Klim

février 2021

UCHRONIE VISUELLE D’UN ÉTERNEL ÉTÉ 69


PARCOURS

Comment es-tu devenue artiste ? Quand as-tu commencé dans la rue ?

Je griffonne depuis que j’ai douze ou treize ans dans mes cahiers, car je m’ennuyais beaucoup à l’école. Le collage a commencé au moment où je me suis intéressée à la presse, me demandant ce que j’allais faire de ma vie. Je trouvais les magazines très beaux et j’ai voulu en acheter pour leurs images et leurs couleurs. J’habitais à Nantes et, avec mon argent de poche, je partais en trouver dans une petite librairie près de la place Graslin : les plus abordables pour moi étaient les plus anciens et je me suis mise à observer ces publicités géniales, très drôles avec ces femmes toujours souriantes. L’idée de montage me séduisait beaucoup et rapidement j’ai commencé à les découper pour les coller, d’abord un peu à Marseille pendant mes études, puis plus sérieusement en arrivant à Paris il y a cinq ans. J’habitais alors du côté de Goncourt et, soutenue par plusieurs amis qui naviguaient dans l’univers hip-hop, je suis allée coller autour d’Oberkampf. Comme la police n’était pas très sympa à cette période, cela m’a un peu découragé. Ma pratique s’est intensifiée quand j’ai déménagé à la Butte-aux-Cailles il y a trois ans. Le fait de voir chaque fois que j’ouvrais les volets de nouveaux collages qui avaient poussé pendant la nuit m’a donné envie de m’y mettre un peu plus sérieusement.

UN UNIVERS ONIRIQUE ISSU DES MAGAZINES

Utilises-tu uniquement des sources originales pour tes compositions ?

Oui, j’utilise de vieux Paris Match, des années 40 à 60, avant que le papier change, avec une texture glacée très différente que j’aime moins utiliser. On passe alors aussi à la couleur, or je préfère le noir et blanc. Surtout, ce kitsch disparaît au fil du temps et l’on retrouve moins ensuite ces femmes dans des poses ridicules qui vantent les bienfaits de l’arrivée du lave-linge dans leur foyer. Je les trouve dans les brocantes, mais mes proches aussi m’en rapportent désormais.

Tes œuvres forment une sorte d’uchronie visuelle, un été 69 qui n’aurait jamais pris fin. Selon toi, participent-elles à un imaginaire ou en sont-elles la matrice ?

J’ai toujours eu une passion pour le kitsch, qui s’exprime plutôt à travers mes goûts musicaux ou les vêtements. Pour moi, cela témoigne de ce qu’il y a de plus humain en nous, lorsqu’on est allé au bout de son projet, de son œuvre, et que le résultat est néanmoins presque raté. On a cherché la perfection, mais tout ce qu’on a pu faire c’est être nous-mêmes, avec toutes nos petites failles. Cela me touchera toujours beaucoup or, le format du magazine, le fait de pouvoir accéder à cette banque d’images presque infinie a complètement participé à créer un univers. J’y suis venu très doucement, passant d’un goût pour la couleur et le texte à ces visages. J’ai aimé retrouver dans les images que je découpais des femmes élégantes, je trouvais très drôle qu’elles aient passé trois heures à se maquiller pour vendre du dentifrice. Elles m’ont amené à ce ton à côté de la plaque, anachronique, qui me fait leur tendre des bêtises en souriant.

Les mains occupent une place particulière dans tes créations et tu choisis fréquemment des angles de murs permettant de les faire apparaître comme autant de micro-cadres.

Les mains m’interpellent et je les utilise beaucoup, leur faisant tenir des fleurs ou égrener des petits cœurs. J’aime l’idée de farces et attrapes, du magicien qui fait sortir un lapin de son chapeau. Je ne repère pas les murs pour le collage. La surprise vient aussi lorsqu’en se baladant on trouve un endroit où il serait rigolo de placer une fleur, une main ou un regard. Certains lieux s’y prêtent ainsi de façon imprévue : je peux parfois coller à côté d’un commissariat ou d’une école, ce qui rend le message particulièrement drôle, comme lorsque j’avais collé des poulets à côté d’un comico.

LE PASTE-UP, CADAVRE EXQUIS VISUEL

Pourquoi avoir choisi le collage comme medium ?

Le collage correspond pour moi à une pause. J’ai besoin de ces moments off pendant lesquels j’écoute de la musique et me lance pour plusieurs heures de découpage. Je feuillette les magazines jusqu’à trouver une image qui m’attire plus qu’une autre, que ce soit parce qu’elle me fait rire, qu’elle m’intrigue, ou qu’elle peut s’associer à autre chose. Pour les personnages, j’essaie de choisir ceux qui m’amusent, à l’air espiègle. J’aime penser que les gens qui rentrent chez eux, après avoir peut-être passé une journée affreuse, vont voir une bêtise sur un mur, un détail qui va les faire sourire et qui ne sera pas une publicité ou une affiche imposée par la ville. L’espace public n’est pas seulement un lieu qu’on traverse, un lieu de danger, où l’on est pressé, mais aussi un endroit où l’on peut être ensemble, de façon un peu drôle, étonnante parfois.

Pourrais-tu revenir sur la technique de paste-up, sorte de cadavre exquis visuels ? Cela aboutit à une juxtaposition d’éléments de nature différente.

Dès que j’ouvre un magazine, je pense à tout ce que l’on pourrait faire avec ces images oubliées, accumulées dans les greniers. Parfois j’en retrouve dans lesquels les mots croisés ont été faits et je me sens proche des gens qui les ont ouverts. J’ai envie de donner une seconde vie à la personne qui a posé pour cette publicité, toute aussi pétillante que la première. Je ne me dis pas qu’il faut mettre tel élément à tel endroit, je cherche juste à les faire fonctionner ensemble. Quand une femme apparaît derrière un rideau, je lui fais tenir un bouquet de fleurs. Peut-être qu’au départ elle étendait du linge, mais je la trouvais si ridiculement heureuse que j’ai cherché à la rendre plus vivante. Concernant les textes, cela peut-être une phrase ou une citation qui m’a marqué, en fonction de mes lectures et de ce que je ressens à un moment donné. Cela peut aussi être une parole d’une musique que je viens d’entendre, et j’étudie beaucoup les textes de rappeurs qui me parlent. Pour le volume, j’associe parfois des fleurs aux personnages car j’aime l’idée, quelque part très naïve, d’en mettre sur les murs. Les cœurs ou les fleurs ont en outre une dimension universelle. De plus, j’essaie aussi souvent de coller à hauteur d’enfant, car ce sont les premiers à avoir des émotions très fortes avec le visuel. Cela m’arrive d’attendre à côté pour les voir exploser de rire ou montrer du doigt. A travers ces personnages très vivants, j’essaie d’apporter de la couleur : bien que la photo ait été prise il y a plus de soixante ans, cette femme qui sourit nous fera sourire à notre tour une fois placée dans la rue, quel que soit notre âge ou d’où l’on vient.

S’APPROPRIER LA RUE

En quoi la rue est-elle un espace de création particulier ?

Je n’ai pas l’impression que mon travail soit politisé, pourtant je pense que mon rapport à la rue l’est vraiment. J’ai grandi à Nantes, pendant longtemps seule fille dans un groupe de garçons. J’ai toujours été impressionnée lors de nos balades nocturnes de voir la liberté qu’ils avaient dans le fait de traverser la rue. Ce n’était pas pour eux un lieu de danger ou de passage, sinon celui de tous les possibles : ils écrivaient sur les murs, les escaladaient : c’était un jeu. A l’inverse, quand je sortais sans eux j’avais peur. J’ai voulu retrouver cette sensation et me réapproprier la rue en allant coller des bêtises, des choses drôles et joyeuses. Faire parler la nuit avec mes collages m’a permis de ne plus avoir peur, de reprendre confiance en moi. Il y a un cliché associé au fait d’être une fille pour faire du Street art. C’est arrivé plusieurs fois que les gens s’étonnent, me demandent si ce n’est pas dangereux. Mais cela ne doit pas être un frein, nous sommes à notre place et nous n’avons pas à ressembler au cliché donné par certains médias pour faire du Street art, pouvoir coller et s’approprier vraiment la rue.

De plus, je viens d’une famille modeste mais qui a toujours eu un lien très fort avec la culture. Ma mère m’emmenait dans les musées, cela fait partie de moi. C’est difficile de ne pas pouvoir y aller depuis aussi longtemps. Je ressens beaucoup de plaisir à observer dans le calme des tableaux, ces associations de couleurs, de textures et de formes qui m’apaisent et me font rêver. C’est une ouverture que peu de gens comprennent car ils ont parfois peur de rentrer dans les musées, ou n’arrivent pas à s’arrêter et observer. J’ai parfois envie de rire ou de réagir à une œuvre. Mais les codes de ces lieux obligent à rester statique pour être dans la contemplation. La rue permet cette interaction, de se déplacer, prendre une photo, rire, toucher l’image. Cela ouvre un autre regard sur la signification d’être face à une œuvre. Ce n’est pas quelque chose réservé à une élite et à un lieu auquel on accède en payant, mais accessible à tout le monde. Le fait de le faire avec des formes très naïves comme de vieux magazines, peut aussi donner envie à quelqu’un de s’amuser avec ses propres moyens.

Considères-tu ta pratique comme volontairement occasionnelle ?

Absolument, je n’ai même pas l’impression d’avoir une technique : c’est quelque chose qui me fait du bien, un moment de détente. Mon travail ne me permet pas d’utiliser mes mains tous les jours alors que j’en ai besoin. Mais ce rythme est aussi dicté par la météo : l’hiver je colle chez moi mais sans aller les poser, car alors les mains gèlent et cela devient vite impossible. J’ai beaucoup d’admiration pour ceux qui collent par ces températures. J’écris aussi beaucoup à côté et j’ai parfois des phases dans lesquelles j’ai plutôt besoin d’écrire. Instagram m’aide à être plus régulière, à travers les messages de personnes qui repostent mes collages passés ou me disent que cela fait longtemps qu’ils n’en ont pas vus.

Considères-tu qu’il y ait une recherche de la discrétion dans ton travail ?

Je pense qu’il y a un peu de cela, même si la taille est imposée par les magazines. J’aime me balader dans la rue et remarquer un détail, une fleur, une photo derrière une fenêtre. Caler mon collage dans un coin, parfois dans un lieu de passage très fréquenté relève ainsi de la recherche du clin d’œil et de l’effet de surprise peut-être davantage que de la discrétion. Je me dis que peut-être quelqu’un prendra le temps de s’arrêter. J’aimerais aussi tester les agrandissements pour obtenir de plus grands collages.

SUR L’ART URBAIN

Quel regard portes-tu sur l’aspect éphémère du Street art ?

Je pense que le Street art oblige à une certaine humilité : accepter de passer plusieurs heures sur une pièce qui peut être abîmée par la pluie ou que quelqu’un peut arracher. Cela fait écho au medium, ce papier fragile et déjà oublié : si on ne le découpe pas, le magazine est déjà obsolète. Le fait de lui donner une seconde vie, même très courte, le consacre plus que s’il était dans un musée, nous offrant une fenêtre de tir pour l’observer et le voir tel quel. Quand j’ai commencé, plusieurs personnes de mon entourage m’ont demandé si je voulais exposer mes collages. Je me suis interrogée sur ce que je faisais et pourquoi, car cela semblait être la suite logique de la place que ça occupe dans ma vie. Cela m’a mis une pression de penser que mes créations pourraient rester très longtemps, alors que je choisis souvent de ne même pas les partager sur Instagram. Je pense qu’une œuvre ne raconte pas la même chose lorsqu’elle est placée dans la rue ou qu’elle est encadrée, une chose différente aussi lorsque les gens doivent entrer dans un espace. En exposant, je perdrais peut-être ce qui me plaît le plus, un sourire ou une émotion décrochée à quelqu’un qui ne l’avait pas prévu. Le côté éphémère a balayé cette angoisse. Certains durent, d’autres disparaissent en deux nuits, mais je me rends compte que cela me suffit, que c’est encore plus chouette d’imaginer leur vie potentielle. Il y a un côté presque onirique là-dedans qui me convient bien.

Quel regard as-tu sur la logique de spots et d’accumulation propre à l’Art urbain ?

Ce n’est pas mon souhait d’arriver sur un spot très tagué ou collé mais je trouve ça enthousiasmant. Il y a un côté réunion de famille :  on ne se connaît pas mais on est tous venus là, utilisant plus ou moins le même langage pour dire des choses complètement différentes. Je place parfois un collage isolé, et cela me fait toujours plaisir de voir que quelques jours après d’autres sont venus pour mettre d’autres œuvres comme si l’on se répondait. Parfois cela fait sens, parfois absolument pas. Cela m’arrive aussi de coller sur un spot parce qu’il est particulièrement bien placé et offre un effet de résonance.

Penses-tu que l’Art urbain est un courant artistique ? Si oui, penses-tu en faire partie ?

Je pense que le courant artistique restera le Hip-Hop, avec ses disciplines comprenant notamment le Graffiti, le Breakdance, le DJing, qui sont tous des arts de rue. J’assume complètement d’y relier le Street art, car c’est aussi le Graffiti qui m’a permis d’y venir. Le simple fait de prendre un medium pour s’exprimer sur les murs compte, même si c’est pour écrire une bêtise ou une chose très vulgaire. Dès lors qu’il y a une interaction, où l’on s’exprime à destination d’un public, on rentre dans une forme d’expression. Mon rapport à tout ça tient presque de l’amusement, mais je pense que cela fait partie d’un plus grand mouvement.

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