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Parvati

Parvati

Des oiseaux à mi-hauteur entre ciel et terre

« Je crois qu’il faut vraiment distinguer l’esthétique et le Beau : le Beau ne saurait être le joli, et n’est pas non plus le paisible ou le plaisant. »

PARCOURS

Comment es-tu devenue artiste ?

Je dessine depuis toute petite, mais j’ai réellement commencé à exposer par hasard, car je n’avais pas décidé de faire de la peinture mon métier. J’avais fait des études dans le développement durable mais, ne trouvant pas de travail, j’ai fait des petits boulots, avant de montrer quelques dessins lors d’un festival. J’ai été surprise de voir des gens les acheter, ne m’y attendant pas du tout : j’ai alors réalisé pouvoir peut-être vivre de l’Art. J’ai ensuite fait quelques expositions dans ma ville et c’est ainsi que tout a vraiment débuté.

Le Street art est arrivé rapidement, car au vernissage d’une de ces expositions les membres d’un collectif sont venus me rencontrer. Nous avons sympathisé et ils m’ont proposé de venir coller avec eux dans la rue. Dès la première sortie le coup de foudre a été immédiat. J’ai adoré travailler en grand format sur le mur, découvrant de nouveaux gestes et de nouvelles textures.

Pourquoi avoir choisi le collage ?

Ce choix était d’abord lié au collectif, car les deux personnes qui m’ont poussée vers la rue faisaient principalement du collage. De plus, je suis très lente dans mon dessin et peindre directement sur le mur n’est pas toujours possible dans la rue. En effet, je passe environ trois jours sur un collage à échelle humaine, ce qui serait impossible à réaliser en sauvage. Au-delà de cette question de rapidité, la technique que j’emploie maintenant à l’encre de chine s’adapte vraiment bien au papier.

Enfin, je ne suis pas très intéressée par le fait d’aller défoncer un mur : je n’ai rien contre le vandale, mais j’ai aussi envie de laisser la possibilité au propriétaire des murs d’arracher mon collage s’il ne l’aime pas. C’est un accord tacite : je m’impose de façon non destructive, éphémère. La dégradation qui se fait alors petit à petit est assez poétique.

Choisis-tu des lieux particuliers pour placer tes créations ?

Contrairement à la plupart des artistes je ne réalise pas de collages pour des lieux spécifiques. En général je peins mon personnage, avant de me balader en ville à la recherche d’un endroit approprié. En revanche, je cherche des murs qui ont une âme, des coulures, des tâches, et j’aime bien l’apparition de présences végétales car, comme je complète souvent mes oiseaux avec des branchages, cela me permet de créer un jeu entre les deux.

 

Tes premiers dessins comportaient déjà cette thématique végétale. Que représente-elle pour toi pour que tu la fasses glisser entre tes différents univers ?

Je suis née en Guyane française, au milieu de la forêt amazonienne, et j’ai grandi entourée en permanence de végétation. Pour les gens qui ne connaissent pas cette forêt, c’est un univers impressionnant tant par sa faune – bien qu’elle soit cachée – que par sa flore, les lianes et le feuillage. Cela peut presque être oppressant, mais c’est un univers dans lequel je me sens bien. Je dis souvent avoir l’impression que 50% de sève coule dans mes veines et je me sens très proche de cet aspect végétal.

Le branchage serait donc désormais davantage une rémanence de ton parcours que l’inclusion du végétal dans la ville ?

Cette dimension persiste en second plan. C’est aussi pour cela que je cherche des lieux où la végétalisation est présente, comme du lierre sur les murs, car ce sont des endroits qu’on a tendance à oublier en passant dans la rue et le fait d’y poser un collage permet alors de provoquer un regard plus attentif. Concernant mon rapport à l’espace urbain, il faut aussi savoir qu’il m’est arrivé de coller dans de tout petits villages, des endroits non-urbains en tant que tel, avec des habitants qui n’ont pas l’habitude de voir du Street art, qui ne savent pas de quoi il s’agit, mais qui peuvent quand même être impactés par ces peintures. Cela me semble important de sortir de villes comme Paris ou Lyon. En revanche je ne fais pas d’urbex, car je ne recherche pas de lieux abandonnés, mais au contraire des lieux vivants pour qu’il puisse y avoir cette interaction avec les passants.

LE COLLAGE ET LA RUE

Comment à partir de ton habitat d’origine as-tu glissé vers la rue, qui en est peut-être l’univers le plus opposé ?

C’est vrai que j’ai grandi à la campagne, sans jamais vivre dans de grandes villes avant l’âge adulte. Du coup, je n’avais quasiment pas de « culture graffiti » avant de peindre mon premier mur : si la rue m’a interpellée, c’est pour son côté rebelle mais surtout pour la gratuité de ces œuvres offertes à un public non convoqué, et parfois non-averti. Il y a une dimension militante à proposer l’Art de cette façon, cela reflétait mes valeurs et c’est ce qui m’a fait me diriger vers le Street art. Très rapidement je me suis sentie à l’aise avec les artistes de ce milieu, plus à ma place que dans celui des Beaux-Arts où l’on trouve beaucoup de compétition et de faux-semblants. La solidarité, l’entraide et la facilité d’accès ont permis que la rue devienne une évidence pour moi en tant qu’espace de création artistique alors que ce n’était pas mon univers d’origine.

En quoi la rue est-elle un espace de création particulier ?

Hormis sur les plus grands murs, mes personnages sont le plus souvent à échelle humaine. J’ai envie qu’ils se confondent avec les passants, afin qu’une interaction puisse survenir entre eux. La rue est aussi un espace complètement démocratique, peut-être même pour moi le plus démocratique qui soit, car nous y passons tous, que l’on soit riche ou pauvre, étranger ou local, en allant au boulot, chez soi, pour voir quelqu’un, faire des courses, pour flâner… C’est un endroit où les œuvres peuvent toucher un public qui n’est pas convoqué, qui ne se rend pas à une exposition, qui n’a pas à pousser la porte d’une galerie ou à s’accorder la possibilité de le faire, car beaucoup de gens n’osent pas franchir ce pas. Or, ce qui m’intéresse c’est véritablement cette possibilité de toucher tout le monde.

Par ailleurs, j’appelle mes personnages à tête d’oiseau des Migrateurs. L’idée est d’établir un parallèle entre les oiseaux migrateurs et les migrants pour leur offrir une place symbolique de passants parmi les passants, complètement intégrés dans notre société. Et si c’est une utopie la rue est le meilleur espace pour la faire vivre.

Colles-tu uniquement des pièces uniques ?

Effectivement, il est très important pour moi de ne pas faire de reproductions, parce je trouve que la rue et ses passants méritent des originaux. Lors de mon premier collage j’avais placé une impression, et cela ne m’avait vraiment pas plu, car j’avais l’impression de mentir aux gens, je trouvais ça faux. Il a fallu alors passer par l’acceptation de travailler trente heures pour un collage qui pourrait être arraché le lendemain, mais c’est un risque que je suis prête à prendre car si je milite pour que les gens puissent voir de la peinture dans la rue sans avoir à pousser la porte d’une galerie c’est aussi pour qu’ils puissent voir de vraies œuvres.

 

Quel rapport as-tu à la photographie ?

Je ne considère pas que mes photographies soient des œuvres. Il arrive que des gens prennent certains de mes collages en photo et en fassent des choses incroyables, mais je les prends moi-même dans un but d’archivage et de diffusion sur Internet. S’il est toujours mieux de voir une peinture en vrai, cela permet néanmoins à ceux qui ne peuvent se déplacer sur place de voir l’œuvre.

DES OISEAUX HUMAINS

Comment tes premières peintures ont-elles progressivement évolué vers ces personnages à têtes d’oiseaux ?

Mes personnages précédents étaient souvent centrés sur le visage, avec déjà cet aspect onirique et des branches qui leur sortaient de la tête. J’ai réalisé une exposition à Lyon avec ces peintures, mais une fois devant les toiles j’ai compris que ce n’était pas l’atmosphère que je souhaitais transmettre. Cela a été une vraie remise en question : pendant six mois j’ai alors fait un break sans peinture pour m’interroger sur ce que je faisais. J’ai remonté en arrière pour revenir à un personnage à tête d’oiseau peint des années avant qui me restait en mémoire. Il y avait là une chose à creuser que je n’avais pas suivie. J’ai donc essayé d’en refaire un à échelle humaine. L’évidence a été instantanée. J’ai eu l’impression que tout mon parcours m’avait mené à cet instant-là.

Ton travail se distingue par des oppositions récurrentes dans l’utilisation de la couleur et d’un trait onirique pour les têtes d’oiseaux, avec celle du noir et blanc et d’un traitement réaliste pour les corps nus ou les vêtements.

Quand je peignais des portraits ils étaient en noir et blanc et j’ai donc réemployé cette méthode pour les premiers oiseaux. Assez rapidement je me suis dit qu’il était dommage de ne pas montrer leurs couleurs incroyables, car les oiseaux sont parmi les animaux les plus colorés. Je peins toujours des oiseaux qui existent, avec une grande fidélité ornithologique. J’ai cependant tenu à conserver le noir et blanc pour les corps humains, afin de magnifier la tête en créant ce contraste.

Concernant la nudité ou l’habillement, j’ai envie qu’on retrouve une similitude : bien qu’ils aient des têtes d’oiseaux, je veux que mes personnages ressemblent aux passants qui sont dans la rue. Dès lors, je tente de les habiller comme tout le monde. Je travaille avec des modèles et, si nous choisissions leurs vêtements ensemble au début, je leur dis désormais de venir tels qu’ils sont. Sur toile, je travaille parfois autour de la nudité et l’onirisme rejoint alors aussi le corps.

Mes modèles ne sont pas seulement des références techniques : s’il m’arrive de leur suggérer des poses, ce sont souvent eux qui vont amener des choses auxquelles je n’avais pas pensé et qui me donnent des idées par la suite. Il y ainsi une collaboration qui s’instaure entre nous : une des modèles avec laquelle je collabore régulièrement dégage une nonchalance qui me plaît beaucoup, car elle me ressemble assez peu. A travers ce comportement qui m’est étranger elle apporte une matière avec laquelle travailler qui est vraiment intéressante.

Quelle histoire racontent le corps et les gestes ?

J’essaie de faire en sorte que la narration reste suffisamment floue pour que tout le monde puisse se raconter sa propre histoire. Je ne souhaite pas donner trop de clés de lecture dans la peinture que je propose. Cette idée se raccroche à la dimension onirique et aux rêveries de chacun, mais aussi à l’imaginaire d’enfant qu’on a tous encore un peu en nous. Quand nous étions petits nous nous racontions très facilement des histoires en regardant des images, choses qu’il est plus difficile de faire une fois adultes. J’essaie de faire renaître ce sentiment, et j’aime observer incognito les gens devant mes collages pour voir s’ils se recréent des histoires. Cette démarche est pour moi essentielle.

Pourquoi choisir de représenter des personnages à taille réelle ?

Ils sont un tout petit peu plus grand que l’échelle humaine, car les tout premiers réalisés de cette façon semblaient petits dans le contexte de la rue. Aujourd’hui ils mesurent deux mètres de haut, car c’est ce qui va permettre en les apercevant du coin de l’œil d’avoir l’impression qu’il s’agit d’une vraie personne. Il y parfois des gens qui sursautent lorsque je les colle dans des endroits assez sombres. Notre cerveau est conditionné pour reconnaître la silhouette humaine, et si mes personnages étaient beaucoup plus petits ou beaucoup plus grands ils n’auraient pas cet impact-là, qui ouvre la porte au dialogue : parce qu’ils nous ressemblent, ils nous questionnent.

Tu utilises de l’encre de Chine pour tes collages en extérieur.

J’utilise l’encre de Chine pour peindre les corps de mes personnages, pour les drapés et la peau. Pour les têtes d’oiseaux, je n’utilise pas les mêmes peintures dans la rue et sur toile, par conviction écologique, car dans la rue je peins avec une peinture à base de caséine, issue de protéines de lait et complètement biodégradable. Auparavant j’utilisais de l’acrylique, mais elle s’écaillait et faisait tomber des morceaux de peinture – et donc en l’espèce de plastique – par terre. Sur toile j’utilise toujours de l’acrylique car la caséine n’offre malheureusement pas autant de finesse dans la réalisation. J’aimerais cependant pouvoir trouver une alternative plus écologique. J’utilise également de plus en plus la peinture à l’huile car j’essaie de m’inspirer des techniques de peinture anciennes des grands maîtres, notamment des sfumatos et des glacis. Je passe beaucoup de temps à arpenter les musées pour scruter les toiles en détail et essayer de comprendre la façon dont les peintres ont travaillé.

Il m’arrive également d’utiliser la bombe pour de grandes toiles ou sur des fresques, afin de pouvoir ornementer les fonds au pochoir : comme je suis à moitié indienne, je m’inspire de motifs qui apparaissent dans l’artisanat de l’Inde du Sud, sur les tissus ou les bois sculptés.

L’ART URBAIN ET LA RECHERCHE DE LA BEAUTE

Considères-tu l’Art urbain comme un mouvement artistique à part entière ?

Pour moi il est évident que ce mouvement existe. Il est issu d’une histoire multiple, et si je me sens beaucoup plus héritière d’Ernest Pignon-Ernest que des premiers graffeurs américains, je trouve ça génial que les deux aient fini par se rejoindre progressivement. J’ai l’impression que ce mouvement forme une grande famille et je suis contente d’en faire partie. Je le trouve extraordinaire, notamment en termes de liberté, mais aussi de prise de possession de l’espace public. La rue devrait être à tout le monde ! Il y a plein de sous-catégories dans le Street art, du muralisme à la petite pièce vandale, mais je pense que toutes y ont absolument leur place. Le dialogue qui se construit avec l’architecture est aussi intéressant, même s’il ne plaît pas toujours aux architectes.

Surtout, je crois que je suis en colère contre l’Art contemporain tel qu’il est aujourd’hui, parce qu’il est souvent très élitiste et n’est présenté qu’à des gens qui ont une certaine culture leur permettant de l’appréhender. Il m’est arrivé d’entendre des gens dire : je ne peux pas dire si ça me plaît car je n’y connais rien. C’est une réflexion terriblement triste. Or, l’Art contemporain provoque souvent ces réactions, et s’il y a moi-même des choses que j’aime beaucoup, elles restent difficiles à appréhender pour la majeure partie du public.

C’est une question intéressante : qu’est-ce qui définirait donc un art élitiste ? La façon dont il est présenté au public ou la possibilité qu’il offre (ou non) d’être appréhendé ?

La question est complexe. Effectivement je pense que le lieu joue beaucoup, mais si l’on prend l’exemple de la sculpture présentée dans l’espace public le problème demeure si l’oeuvre est trop conceptuelle (je pense par exemple au sapin de Paul McCarthy). Il y a trop de difficultés pour le public à la recevoir, à la comprendre, à être touché par elle. Il y a dans l’Art contemporain des choses vraiment intéressantes, mais je trouve dommage, voire méprisant vis-à-vis du public, de devoir lire quinze pages de démarche artistique, ou d’avoir besoin d’un master en histoire de l’Art pour percevoir l’intention de l’artiste. Selon moi l’oeuvre d’art devrait se suffire à elle-même. On n’a pas besoin de lire quoi que ce soit pour trouver beau le plafond de la Chapelle Sixtine ou Le Baiser de Rodin.

D’ailleurs, et je sais que cette idée fâche beaucoup de critiques d’art aujourd’hui, je suis très attachée à l’esthétique, et pour aller plus loin au Beau au sens philosophique du terme. C’est quelque chose qui s’est perdu dans l’Art contemporain : s’il était nécessaire à l’époque de Duchamp de se détacher de la notion d’esthétique pure, il serait bien je crois qu’on y revienne car il reste beaucoup de choses à y creuser.

En outre, je suis très attachée à la technique. Quand on remonte dans l’histoire de l’Art, la plupart des grands maîtres sont aussi de grands techniciens. Mais quand on regarde les artistes contemporains, beaucoup ne le sont plus, voire ne fabriquent plus eux-mêmes leurs œuvres, ne proposant qu’un concept. Il faut être rapide, productif, penser plutôt que faire. Cela me dérange : s’il est vrai que l’Art naît de l’idée, je crois qu’il n’a aucune substance si l’artiste n’est pas l’artisan de son œuvre. Et ceci est long et demande du savoir-faire. J’ai du mal à voir l’Art contemporain et notamment l’Art conceptuel comme de l’Art. Je le respecte, le trouve important, suis parfois touchée, mais j’y vois plutôt une nouvelle forme de philosophie appliquée.

L’Art contemporain s’est peu à peu éloigné de l’humanité, au lieu de l’élever. L’Art urbain me plaît parce que c’est un art populaire, qui s’adresse à tous et qui est compréhensible de tous.

Le Street art permet justement à des artistes ayant des approches plus sensibles que conceptuelles de s’exprimer au même niveau.

Le fait qu’il n’y ait pas assez de sens est régulièrement critiqué. Cette pression vient de l’Art contemporain, où le message, même s’il n’est pas controversé ou engagé, occupe une place déterminante. Dès lors, même les artistes dont l’approche est davantage centrée sur l’esthétique se sentent forcés de se justifier et de trouver un message à porter. Tout le monde se sent obligé d’expliquer ce qu’il dénonce. Pourtant je ne pense pas qu’il y en ait absolument besoin.

Au-delà de ça, je trouve qu’avoir l’intention de mettre quelque chose de beau dans la rue est déjà en soi un acte militant. Nous vivons dans une société qui se casse la gueule, dont les valeurs sont assez moches, et le fait d’amener un peu de poésie pour essayer d’entourer les gens de beauté est une chose que je défends. Cela ne fonctionne pas toujours, et certaines personnes sont plus réceptives que d’autres, mais si au moins une personne ressent mon travail de cette façon c’est une victoire.

D’aucun répondrait qu’il est vain de prétendre apporter la beauté dans la rue, car c’est une notion éminemment subjective. Penses-tu qu’il y a un stade où l’intention de créer une œuvre esthétique serait appréciable par tous ?

Je ne pourrais jamais y répondre, car c’est une notion indescriptible. Je pense qu’il n’y a pas de prétention à avoir car le Beau me semble de toute façon inaccessible. C’est l’intention qui compte : rien n’empêche d’essayer.

Avant tout je crois qu’il faut vraiment distinguer l’esthétique et le Beau : le Beau ne saurait être le joli, et n’est pas non plus le paisible ou le plaisant. Je ne cherche pas à faire de la décoration pour salon ou espace public.

Je passe mon temps à lire l’avis des philosophes sur ce terme, mais leurs opinions divergent entre ceux qui croient le Beau universel et ceux qui pensent qu’il est intrinsèquement subjectif, sans que personne ne parvienne réellement à le définir. Pour moi, le Beau est avant tout un sentiment ou une émotion. Je le sais car je l’ai déjà ressenti, mais je ne saurais pas l’expliquer avec des mots. Quand je peins j’essaie de tendre vers ce sentiment. Bien sûr je ne l’atteins jamais vraiment, et quand je regarde à nouveau une peinture peinture six mois plus tard je me dis systématiquement que j’aurais pu aller plus loin. Il y a parfois des moments de grâce, un coup de pinceau dans lequel je me dis qu’il y a quelque chose, mais cela m’arrive bien plus souvent en regardant le travail d’autres artistes que dans ma peinture.

Il m’est arrivé de tomber quasiment à genoux devant un tableau d’un musée des Beaux-Arts. Ce n’était pas un peintre connu, pas une œuvre connue, mais elle m’avait subjuguée*. Pourtant cette peinture devant laquelle je me trouvais me donnait aussi envie de m’enfuir : c’était si beau que c’en était insoutenable. Cette oeuvre représentait le Christ mort descendu de la croix : rien de joli ici, un sujet plutôt glauque et triste, pourtant cette peinture a provoqué en moi une grande exaltation. Il y avait dans cette lumière, ce clair-obscur sans grandiloquence, sans violence, dans la chair pâle, le sang à peine visible, la mort tout en sobriété, quelque chose qui touchait au sublime. Je crois que le Beau et le terrible fonctionnent très bien ensemble. J’aime travailler avec les antagonismes : le clair-obscur, le réalisme et l’onirisme, l’animal et le végétal, le beau et le dérangeant. C’est pour ça que mon travail est parfois sombre, notamment lorsque je fais sortir des branchages de corps nus, leur donnant un aspect un peu étrange. Il y a un mouvement artistique récent né en Australie, le Beautiful bizarre, proche du Néo-surréalisme, dont je me sens proche. Baudelaire disait que « le Beau est toujours bizarre » : je suis infiniment convaincue par cette phrase.

* Le Christ mort, Hippolyte Michaud, 1881. Musée des Beaux-Arts de Beaune

Photographies:  Parvati

Vous pouvez retrouver Parvati sur Instagram, Facebook, et son site internet.

Entretien enregistré en février 2020.

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