Missgreen Grenouille

décembre 2020

POCHOIRS CISELÉS ET ORIGAMIS COLORÉS


PARCOURS

Quand as-tu réalisé tes premiers pochoirs ?

Ce n’est que très récent, je n’ai jamais œuvré dans le domaine des arts plastiques, ayant un parcours scientifique en biologie. Au départ, je ne faisais qu’observer : en effet, j’ai vécu dans l’est parisien; or, rue de Lagny, près de la porte de Vincennes, se trouvait un dépôt de bus à l’abandon recouvert d’œuvres de Street art. Je passais tous les jours devant, photographiant et regardant : cela me semblait fou que des pièces peintes dix jours auparavant puissent être recouvertes si vite. Un jour,  un ami qui pour son plaisir pratiquait l’aérographe m’a permis de découvrir le pochoir, véritable solution à mes envies créatives. Étant observatrice de nature, j’aime toucher et tester les matières, appliquant à ma manière ce que font les autres pour aboutir à un style que je qualifie de « patouille/débrouille ». J’ai alors commencé à réaliser mes premiers flamants roses pour m’entraîner, les offrant à mes amis et à ma famille. Puis je me suis souvenue qu’en prenant l’ombre d’une photographie, n’en conservant que le noir, il était possible de reproduire l’image. C’était magique pour moi, qui ne savait pas dessiner, d’aboutir à ce résultat, transformant les ombres en découpe. J’ai ensuite choisi de poursuivre cet usage d’un pochoir noir unique, à la fois simple pour une novice et à mon goût très élégant.

PORTRAITS NOIRS ET ORIGAMIS ÉCLATANTS

Tes pochoirs sont ciselés et minimalistes : comment envisages-tu l’image au moment de la découpe ?

Il faut que l’image de départ m’attire, qu’elle me procure une émotion : cela peut passer par exemple par des poses symboliques. Je travaille ensuite les ombres, les parties du corps ou du visage à souligner davantage. Certains éléments ont besoin d’être distingués pour que l’image conserve son sens. Pour Joséphine Baker, je voulais faire ressortir ses accroche-cœurs, mais ne pouvant inscrire tous les détails sur un pochoir de cette taille, j’ai préféré une unique silhouette noire permettant de la reconnaître. Ainsi, le noir sur le blanc représente une élégance qui convient très bien à ces femmes des années 20, tandis que l’origami va permettre d’attirer le regard en plaçant une touche de couleur.

Pourquoi représenter des figures féminines fortes, comme Louise Brooks et Kiki de Montparnasse, ou une icône féministe comme Rosie Power ?

J’ai d’abord choisi des femmes parce que j’en suis une. Les années 20 sont celles des premières grandes émancipations, même si elles ne se font pas à tous les niveaux, mais sont aussi riches dans le domaine de la mode, avec ces femmes fortes qui, libres, enfilent des pantalons ou font évoluer leur coiffure. Je trouve qu’il y a beaucoup de choses à créer autour de cette période, notamment en travaillant autour du portrait. Cependant, même si j’aime revenir sur ces figures, cela ne m’empêche pas de réaliser autre chose, comme ces pièces qui s’interrogent sur la nature reprenant ses droits en ville.

Mais ma grenouille choisit des thèmes avant tout autour de ses plaisirs ou loisirs. J’essaie de ne pas l’amener vers des messages revendicateurs. Même si parfois elle glisse vers Rosie Power ou une femme des années 50 qui prend son propre plaisir, je la rattrape très vite et réserve les combats de femme qui me sont propres à ma véritable identité. J’aime que la grenouille reste légèreté et loisir !

Tu as directement associé l’origami à tes pochoirs, lequel apporte de la couleur et un effet de volume.

Faire le pochoir au noir permet aussi de faire ressortir l’origami, touche de couleur qui va venir surprendre le passant et donne envie de s’approcher. Une fois l’image choisie, je réfléchis à la façon de l’y apposer, par exemple grâce à un bouton ou une broche. Je vais alors me servir du papier plié comme d’un accessoire, un vêtement qui personnalise la forme. Je fais en sorte que l’image de départ reste jolie même si l’origami est enlevé, car il disparaît régulièrement. Néanmoins, certaines pièces perdent leur sens lorsque l’association des deux n’est plus : j’avais ainsi réalisé une parodie de la femme des années 50, trouvée dans un livre de recettes. Sans l’origami en forme de canard, la blague ne fonctionnait plus. Enfin, au-delà de la signification, il sert aussi de signature, permettant de distinguer mon image de celle qui préexiste. C’est d’ailleurs une ambiguïté de souhaiter être reconnue de cette façon, alors que je préfère être discrète dans mon travail.

COLLER DANS LA RUE

Pourquoi avoir choisi le collage comme medium dans l’espace urbain ?

Je suis de nature assez obéissante, pas une grande rebelle. Comme le collage est éphémère, il peut être retiré sans rien abîmer. C’est une sorte d’interdit respectueux. Cela ne me dérange pas du tout que d’autres graffent ou peignent, mais pour moi il était déjà très compliqué de pouvoir coller : c’est comme déchirer la page d’un livre ! En général, je sais à l’avance où je vais placer mon pochoir, ayant repéré un lieu, pas forcément un mur, avec lequel il va entrer en résonance : c’est le cas de Kiki de Montparnasse en Violon d’Ingres sur la photographie de Man Ray, que j’aimais bien coller devant les bains-douches. Même si le public ne le voit pas, il y a souvent un détail, cocasse ou historique, qui fait que ma pièce est selon moi placée au bon endroit.

Quel regard as-tu sur l’aspect particulièrement éphémère du papier collé? 

J’aime beaucoup cette dimension éphémère car la pièce va ainsi pouvoir toucher les passants, les surprendre, puis finalement disparaître. Ces œuvres discrètement posées, à la fois présentes et absentes, collent avec mon caractère. Le collage est comparable à la vie qui avance, une trace de mon passage à un moment donné. Qu’on le reconnaisse ou pas, que l’on s’arrête ou non, n’a pas d’importance : cela fait plaisir d’être vue et je suis fière lorsqu’on reconnaît ma signature, mais mon objectif est avant tout de surprendre le regard.

Tu parles d’abandon pour évoquer l’œuvre une fois posée. La photographie va permettre d’y remédier.

Quand je colle une pièce je l’abandonne. Mais il n’y a jamais de tristesse et je suis même contente lorsqu’elle est placée au bon endroit. Souvent j’en cumule, profitant de leur présence à la maison, la décision de coller procédant d’un déclic : on ne peut pas tout garder non plus. La photographie, elle, est une trace de vie : j’ai un travail qui me passionne à côté donc je n’ai pas beaucoup de temps pour mes pochoirs, pourtant je veux en conserver une image, les lâcher tout en les conservant. A cet égard, Instagram est l’album de mon parcours dans la rue, car j’y présente tout ce que j’ai collé.

En quoi la rue est-elle un espace de création particulier ?

La rue nous prouve à travers l’architecture ou les statues qu’il n’y a pas que les musées qui renferment des œuvres. Le Street art s’inscrit dans cette continuité, étant un medium supplémentaire pour proposer de l’Art partout. Néanmoins, à la différence des supports précédemment évoqués, il est offert et partagé, étant accessible à tous. S’il ne plaît pas chacun peut passer devant sans être dérangé : il ne peut faire que du bien. En plus, il n’y a pas besoin en amont de l’approbation d’un artiste, galeriste, d’un pair… Tout le monde peut se produire dans la rue sans être artiste.

SUR l’ART URBAIN

Penses-tu que le Street art est un mouvement artistique ? As-tu l’impression d’en faire partie ?

Je ne sais pas si c’est un mouvement, car j’ai l’impression qu’on a toujours dessiné sur les murs. Selon moi, la principale différence est que de plus en plus de gens s’autorisent à le faire. Ils sortent et investissent la rue, alors qu’auparavant cela n’aurait pas été possible. Dans cet ensemble, nous n’avons pas tous les mêmes envies, entre ceux dont la pratique relève du loisir créatif et ceux qui veulent en vivre. Il y a des gens qui veulent créer ponctuellement, pendant quelques années, et ceux qui veulent être au-devant de la scène. Ils produisent beaucoup, recherchent les spots pour se placer à côté d’autres artistes et se faire connaître. Pour l’instant, je sais faire partie de la première catégorie, car l’idée de vente m’oppresse et m’amuser reste le principal. C’est aussi pour cela que je ne veux pas me définir en tant qu’artiste, sinon plutôt comme artisan.

A propos de spot, comment considères-tu ces murs regroupant une multitude de pièces ?

Quand j’ai commencé je trouvais cela génial, car chaque artiste continuait de cette façon une sorte de cadavre exquis. J’ai donc collé une ou deux fois des pièces en trouvant que le résultat fonctionnait parfaitement : j’avais ainsi placé la matrone de Peaky Blinders à côté d’un petit garçon de Léo & Pipo. Mais on m’a conseillé de ne plus le faire, car là où je peux trouver du sens, un autre peut ne pas le voir. Du coup, je poursuis mon travail à côté, évitant ces grands murs où l’on distingue mal les œuvres, essayant toujours de surprendre. Il y a partout des collages de grande qualité, mais je préfère les découvrir seule au coin d’une rue.

Les collaborations permettent cependant des créations collectives.

Les collaborations permettent de rencontrer des gens d’un milieu que je ne connaissais pas du tout et peuvent déboucher sur une véritable alchimie artistique, qu’elles soient préparées ou improvisées. Cela peut être spontané ou prendre plusieurs mois, être ponctuel ou régulier, mais c’est en cela que le Street art est intéressant, car il permet de se regrouper autour d’une même intention qui est la création de pièces en commun pour plaire aux passants. Avec C+S nous avons mis des mois à réaliser une collaboration, mais le collage fut un moment magique. Aujourd’hui, je vois beaucoup Marquise et je crois qu’il peut en sortir de bonnes choses et surtout une belle amitié.

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