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Lebichon

Lebichon

Un double de craie pour courir sur les murs

« Une petite chose réalisée à un moment donné peut influencer la trajectoire d’une autre personne de façon assez importante. »

premiers pas urbains

Comment es-tu devenu artiste ?

Même si j’ai réalisé des études tournées vers l’Art, mon envie de dessiner est apparue assez tard. C’est sûrement mon arrivée à Paris qui a déclenché cette volonté de créer et d’être actif artistiquement dans cette ville. Le hasard de la vie a aussi bien fait les choses, grâce à de belles rencontres qui ont marqué mon parcours.

A quel moment as-tu commencé à travailler dans la rue ?

Le déclic s’est produit lors des attentats du 13 novembre 2015. Résidant dans le XIème arrondissement de Paris, je rentrais tous les soirs en passant par le passage Saint-Pierre Amelot à côté du Bataclan. En ouvrant la fenêtre, j’ai entendu les détonations et les coups de feu. Je me suis pris une claque, moi qui étais si loin de tout ça. Je ne pensais pas que cela pouvait arriver ici. 

Je dessinais beaucoup à ce moment-là, de façon compulsive, pour évacuer ce que j’avais en tête et me détendre. Je suis allé poser un dessin, un personnage ressemblant beaucoup à celui d’aujourd’hui mais avec une forme libre. A la suite de ces événements, cette forme a progressivement évolué pour devenir un cœur, replaçant l’humain au centre.

la craie comme matériau

La craie présente l’avantage d’être un matériau éphémère, pouvant s’effacer rapidement.

Pour moi il y avait deux aspects importants: tout d’abord le fait que la craie soit effaçable, m’empêchant ainsi de me faire arrêter, mais aussi la dimension esthétique du dessin qui s’estompe, devenant presque un fantôme. J’ai d’abord démarré à même le sol : ces créations tenaient parfois une journée, le plus souvent quelques heures, mais pouvaient interpeller les passants. 

Un jour, en allant voir un ami, je vois une planche de bois face à laquelle j’hésite à m’arrêter, ayant déjà beaucoup dessiné en route. Pourtant, je rebrousse vite chemin pour tracer mon personnage. Une heure après, quelqu’un poste en poste une photographie sur les réseaux sociaux, expliquant que ce dessin lui a redonné le sourire. La réaction de cette personne, que j’ai rencontrée plus tard, prouve que toutes les créations peuvent avoir un impact, même lorsqu’on les pense inutiles. Une petite chose réalisée à un moment donné peut influencer la trajectoire d’une autre personne de façon assez importante.

Pourquoi être passé du sol au mur pour dessiner ?

C’est le fond brun des encombrants qui m’a fait passer des sols aux murs. Ce fond était intéressant, et j’ai commencé à le travailler à la craie, ou au Posca lorsque le support ne permettait pas une bonne accroche. Désormais j’apprécie davantage de travailler sur des surfaces un peu usées, parfois couvertes de mousse. La craie permet alors de laisser une trace, accrochant  particulièrement bien, et le contraste entre le trait et l’usure naturelle du support n’en est que plus fort. 

Au niveau du trait, il est intéressant de jouer avec les 90 mm de longueur du morceau, qui ne donne pas du tout le même rendu suivant la façon dont on le tient. Le fait d’arriver au bout oblige à aller à l’essentiel, qu’il s’agisse de dessiner une tête ou un élément complémentaire. Si j’utilise généralement une craie pour raconter une histoire, je garde souvent les chutes pour pouvoir les donner ensuite aux enfants.

un personnage simple et universel

Le côté compulsif de tes premiers travaux se retrouve dans la rue à travers cette immédiateté.

L’immédiateté n’empêche pas un important travail de recherche en amont, pour décider de la position et des volumes de mon personnage, des mouvements de la tête, du corps et des bras. En modifiant la position de ces éléments, j’ai l’impression de voir tour à tour apparaître une personne âgée, un adolescent ou un enfant, un objet ou un animal.

Travailler sur l’erreur, comme un pied qui part de travers, est aussi intéressant. C’est ce travail de composition et de proportion qu’aujourd’hui j’essaye de développer davantage. L’aspect compulsif permet d’affiner mon personnage au fur et à mesure en prenant plaisir à le voir évoluer.

De plus, la simplicité de ton trait – et son aspect figuratif – confère à ton travail une dimension universelle. 

C’est une forme d’art immédiat et philanthrope, que n’importe qui est susceptible d’appréhender, quel que soit son âge, son langage ou son jugement. C’est dans cette démarche de partage que j’effectue mon travail, pour passer un message positif et accessible à tous. Cette dimension universelle prend aussi forme à travers les gens qui me soutiennent, qui partagent mes dessins par la photographie, ou m’envoient des messages bienveillants.

Est-ce que tu imagines continuer uniquement avec ce personnage ? 

Je vais complètement suivre le Bichon au cours de sa vie. Quand j’essaie de prendre du recul sur ce que je fais je ne parviens pas à me dire que c’est moi qui l’ai tracé, j’en suis moi-même spectateur. Lorsque je le dessine il est comme ancré en moi. Son développement passe désormais par l’habillage, le traitement du fond, le sens des proportions, le mouvement et les mises en scènes, afin de lui apporter encore plus de variété. 

D’un point de vue graphique, je vais étudier comment il peut entrer dans l’espace, que ce soit avec des lignes plus épaisses, des points, des traits ou des objets. Explorant ces nouvelles pistes, je me demande toujours si en le développant je parviendrais à conserver la même émotion. Ceux qui me connaissent depuis toujours considèrent que le Bichon a évolué sans pour autant se dénaturer. Les gens peuvent s’y identifier, découvrir des scènes, ou des symboles…

En travaillant autant sur un personnage, il finit par atteindre une forme de perfection.

Jérôme Rasto  – le premier artiste que j’ai rencontré – me disait il y a peu que mon personnage était complet car il pouvait se décliner partout et facilement. Je ne sais pas quel sera mon recul sur ce que je fais maintenant à quarante ans. Peut-être que j’aurai davantage poussé une piste de recherche, peut-être serais-je resté au même point, peut-être encore travaillerais-je uniquement mon graphisme en informatique. Je me sens accompagné comme par un double, que je ne veux pas lâcher, comme une relation qu’on prend soin à entretenir, à chérir et à modeler pour qu’elle convienne à chacun.

Il n’y a pas de mauvais choix, pas de mauvais test. Tout est matière à réfléchir au développement d’une action, que ce soit une réflexion, un mot échangé, une rencontre, un point de vue, ou même un silence. Cela entre en écho avec mon métier d’architecte d’intérieur qui forme mon œil aux designers que j’adore comme Janette Laverrière, qui travaillait quarante fois la même forme pour atteindre la courbure parfaite, en passant par les détails de l’architecte Italien Carlo Scarpa ou la créatrice Line Vautrin.

la rue en tant qu'espace de création

Que représente la rue pour toi en tant qu’espace ? 

Alors qu’auparavant la rue était un substitut au manque de carnets de dessin, elle est devenue au fil du temps un lieu où je travaille aussi pour les gens. En marchant je vois désormais avec évidence les endroits dans lesquels je veux inscrire mon personnage, comme si je me retrouvais face à une feuille blanche. Je vois alors la rue comme un univers dans lequel plein de pages nouvelles ne demandent qu’à vivre. Et à nouveau, le fait de travailler à la craie permet de laisser à d’autres la possibilité de se réapproprier l’endroit.

Comment vas-tu y choisir ton cadre ? 

Plusieurs raisons peuvent influencer ce choix : l’environnement va d’abord me faire réfléchir à la photographie  que je pourrais prendre et à ce qu’elle raconterait. D’autres dessins sont faits pour les gens du quartier: il m’arrive ainsi de  prendre le temps de dessiner des scénettes, ou de recréer sur les portes des plaques d’entreprises ayant disparues pour leur redonner vie.

Justement, quel rapport à la photographie as-tu dans ton travail ?

Je dois avoir près de deux cent photos d’horodateurs sur lesquels j’ai écrit le mot « amour ». Je les collecte sans savoir encore à quoi cela me servira, comme si plusieurs branches se développaient à partir d’une branche principale. Cela me permet d’avoir une trace de mes recherches, l’image étant ici utilisée comme support à la mémoire.

Comment se passe les rencontres entre crayeurs ? Sont-elles issues d’un travail successif ?

A certains endroits je place un élément, et réalise en repassant un mois après que quelqu’un est venu se positionner à côté. Ce premier dessin donne à d’autres la possibilité de suivre, dans une sorte de collaboration sans rencontre. Cela ne me gênerait pas qu’un autre artiste efface ainsi le bras de mon personnage pour y placer un élément, se l’appropriant en l’adaptant à son univers.

Vous pouvez retrouver Lebichon sur Instagram, Facebook et sur son site internet.

Photographies: Lebichon

Entretien enregistré en janvier 2019.

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