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Le papillon qui ne voulait pas quitter les murs

« Susciter l’émotion est le but de notre travail à tous, même si ce n’est pas celle que nous avions prévue. »

le pochoir et la rue

Comment as-tu commencé à travailler dans la rue ?

J’ai toujours regardé ce qui se passait sur les murs, sans pour autant me dire que j’allais un jour y prendre part. La naissance de mes nièces m’a fait basculer, et un jour j’ai décidé de me mettre à poser des petites fourmis devant leur école. Je ne connaissais pas alors l’histoire de Nemo, qui dessinait la nuit la suite des histoires qu’il racontait le soir à son fils pour l’endormir. Son fils les découvraient le matin en allant à l’école, tout comme moi qui prenait les mêmes chemins. De même, mes nièces ignoraient qui était derrière ces fourmis mais venaient me voir pour me montrer les dernières apparues.

Pourquoi avoir choisi de travailler le pochoir ?

J’aimais l’aspect noir et blanc d’un pochoir simple, qui le place très vite hors du temps. On va s’intéresser alors davantage au fond qu’à la forme, alors que s’il y a de la couleur on sera influencé par sa présence. Le noir est blanc permet aussi d’aller tout de suite à l’essentiel, en portant un autre imaginaire que celui du graffiti. Avec le pochoir j’apporte tout de suite une image qui permet de mélanger les temps modernes et anciens pour former une imagerie propre.

Pourquoi avoir choisi de pratiquer le pochoir sur du papier, alors que le collage n’est pas une technique aussi pérenne ?

La première raison est technique : mes pochoirs ont 5 layers (4 gris et 1 noir), et pour les faire directement sur le mur il faudrait que je sois en mesure de faire sécher les couches les unes après les autres, ce qui demanderait beaucoup de place et de temps. Travailler sur du papier très fin, qui s’incruste dans le mur, s’adaptant à toutes les infructuosités, rend mon travail presque aussi pérenne, et certaines pièces n’ont pas bougé depuis 5 ou 6 ans. J’utilise pour cela de la nappe en papier, suivant un conseil qui m’avait été donné par Jef Aérosol. Avec le temps, le papier va prendre une texture qui me plaît, s’arrachant par petits bouts, avant de disparaître avec panache, transformant l’œuvre progressivement.

De façon plus pratique cela me donne la possibilité de venir en sac à dos sans transporter tout mon équipement, ce qui serait trop compliqué. Dans certains quartiers je ne pourrais pas travailler car il me faudrait une heure pour superposer les différentes couches, sans compter le vent qui risquerait de faire s’envoler les pochoirs, et le manque de place pour faire sécher les matrices.

En quoi ton travail de comédien nourrit l’importance du corps dans tes créations ? Est-ce qu’il s’agit d’autoportraits ?

Ce ne sont pas des autoportraits, et l’ange masculin n’est pour moi qu’un modèle. C’est la même chose que pour un comédien : je me sers de modèles, je prête mon corps pour. C’est parfois un peu difficile à faire comprendre dans le milieu de la peinture, et les gens ont tendance à vouloir me retrouver derrière le personnage. Mais ce n’est pas moi : comme Philippe Hérard ou Levalet, il est surtout plus facile d’exprimer ce que l’on a en tête en se prenant pour modèle car on sait directement ce que l’on recherche. Le corps est un élément central pour transmettre une émotion, et c’est souvent plus simple de l’exprimer avec son propre corps qu’avec celui de quelqu’un d’autre.

Ton travail se dévoile à travers de petites pièces. En quoi le format fait partie intégrante de l’histoire racontée ?

Je suis d’accord avec Codex Urbanus lorsqu’il dit que ce n’est plus faire du street-art que de toucher au muralisme. Si c’est trop grand ça raconte autre chose, mais le street-art doit rester à taille humaine. Je ne le rejoins pas cependant sur le caractère obligatoirement illégal. Je ne me pose jamais cette question-là, d’ailleurs est-ce que les murs extérieurs de nos villes appartiennent à celui qui possède la maison, ou à ceux qui passent devant tous les jours ? La réappropriation de l’espace n’est pas forcément illégale, mais l’affirmation d’un lieu de vie. La rencontre entre un mur, mon pochoir, et ce que je raconte à travers lui.

la relativité du temps

Quelle est la place du temps dans ton travail ?

En réfléchissant à mon travail – notamment par la discussion avec d’autres – je me suis aperçu que la plupart de mes œuvres étaient ancrées dans le temps, combinant tout à la fois un aspect éphémère avec des figures intemporelles comme celle de l’Ange. Je joue également sur l’opposition entre le passé et la modernité : lorsque j’étais à Florence au pied du Duomo, j’écoutais le requiem de Mozart sous la pluie, ma capuche sur la tête. J’ai alors eu l’idée de peindre mes anges avec des sweat à capuche, car nous n’avons plus de raison de les représenter en toge aujourd’hui. Ils seraient habillés comme nous.  En ce moment, je les représente souvent avec des papillons, qui par leur fragilité me permettent de jouer sur cette dualité, des ailes éphémères contre des ailes éternelles.

Cette réflexion, si elle est renforcée par le caractère éphémère de la rue, n’est pas pour autant présente dans le travail de tous les artistes urbains.

Je me suis aperçu de cela au fil du temps. C’est vrai qu’il y a un lien entre les gargouilles, les anges, et mes reprises de David et des personnages mythologiques. On crée sans toujours avoir de réflexion globale, mais en creusant on s’aperçoit que tout tourne toujours autour de quelques thèmes. Les Fragiles ne sont pas si éloignés du reste. Ce qu’il manque en fait dans l’Art urbain c’est une vraie réflexion sur le sens de ce que l’on fait.

En atelier tu utilises l’oxydation pour montrer ce passage du temps.

En travaillant sur un papillon en acier, en l’oxydant, je manipule l’aspect éphémère symbolique pour l’user et le dénaturer. Les gens ne devinent pas forcément qu’à travers ces papillons je réalise des vanités, car notre époque n’a plus les codes pour comprendre les objets qu’on utilisait avant, et s’interroger sur le fond. Le fond m’intéresse bien plus que la forme : je travaille ainsi de plus en plus en plus le papier, comme avec la série Fragiles, pour jouer sur la superposition des couches.

Je voulais que ces portraits tronqués soient le moins possibles identifiés, pour que les gens se disent que ça parle de nous. Qu’ils représentent un homme ou une femme n’a que peu d’importance, du moment qu’ils se raccordent à l’aspect délabré du mur. Personnage, papier et mur sont ainsi imbriqués les uns dans les autres.

transmettre des émotions et vivre avec les gens

Tes Marioles s’amusent et tirent la langue, créant un jeu avec le regardeur. Quelles émotions cherches-tu à faire naitre à travers ces figures goguenardes ?

Susciter l’émotion est le but de notre travail à tous, même si ce n’est pas celle que nous avions prévue. Je ne considère pas que ce que j’ai voulu dire est plus important que ce que la personne ressent devant l’un de mes personnages. Cette vision vient de mon enfance dans le quartier de Belleville, de ce qu’il se passait dans ces rues, des créations de Nemo et des autres pionniers qui œuvraient ici. Leurs images étaient intégrées aux murs, elles nous parlaient, nous les voyions régulièrement. Les maisons commençaient alors à être démolies, un temps nouveau remplaçant l’ancien. Quand j’ai commencé, j’ai voulu faire comme eux. Inclure mes personnages dans le tissu urbain. Ça ne m’intéresse pas que les gens trouvent ça « beau », je préfère qu’ils me disent que ça les a interpellés ou émus.

Ton travail est très lié au quartier de Belleville.

J’ai grandi ici jusqu’à mes 28 ans, c’est mon village. Je fais souvent mes premiers pochoirs ici, et dès lors qu’ils trouvent leur mur je ne les refais plus. J’aime l’idée qu’ils parlent aux gens. Avec Internet, nous parlons à un public venu du monde entier, mais beaucoup n’ont jamais vu notre travail en vrai. Dès lors que les curieux te découvrent davantage sur Instagram, ou hier sur Flickr, que dans la rue, tu te situes presque dans une démarche de Net Art. Chaque nouveau média qui permet de découvrir un travail génère son lot de personnes qui ne descendent plus dans la rue pour le voir. La différence avec les gens du quartier se situe précisément ici : il y en a qui ne connaissent pas ma tronche alors qu’ils vivent avec mes personnages depuis des années. Et cela passe par la réutilisation des mêmes murs, souvent avec les mêmes figures.

Le Street-Art génère une ruée d’artistes à certains endroits passants, comme à Shoreditch à Londres. On a l’impression qu’alors c’est une visibilité qui est avant tout recherchée, bien plus qu’une présence.

On voit rapidement ceux qui s’installent uniquement pour obtenir une visibilité : souvent leur travail ne reste pas longtemps, et va être arraché, ou tagué. Les gens ont l’œil, et savent quand tu viens là pour t’inscrire dans l’histoire de l’art urbain du quartier.

A contrario, il y a toute une catégorie d’œuvres un peu « faciles », composées de petits cœurs ou de chatons. Est-ce l’Amour qui se passe bien le plus intéressant en Art, ou ne vaut-il pas mieux Roméo et Juliette ? Que nous raconte l’artiste avec un petit chat ? Ce qui m’intéresse c’est de savoir que l’artiste à des choses à nous dire, qu’il a des fêlures. C’est pour ça qu’on s’entend bien avec Philippe Hérard : bien que nos univers soient différents, nous racontons des choses assez semblables, et voulons qu’il y ait du fond, pas uniquement faire de la décoration.

Comment choisis-tu l’endroit où tu places tes œuvres dans la rue ?

Je connais tous les murs du quartier, et je savais où mettre mes derniers pochoirs. L’un sur un mur où ma pièce précédente avait été arrachée et le mur repeint, l’autre sur un mur que j’espérais disponible. En effet, j’aime bien revenir sur les mêmes murs, c’est une façon de poursuivre l’histoire. J’ai beaucoup de pochoirs rue des Cascades, certains dont il reste des traces après 8 ans, avec du lierre qui pousse par-dessus. Ce n’est pas tant une volonté d’occuper un territoire que de travailler avec et pour des gens du coin. Les gens qui viendront prendre la photo parce que le nom de la rue est indiqué sur Internet ne feront pas le même cheminement que moi. Il faut respecter les gens qui vivent dans ce lieu et le fait de raconter une histoire sur un même mur en fait partie. Ils n’ont pas de raison de prendre mon travail en photo, ils passent devant tous les jours.

Vous pouvez retrouver Ender sur Instagram, Facebook et sur son Flickr.

Photographies: Ender

Entretien enregistré en novembre 2018.

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