Ma rue par Achbé

ma rue par achbé

Écrire pour soi et pour les autres

Ceci est une introduction : saint oma street art.

“Même si je dessine devant chez moi, il y a toujours cette adrénaline, car des gens peuvent passer dans mon dos, attendant parfois la fin du message car je ne la dis jamais à l’oral. Il n’y a pas d’intermédiaire entre moi et la personne qui lit, et même quand elle n’aime pas c’est drôle d’avoir cet échange. La rue est notre voix publique.”

L’INTIME ET LE MONDE

Comment es-tu devenue artiste ? Quand as-tu commencé dans la rue ?

Devient-on artiste ou est-ce que l’on naît ainsi ? Je n’en sais rien. Je n’ai pas à décider si je rentre ou non dans cette case. Dans tous les cas c’est aussi une façon de vivre, pas uniquement un acte. Si j’en suis une, on peut considérer que cela s’est concrétisé il y a maintenant cinq ans sur les trottoirs, et qu’il s’agit peut-être de ce qui m’intéresse le plus dans la vie en dehors des gens que j’aime qui occupent la première place. J’ai toujours eu je pense une sensibilité artistique, été intéressée par les mots. Comme plein d’enfants j’ai écrit des poèmes. J’ai fait de l’écriture mon métier, conceptrice-rédactrice dans la communication, car j’aimais cela mais pensais ne pas avoir grand-chose à raconter. Mais étais-je artiste ? Le suis-je devenue, ne le suis-je toujours pas ? Je n’en sais rien. Je laisse juge la communauté, tout en sachant que je me fiche des jugements.

Ta pratique naît d’une rencontre entre l’intime et le monde extérieur.

Je ne sais pas si on peut réussir à l’expliquer. Cela commence déjà par un hasard. J’adore ma rue, ce quartier, j’y connais beaucoup de gens : c’est un petit village comme souvent dans Paris. A force d’habiter quelque part on finir par s’approprier les lieux. Mon petit bout de Montmartre possède un état d’esprit, une ambiance particulière, à la marge entre la rue de Clignancourt et le haut de la Butte, un quartier très hétéroclite. Il y avait une personne qui n’était plus dans ma vie et, un matin de mars 2017, alors qu’il me restait des craies, j’ai vu des touristes monter la côte. Beaucoup de gens montent à Montmartre, dans les crèches, les écoles, pour travailler ou visiter. Ils arrivent essoufflés et j’ai alors pensé à écrire une phrase très simple « Ça monte, hein ? », afin de créer un dialogue, car la communication avec le monde extérieur représente tout dans ma vie. Je voulais aussi faire rire les gens qui me connaissaient, qui regardaient par la fenêtre. J’ai photographié cette phrase que j’ai partagé sur ma page personnelle. Cela a beaucoup plu à mon entourage, d’autant plus qu’ils ne reconnaissaient pas mon écriture, habituellement dysgraphique. Je pense être intime avec pas mal de gens avec. C’était une concrétisation à la craie d’une intimité qui existait déjà avec les gens autour ; c’est pour cette raison que quelques jours plus tard, lorsque j’ai décidé de continuer, j’ai écrit : « Ce n’est pas une rue, c’est une famille. »

La rue est une pièce en plus. Je m’y sens complètement à l’aise, comme chez moi. J’essaie de ne pas trop l’abîmer avec cette poudre qui s’efface rapidement, mais elle offre un pont entre une chose intime et l’espace public. Le fait d’avoir choisi ce trottoir-ci, à ce moment-là, est très lié à la mort de mon mari, Hervé, au même endroit. Je n’ai pas fait du tout le lien au début, mais cela m’a plu que mon inconscient me donne cette inspiration. J’aime me dire que mes phrases sont vues du ciel : même si cela ne veut pas dire qu’il y a quelqu’un en haut, je trouve cette idée symboliquement très belle. Quand j’en ai parlé à mes amies j’ai réalisé qu’elles y avaient toutes pensé. J’ai trouvé cela rassurant, comme une preuve qu’on peut faire confiance à son inconscient et dialoguer avec lui. Cela permet de partager un moment de vie avec tous les gens de la rue, fermant la boucle entre les voisins, Hervé, moi et des inconnus ? Ces derniers ne savent rien et pourtant cela existe aussi à leurs yeux : ce n’est alors plus intime, mais de la poésie urbaine sur les trottoirs, très modeste et tracée à la craie.

ECRIRE SUR LES PAVES

Une particularité de ton travail tient dans ton rapport à l’espace, limité à un bout de trottoir.

On peut l’expliquer par mon histoire, mais c’est aussi ce qui justifie le choix de la craie. Ce medium qui s’efface est un palimpseste, une page blanche qui doit se tourner chaque jour. Dans un sens c’est une opposition totale à l’Art urbain, qui est partout et envahit la ville. Ce n’est pas ma démarche, je ne suis pas au taquet pour écrire sur tous les trottoirs de Paris. Cette « éphémérité » se complète avec la photographie qui permet un autre partage. C’est un peu l’inverse d’Invader et de ses mosaïques qui sont partout et qui ont donc moins besoin d’être partagées autrement : moi je ne suis nulle part, ou à un seul endroit.

Pourquoi avoir choisi la craie comme medium alors qu’elle est particulièrement éphémère ?

La première fois j’ai utilisé ce que j’avais sous la main : la craie, et je l’ai gardée. Si j’utilisais la bombe, cela durerait certes plus longtemps, mais je ne pourrais pas recommencer si vite, ni maîtriser aussi bien mes cursives. J’aime tout dans la craie : son contact, le fait qu’elle se transforme en poudre, se balade partout, qu’elle soit écologique. Cela n’était pas une démarche préméditée, mais j’en suis ravie. La craie permet de peaufiner les pointes, les boucles, les lignes et les accents. De temps en temps l’écriture est moins droite car j’ai bavardé ! C’était déjà mon défaut à l’école et je veux le garder, car tout ce qui était défaut lorsque j’étais petite est devenu qualité en grandissant. C’est un vandalisme accepté par les gens : je pourrais recevoir des amendes mais ça n’a jamais été le cas.

La typographie que tu utilises renvoie à cette idée que lorsqu’on sait écrire on sait dessiner.

Ce sont des lettres dessinées qui se rapprochent de la calligraphie. Je ne maitrise pas ma typo autrement que par ce dessin dont la taille est conditionnée par la longueur de mes bras. J’ai mesuré une fois un f par curiosité, qui mesurait près d’un mètre. Ecrire est comme une danse, avec sa gestuelle propre : j’adore faire les s minuscules et les L majuscules. J’ai replongé dans mes cahiers d’école pour simplifier mes cursives. C’est la seule écriture lisible que je produis : même moi je ne sais pas me relire !

DES TEXTES EN PARTAGE

En quoi la rue est-elle un espace de création particulier ?

C’est un espace ouvert à tous, gratuit, qui va vers les gens. D’habitude, pour voir de l’Art, il faut rentrer dans des galeries ou des musées. Ici c’est une vulgarisation phénoménale, la démocratisation d’un propos : lorsque j’écris des phrases engagées, je le vis comme un engagement politique au même titre qu’une manifestation. C’est aussi s’exposer artistiquement et personnellement, car dans mon cas j’agis en plein jour, sans me cacher, avec ce que cela peut comporter comme risque. Même si je dessine devant chez moi, il y a toujours cette adrénaline, car des gens peuvent passer dans mon dos, attendant parfois la fin du message car je ne la dis jamais à l’oral. Il n’y a pas d’intermédiaire entre moi et la personne qui lit, et même quand elle n’aime pas c’est drôle d’avoir cet échange. La rue est notre voix publique.

Cette idée de communauté donne-t-elle un sens à ta démarche ?

Si un message n’est pas lu il n’existe pas. Une œuvre placée dans une cave dans laquelle personne ne se rend n’existe pas. Evidemment, l’Art existe pour être vu par le passant, il est donné à voir, surtout le Street art, et donc est complètement relié aux autres. Au moment du confinement, c’était magique de pouvoir chercher ainsi des pièces de musée dans la rue. Mais c’est aussi une communauté au sens abstrait : j’ai très vite ouvert, sur l’insistance d’une copine, des pages sur les réseaux sociaux, alors que je n’étais pas très volontaire au départ. Comme tout le monde ne pouvait pas passer par mon trottoir, et que je n’étais moi-même pas sur les murs, j’ai décidé de les afficher sur ceux de Facebook et Instagram. C’est en les partageant ainsi qu’elles ont touché le plus de monde. On part de quelques mètres carrés de bitume pour arriver à l’infini en touchant le monde entier.

Certaines de mes abonnées font désormais aussi partie de ma rue, car je commence à bien les connaître, que ce soit leur nom ou leur histoire. Je n’entretiens aucun mystère autour de mon identité, ce qui m’a permis de rencontrer beaucoup de gens en signant mon livre, à travers des expositions. Je ne montrais pas spécialement mon visage au début car ce n’était pas mon but, mais lorsque les gens ont découvert qu’il s’agissait d’une femme ils ont trouvé cela encore mieux. En effet, une femme qui écrit dans le pipi de chien reste surprenante de nos jours, je contribue à changer cette vision stéréotypée. Ma communauté sur les réseaux sociaux est très forte et extrêmement bienveillante. Je fais face à peu de trolls, même en postant des messages assez politiques. Mes posts offrent ainsi une bulle au sein des réseaux et c’est chez moi : je n’ai aucun problème à faire face à quelqu’un de contradictoire, mais le bloque immédiatement s’il devient agressif ou insultant.

Tes aphorismes invitent parfois à entamer une discussion sociale. Quelle place l’engagement occupe-t-il dans ton travail ?

Il s’agit de provoquer, dans tous les sens du terme : des émotions, des dialogues, des larmes, des rires, des cons. En lisant l’ensemble de mes messages on peut cerner la personne que je suis. Je m’expose, ce qui est à la fois délicieux, excitant et dangereux. Ce n’est pas anodin d’écrire une petite phrase à la craie sur un trottoir. C’est évidemment ce que je pense, sinon je ne serais pas capable de l’assumer. Ce sont des opinions, un regard, une petite bulle lancée pour faire réfléchir les gens, qui sont en droit de penser ce qu’ils veulent. Ce n’est pas la vérité, mais ma vérité. Le plus beau compliment qu’on puisse me faire c’est me dire qu’une phrase a tourmenté, qu’on se soit interrogé sur son sens ou le choix d’un jeu de mots. Je trouve ça génial que les autres puissent emporter sous leurs chaussures ou dans leur tête un peu de craie et mon message. J’ai parfois posté des phrases avec des mots un peu lourds, j’ai parfois des abonnées qui me disent que je suis allée un peu loin. C’est intéressant de voir ces réactions : un jour un message érotique ne plaisait pas à une abonnée. Je lui ai dit qu’elle pouvait masquer la publication, mais que je ne pouvais pas ne pas la publier parce que cela ne lui plaisait pas. Céder reviendrait à ne pas accepter ma démarche. D’ailleurs, j’avais écrit sur le trottoir : « Si tu étais toujours d’accord avec moi, tu serais moi. » 

L’IMAGE ET LE TEMPS

Qu’est-ce qui pour toi fait œuvre : l’écriture en elle-même ? La photo qui en est faite ? A quel moment le message est-il délivré ?

Je suis à l’intersection de trois ronds constitués par l’écriture, le Street art et la photographie. Le message existe au moment où il est partagé, soit en tant qu’œuvre sur le trottoir, soit en photo pour ceux qui ne peuvent pas l’atteindre. Les deux permettent une forme d’aboutissement : le dialogue avec les gens qui passent. La photographie est ainsi ce que je trouve le plus fidèle à l’Art urbain. L’effet de surprise qu’on ressent en se baladant dans la rue est inégalable, et je n’ai pas envie de le traduire autrement. Ce dialogue passe aussi par l’échange, en vrai dans la rue (même si j’évite de parler lorsque j’écris pour ne pas oublier une lettre ou une syllabe), ou à travers les commentaires sur les réseaux sociaux. Il fait partie intégrante de l’œuvre.

Quel est ton rapport au temps ?

Si je ne photographie pas ma phrase, peu de gens la verront. Elle reste cependant fidèle à l’œuvre d’origine, étant prise dans la perspective. C’est une forme de dualité, de paradoxe, mais j’aime beaucoup prendre la photo, aller dans mon labo pour les commander, les regarder, sentir ces odeurs d’argentique même si je les fais tirer en numérique. J’ai choisi de me mettre en bas du message pour qu’on puisse avoir la vue sur Montmartre. Techniquement, le noir et blanc fait ressortir ma phrase tout en rendant hommage au travail de Doisneau, à celui de Helen Levitt, tous ces gens qui ont photographié des enfants écrivant à la craie dans la rue. Cela met en contraste la typographie naïve et tendre que j’utilise et le contenu de mes messages, comme une enfant mignonne qui dirait un gros mot. En effet ne dit-on pas que la vérité sort de la bouche des enfants ? J’admets complètement qu’on ne soit pas d’accord avec moi mais ça m’arrange quand même qu’on le soit. Je suis à la recherche d’une harmonie.

L’Art urbain est-il selon toi un courant artistique ? Si oui, considères-tu en faire partie ?

C’est un mode d’expression, un choix de lieu, néanmoins je pense que chaque street-artiste, en fonction de son travail, appartient à différents mouvements artistiques. Accroché en galerie il se transforme en Art commercialisable. Il me semble que le street art au sens large (s’exprimer dans l’espace public) date de l’époque des cavernes : qu’y a-t-il de plus ancestral, de plus séculaire, que cette preuve de l’Homme et de la Femme se différenciant des animaux et des végétaux. C’est ce qu’on retrouve sur les murs de Lascaux. Il y a peut-être en ce moment une mode, un air du temps. L’Art urbain est repris par les institutions, mais il perdurera au-delà de la tendance. Immortel, c’est une lame de fond qui dure depuis toujours et continuera tant que vivront des hommes et des femmes.

ma rue par achbé street art ma rue par achbé street art ma rue par achbé street art ma rue par achbé street art ma rue par achbé street art ma rue par achbé street art ma rue par achbé street art ma rue par achbé street art ma rue par achbé street art

Photographies: Ma rue par Achbé

Vous pouvez retrouver Ma rue par Achbé sur Facebook et Instagram.

Entretien enregistré en septembre 2021.

VOUS AIMEREZ AUSSI

megumi nemo

Rencontre avec Megumi Nemo, qui grâce à son dessin minimaliste qui évoque l'enfance cherche à traduire nos émotions.

marquise

Rencontre avec Marquise, dont les collages surréalistes et poétiques mettent en avant la richesse et la diversité de nos sociétés.

nadège dauvergne

Rencontre avec une artiste qui joue sur le collage et le trompe-l'oeil pour confronter des univers, publicité et peinture, citadin et faune sauvage.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.

Panier