Moyoshi


« Pourquoi le street-art ne devrait être que dans la rue ? Pourquoi certains graffeurs refusent d’aller en galerie ?  » L’oeuvre de Moyoshi, le plus japonisant des artistes urbains parisiens, tente depuis toujours de répondre à cette opposition. Avec Fragment de fresque, il apporte symboliquement un bout de rue à l’intérieur de la galerie, mais surtout il parvient à créer la jonction entre deux univers auquels chaque artite de rue se trouvent aujourd’hui confrontés. Comment se distinguer dans son travail d’atelier tout en conservant sa patte?

Mais Moyoshi se démarque aussi par un goût marqué pour la recherche, pour l’abstraction, et son travail sur l’anamorphose avec Urb’1 en porte désormais la marque.

Parcours

Comment es-tu devenu artiste ?

En 2000, alors que j’étais dans le milieu musical, j’ai découvert le graffiti et adoré le côté vandale. Je taguai déjà auparavant. Le résultat n’était pas forcément esthétique, il s’agissait plutôt de trouver sa griffe. A partir de là, j’ai fait du vandale pendant 4 ans, même si je n’ai pas gardé de dates ou de traces précises de cette période car je n’ai rien fait pour en arriver là ou j’en suis aujourd’hui, tout était que simple expression.

A la même époque, j’avais un projet musical avec Bioshanka. Je m’approchais de mes 25 ans et je pensais que la musique me permettrait de m’exprimer tout en parvenant à obtenir une reconnaissance financière de mon travail. J’ai arrêté pendant 9 ou 10 ans, avant de reprendre lorsque j’ai rencontré des personnes du milieu qui, à travers le projet Hip, m’ont édité pour me placer à côté de street-artistes. C’était en 2010/2011, et je découvrais cet univers, sans comprendre pourquoi il ne comprenait que les arts visuels, mais ni les musiciens ou le théâtre de rue. En effet, quand tu parlais d’art de rue en France il y a encore 15 ans, cela faisait référence à des festivals comme Aurillac ou Avignon, mais pas au street-art tel que défini aujourd’hui. Ainsi, je pense que le public a davantage défini et catégorisé mon travail que moi-même.

Une anecdote me paraît importante sur mes premiers pas en tant que dessinateur. La première fois que j’ai essayé de peindre, c’était après avoir eu une soirée « fortement colorée ». Une amie, qui avait une très bonne culture artistique, m’a emmené à Beaubourg pour me montrer une toile de Pollock. J’ai halluciné et lui ai tout de suite demandé qui avait pu peindre quelque chose qui ressemblait tant à mon tableau. Ce jour-là, j’ai compris que ce que je dessinais pouvait me donner confiance en moi.

Qu’est-ce qui t’a fait retourner à la rue après toute ces années ?

Suite à des histoires avec la justice, j’ai voulu m’intégrer dans la vie active avec un travail qui m’intéresse. J’ai été directeur artistique et chef de projet en agence de communication. J’y ai développé toute une culture graphique en me détachant du graffiti. Je continuais à faire un peu de vandale de temps en temps, mais je restais en retrait. Lorsque j’ai songé à reprendre, c’est avec l’œil du directeur artistique que j’ai examiné mon travail, pour savoir qui j’étais et ce que j’allais faire. En galerie, mon passé de vandale justifiait d’un état de street-artiste, or j’étais entièrement en désaccord avec cela. Cet incident m’a permis de me rendre compte que je devais retourner dans la rue pour le plaisir, mais aussi qu’à proprement parler je ne savais pas graffer. Ce que je faisais c’était du vandale, pas des fresques, pas du lettrage.

 

Quand est apparu la figure de Moyoshi ?

L’identité de Moyoshi existait déjà en 2000 :  c’était un projet musical solo avec lequel je tournais. Alors que nous devions sortir une deuxième maquette, le groupe s’est séparé, laissant beaucoup d’idées inachevées. J’avais besoin d’une identité : or, j’étais fan d’électro, d’abstract hip-hop et j’adorais la culture asiatique comme DJ Crush et les anime comme Le voyage de Chihiro ou Princesse Mononoké. Moyoshi s’est donc imposé naturellement, s’accompagnant au début d’un lettrage asiatique.

Un style adapté à son espace

Qu’est-ce que la rue représente pour toi en tant qu’espace ?  

Quand j’ai commencé, la rue était un espace de liberté, mais était aussi porteuse d’une connotation négative. Lorsque Sarkozy est arrivé au ministère de l’intérieur, elle est devenue synonyme de « racaille » et de « voyous ». Se rajoutait donc à cette liberté un côté transgressif, celui de s’autoriser des choses, de se retrouver dehors lorsque tout était fermé, même si en Normandie cela constituait un délit de sale gueule.

Cependant, la rue est aussi un espace de contraintes. J’y ai énormément traîné, même dormi un peu, avant de trouver les bonnes personnes pour m’aider. Je fais partie des gens qui aiment marcher dans la rue, à qui elle offre de nouvelles idées. Découvrir pendant des années un travail de bureau avant d’y revenir m’a aussi permis de passer de l’autre côté de la barrière. Or, j’ai toujours aimé ce grand écart :  je pense que la vie n’est pas une ligne droite.

Enfin, la rue offre un moyen de conserver son anonymat. Quand tu es musicien, tu es obligé de te montrer sur scène. A l’inverse, le graffiti permet de passer une soirée avec des personnes qui se demandent qui a peint ça, sans que ces dernières se doutent que tu te trouves devant elles ! Cette capacité à rester caché a été une victoire, même si elle demande de fait plus de temps pour permettre de se faire repérer. Ainsi, les seuls qui te reconnaîtront seront les curieux et les filous.

Pourquoi avoir choisi la bombe comme outil de travail ?

Pour être honnête, au début je travaillais au Posca. Il était assez facile de les voler, jusqu’au jour où les commerçants ont compris qu’il valait mieux cacher certains marqueurs. Surtout, ils étaient trop petits et je trouvais qu’on ne les voyait pas assez. J’ai donc récupéré des bombes plus voyantes dans une carrosserie. Un jour, j’ai rencontré sur un terrain de graffiti deux mecs qui m’ont montré de vraies bombes de graff et quelques techniques. Ce fût un choc, car jusque-là mon expression graphique était assez brute : pour laisser une trace, un bout de plâtre ou du cirage pouvaient suffire. J’étais déjà orienté vers des personnages et j’aimais beaucoup la mouvance abstraite avec un esthétisme proche du monde de l’illustration (le lettrage mais au final c’était pas mon univers premier). Néanmoins, l’important est je pense de développer ton propre esthétisme, qui n’est pas forcément lié à l’outil, même s’il y a des périodes de ta vue ou tu en favorises un par rapport à un autre. En atelier, je tente aussi de retranscrire mon univers avec des craies, des pinceaux, ou des marqueurs. 

 

Quel est l’importance du tracé direct dans ta démarche ?

Le tracé direct est une discipline que j’ai toujours adorée : c’est un mur, une bombe, un seul trait. Dans les premiers festivals on m’appelait même « Le traceur », car je travaillais toujours avec ces tracés frénétiques. Je ne me suis au départ pas rendu compte de l’importance de ce style lié au graffiti dans mon travail. Les vrais graffeurs que j’ai rencontré m’ont dit que j’étais une personnalité atypique de ce milieu ce qui m’a fait tripé car ces mecs reconnus m’avaient repéré.

Ce tracé s’accompagne d’un goût pour l’improvisation.

Pour une de mes dernières fresques, j’ai assumé devant le public et les journalistes ne pas du tout savoir ce que j’allais faire au moment de démarrer. Je ne m’inquiète pas face à un mur, car avec l’expérience je maîtrise quelques palettes de couleur, des choix de dynamiques et certains esthétismes forts. J’adore le freestyle, commencer une fresque et m’étaler de plus en plus, avec de la musique à fond dans les oreilles.  J’adoptais déjà cette attitude en tant que musicien, et je ne voulais pas faire de reprises. Je préfère travailler ma propre expression plutôt que reprendre le travail de quelqu’un au risque de le dénaturer. J’ai toujours privilégié la créativité et l’improvisation, même si le freestyle m’a aussi joué des mauvais tours et qu’il m’arrive d’utiliser des esquisses. A cause de ça, je devais souvent au début allonger mes fresques pour corriger un défaut d’harmonie ou de composition. Je voulais aussi finir à tout prix mes bombes, quitte à déborder sur la poubelle d’à côté.

 

Alors que par ton parcours tu es passé de l’univers du graffiti à celui du street-art, quelle serait pour toi la différence entre ces deux univers ?

Je pense que c’est une question de nomenclature. Alors qu’un mec de 45 ans me disait que ce qui comptait pour lui était le caractère transgressif du graffiti, le street-art essaie davantage aujourd’hui d’interagir avec les passants. Cependant, ce qui compte au final c’est qu’il y ait une expression : plus elle est spontanée, plus elle aura de la valeur. Ceux qui ne s’inscrivent pas dans la durée mais matraquent la rue de collage avant un show auront ensuite plus de mal à se faire accepter par la communauté underground. Néanmoins, je pense qu’il va falloir que le monde du street-art se responsabilise pour ne pas être un simple effet de mode, et être consommé dans 10 ans.

Des créatures fantastiques à une recherche expérimentale

Pourquoi avoir choisi de peindre ces créatures mi-animales, mi-végétales au moment de ton retour ?

Je suis amoureux du monde animalier et de la nature : comme c’est ce qui manque de plus en plus à notre quotidien, c’est une source d’inspiration forte. Je n’ai pas forcément fait attention aux artistes qui peignaient aussi des animaux, tout le monde à sa patte graphique distincte. Dans mon travail, c’est d’abord l’œil peint sur le mur que je considère comme une entité à la fois animale et végétale. J’ai ensuite conceptualisé cela, songeant à l’idée d’une nature qui nous effacerait et reprendrait ses droits. C’est une thématique qu’on retrouve par exemple dans Princesse Mononoké. Cette dualité de la nature et des animaux qui s’unissent pour mener une grande bataille et se défendre m’a beaucoup inspiré, même si j’ai mis 9 ans à m’en rendre compte. D’ailleurs, pendant un an, en 2014, je n’ai fait qu’utiliser une palette de couleurs associée au Japon, de noir, de rouge et de blanc.

Comment es-tu passé de ces créatures à une démarche plus expérimentale ?

Quand tu prends de l’âge tu t’aperçois que la dualité entre l’Homme et la nature est très exploitée dans les arts. Si je trouvais au départ ces créatures intéressantes, depuis un an j’essaie de m’en séparer. Je veux rechercher autre chose, car je me suis aperçu que si je n’étais pas en mouvement mon travail s’enfermerait dans une époque. Or, l’évolution de l’expression est permanente et il faut savoir l’accepter. En ce moment je suis très attiré par les univers abstraits et graphiques, qui permettent d’élargir ses recherches.

Je travaille par exemple beaucoup sur le concept d’anamorphose. Je ne prétends pas l’inventer, et j’ai regardé avant de me lancer avec Urb’1 qui en étaient les principaux spécialistes, comme Varine ou Rousse. L’anamorphose impose une contrainte et oblige à toujours revenir à son point de départ, surtout lorsqu’on travaille à l’œil et en se guidant par rapport à une croix. Cela crée quelques imperfections qui font son charme. Dans la rue, si je trouve un compteur avec un mur derrière, plus deux petits meubles, je vais pouvoir réaliser une anamorphose sur ces trois supports. C’est intéressant car une partie de l’œuvre restera fixe, alors qu’une autre sera éphémère.

Fragment de fresque

Avec ton projet Fragment de fresque, tu tentes de répondre à l’éternel question qui oppose le travail de rue de l’artiste avec celui exposé en galerie.

Ce n’est pas une idée que j’ai inventée, mais j’ai réussi à conceptualiser ce questionnement qui était dans l’air. Pour mon premier solo show je voulais trouver quelque chose qui montrait l’évolution du Moyoshi travaillant dans la rue, séparé des animaux sur papier, qui posait en trame de fond le débat entre street-art et galerie :  Pourquoi le street-art ne devrait être que dans la rue ? Pourquoi certains graffeurs refusent d’aller en galerie ? J’ai vu un texte parlant de mon travail qui disait que j’avais la rue pour atelier. J’ai décidé d’utiliser cette phrase au sens littéral du terme, de rajouter une contrainte de travail en extérieur, car j’aime ces contraintes quand je me les impose.

Comment est-ce que le fragment va passer de la rue à la galerie ?

Je peins une fresque avec mon tableau accroché au mur par deux clous. Cela m’a permis de constater et d’apprendre qu’avec du vent la fixation de la toile était importante pour ne pas qu’elle s’envole. Une fois la peinture terminée, un des deux photographes qui m’accompagnent fait une photo en 20×30 de la fresque. Cette photo, présentée à la galerie à côté du fragment, indique à la fois le lieu, la date, la température la plus chaude et la plus froide (pour que les gens se rendent compte que je suis en extérieur), ainsi que le nom de l’œuvre. Je disposais ainsi de trois fresques visibles dans la rue, sans le fragment visible en galerie. Mon grand écart était donc réalisé et j’attendais de connaître la réaction des artistes urbains.

 

Pourquoi la présence de photographes était importante sur ce projet ?

J’essaie de travailler au maximum seul mais il faut savoir reconnaître les compétences de personnes qui ont des aptitudes spécifiques, notamment en photographie, et qui peuvent collaborer avec toi pour mettre en valeur ton projet. Il était crucial pour moi que la personne qui achète un fragment puisse voir d’où il provient sinon cela n’a pas de sens. Sans cette information ne subsisterait que le côté esthétique, ce qui est gênant quand tu avais spécifiquement pensé à une démarche.

Fragment de fresque apportait ainsi symboliquement un bout de mur en galerie.

Je trouve que le retour des autres est constructif, il permet de préciser ses idées pour que la thématique de fond ressorte mieux. Ce qui m’a plu ce sont les bons retours que j’ai eu de vandales qui aimaient cette idée. Ils avaient bien compris les difficultés que j’avais eu pour peindre en extérieur, même si cela rend plus polyvalent et autonome. Cette opposition entre la rue et la galerie tout street-artiste essaie d’y répondre mais la plupart du temps elle ne donne lieu qu’à une reproduction. En concrétisant ce concept j’ai véritablement réussi à apporter l’extérieur en galerie. Le retour d’un ancien m’a particulièrement marqué.  Il a souligné le fait que la toile, qui au départ appartenait à un ensemble figuratif, devenait une œuvre abstraite une fois accrochée seule en galerie. C’était une dimension que je n’avais pas perçue auparavant.

Vous pouvez retrouver Moyoshi sur Instagram, Facebook, et son site internet.

Toutes les photographies proviennent du site de Moyoshi.

Entretien enregistré en août 2017.