand as-tu commencé à réaliser des fresques, avant ou au moment de ton arrivée à Philadelphie ?

J’ai toujours aimé l’art depuis mon plus jeune âge. Ma mère était une aquarelliste très douée, et j’ai commencé à prendre des cours d’art à dix ans avec le même professeur qu’elle. Je suis tombée amoureuse de l’aquarelle. Au lycée, je suivais les programmes pour enfants du Philadelphia Museum of Art. À l’université, j’ai suivi un double cursus en sciences politiques et en beaux-arts, hésitant entre le droit et l’art. Mes peintures étaient assez grandes et j’étais très intéressée par les peintres réalistes sociaux, l’expressionnisme allemand, et j’avais beaucoup lu sur la peinture murale américaine des années 1930. À Stanford, j’ai étudié les muralistes mexicains, ce qui m’a fascinée. Après mon diplôme, je me suis installée à Los Angeles, qui était alors le centre de l’univers muraliste. J’étais émerveillée par ce que je voyais partout. J’ai postulé pour une bourse pour réaliser une fresque, je l’ai obtenue, et je me suis lancée sans vraiment savoir comment faire. C’est là que je suis tombée amoureuse de la création murale.

Comment as-tu eu l’idée de ce programme de fresques lorsque tu t’es installée à Philadelphie ?

Mon premier emploi à Philadelphie était pour le réseau anti-graffiti (Anti-Graffiti Network). J’ai travaillé avec des graffeurs pendant dix ans. Ma mission consistait à transformer l’énergie négative des graffitis en quelque chose de positif. J’ai été frappée par le fait que les enfants avec lesquels je travaillais aimaient l’art, qu’ils étaient de véritables « chasseurs de murs » et qu’ils aimaient peindre en grand et en extérieur. J’ai demandé à mon patron si nous pouvions commencer à réaliser des fresques en complément des autres programmes artistiques. Il a accepté. Au début, c’était modeste : la ville nous donnait de la mauvaise peinture et de gros pinceaux. Mais les enfants adoraient, et les voisins réagissaient avec un enthousiasme inattendu. Ces fresques sont devenues un point de convergence, un signe que les gens se sentaient concernés et que les choses pouvaient changer. C’était un catalyseur. Lorsque le réseau a fermé, je suis allée voir le maire pour lui demander de créer un véritable programme d’art public.

C’est assez étonnant que le Mural Arts Program soit né d’un programme anti-graffiti.

C’est vrai, c’est assez drôle. Le programme n’était pas très punitif ; il s’agissait avant tout d’offrir des opportunités aux jeunes. Cela m’a appris à travailler avec les communautés et m’a permis de rencontrer des talents incroyables à travers la ville.

REPENSER L’ESPACE PUBLIC

Comment as-tu réussi à faire évoluer la mentalité des artistes de rue qui réalisaient des œuvres illégales ?

Ce n’était pas facile. Certains étaient déjà passionnés par l’art, avec une connaissance impressionnante de l’histoire de l’art, souvent sans avoir fréquenté d’école d’art. J’ai été frappée par la connexion entre leurs pratiques et l’abstraction. Nous leur avons offert des emplois, d’abord à temps partiel puis à temps plein. Pouvoir être rémunéré pour faire de l’art à Philadelphie était très attrayant. Je ne leur demandais pas d’abandonner le spray, mais je leur proposais de diversifier leurs compétences et de comprendre le monde professionnel pour ne pas se faire exploiter par le marché de l’art. Je ressentais une réelle obligation de les soutenir.

À quel moment as-tu réalisé que tu passais d’artiste à directrice de projet ?

J’ai continué à peindre et à réaliser des fresques tout au long de mon travail pour le réseau anti-graffiti. C’est vers 2004, quand le Mural Arts Program a commencé à prendre une telle ampleur, que j’ai réalisé que je ne pouvais plus faire les deux. Supporter les artistes et concevoir l’organisation elle-même comme une œuvre créative est devenu ma priorité.

Comment penses-tu le rôle des murs et leur place dans la ville, au-delà de l’aspect artistique ?

Le rôle de nos fresques est d’identifier les zones de difficultés ou de tensions dans la ville et d’utiliser l’art pour les aborder. Je crois fermement que l’art révèle les histoires cachées et donne une voix aux personnes qui se sentent marginalisées ou inaudibles. L’art public est une façon de dire : « Ta vie compte ». La collection de fresques de Philadelphie est en quelque sorte l’autobiographie de la ville. C’est un contrat social entre l’artiste et la communauté pour créer quelque chose qui a du sens pour tous.

Face aux forces du marché et à la gentrification, comment le programme s’adapte-t-il ?

Les villes évoluent constamment, parfois à une vitesse fulgurante. Nous devons rester très ouverts et flexibles. Nous essayons de raconter l’histoire de la ville tout en étant conscients que tout ne peut pas être figé. Nous créons parfois des œuvres plus temporaires, mais l’essentiel est de rester curieux, de travailler avec les citoyens et de continuer à créer, malgré le fait que les quartiers changent et que certains murs disparaissent. Il faut que l’œuvre garde une résonance avec les habitants.

L’ART URBAIN AUJOURD’HUI

Comment perçois-tu l’évolution actuelle de l’art urbain et la coopération entre les projets institutionnels et les pratiques illégales ?

Dans les années 1980, le milieu était extrêmement cloisonné : graffiti, art public, sculpture étaient des mondes séparés. Aujourd’hui, ces lignes se sont estompées. Les artistes utilisent aussi bien la brosse que le spray, et les genres s’influencent. Le graffiti, le street-art et le muralisme sont désormais connectés. L’avènement des pratiques sociales, où le processus compte autant que le produit fini, a également tout changé. Nous vivons un véritable changement de paradigme : le milieu est moins hiérarchisé et moins divisé, et c’est une excellente chose pour tout le monde.

Ce projet d'archives est indépendant — Offrir un café