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Bault

BAULT

Le mur comme terrain d'expérimentation picturale

Ceci est une introduction : saint oma street art.

“Tout est pensé mais rien n’est jamais sûr quand on passe à la pratique. Le chemin initial bifurque souvent. C’est donc un va et vient entre le sensible, l’immédiat et le temps de la réflexion. Savoir où commencer et savoir s’arrêter.”

LA RUE ET LA FRICHE

Comment as-tu commencé à créer dans la rue ?

Dans les années 90, la culture hip-hop naissante et bouillonnante en France m’intéressait beaucoup. Adolescent, j’avais l’occasion d’aller à Toulouse : c’est là que j’ai vu les premières fresques, sur les voies ferrées et dans le centre-ville. Il commençait alors à y avoir une sorte de marque de fabrique toulousaine encouragée par l’activité de nombreux artistes. Cela me fascinait et j’ai débuté par mimétisme en faisant quelques tags et en me rendant dans des friches avec des potes.

Quelle liberté particulière offre la friche ?

La friche permet un temps de réflexion et de préparation différent. On y peint sans pression et dans l’unique but, presque privilégié, de vivre une aventure picturale dans un lieu dont l’activité a un jour cessé définitivement. Il y a donc une part historique et sociale chargée d’une énergie propre à chaque architecture. C’est aussi la liberté d’expérimenter de nouveaux médiums, d’essayer d’éviter le maniérisme d’atelier ou l’envie de faire de l’agrément. On y peint vite ou lentement, avec finesse ou avec violence, seul ou ensemble : les possibilités de jeux sont foisonnantes.

Cela change aussi le rapport au public.

Réaliser des images dans des lieux abandonnés, résiduels, c’est accepter qu’elles seront vues par peu de gens, parfois par personne. La seule trace restante est la photographie. Libre à toi de la donner à voir où pas. Aller dans ce genre de lieu apporte aussi une dimension plus intimiste voire méditative : on s’y recueille, c’est un acte gratuit. Il y a une parenthèse magique entre la topologie du lieu, l’absence de regardeur et le monde qui tourne autour.

Qu’est-ce que ces lieux en extérieur apportent par rapport à l’atelier ?

Ils permettent de s’affranchir des limites d’une page, ne dépendant que de ta volonté de les arpenter. Ils apportent une lecture nouvelle, une vision monumentale du croquis initial. Il y a aussi un aspect physique, un engagement mettant en jeu le mouvement, l’endurance, jouant sur un grisant rapport au corps et à l’échelle. Ces lieux proposent un autre apprentissage de la perspective et de l’espace. Les supports sur lesquels on peint en atelier sont sacralisés, ils ont une charge artistique forte, un prix. Ils sont le fruit d’un processus de création sur un temps plus long, tandis que la friche offre une immédiateté plus féroce : on y expérimente de nouvelles trajectoires plus facilement.

Quant à ce rapport physique à l’acte de peindre : as-tu besoin de rentrer dans un état d’esprit particulier au moment de créer ?

En atelier je m’impose une certaine routine quotidienne où j’alterne le travail manuel, le dessin et la peinture en essayant de développer des séries cohérentes. L’état d’esprit est conditionné par ces répétitions. J’aime alterner un travail gestuel, spontané et accidenté avec un dessin qui nécessite concentration et réflexion. Sur les murs, il faut progresser graduellement, par couches successives, en se plaçant dans une optique plus technique et physique. Celui qui regarde doit pouvoir distinguer l’image dans son ensemble puis des détails en se rapprochant.

DANS LE VENT DE L’ART BRUT

On évoque souvent ton goût pour l’Art brut. Comment équilibres-tu dans ton travail cette dimension spontanée et une réflexion autour de la déstructuration du trait ?

L’art brut est fascinant par sa diversité, je m’y réfère souvent pour les bestiaires que je dessine, les classifications de caractères, de machines, les principes d’accumulation, de superposition et la liberté de ton. Je dis me situer « dans le vent de l’Art brut » suivant l’expression de Jean Dubuffet. La majorité des peintures  que j’entreprends n’ont pas de plan prédéfini. Je réalise d’abord de tout petits croquis presque abstraits. Ce sont des intentions qui donnent des lignes de force et des repères visuels. Ensuite, je laisse une grande part à l’improvisation et au laisser-aller. J’essaye aussi de travailler avec des outils simples et rudimentaires comme la plume ou le calame qui m’obligent à modifier mon trait, me rendant tributaire de leur simplicité et des accidents savoureux qu’ils génèrent. De là naissent des lignes et des figures issues de ma bibliothèque mythologique personnelle constituée avec le temps. Mon travail est un éventail de nombreuses influences avec des sources et des inspirations variées, qu’elles proviennent de l’Art brut, de l’Art africain, de l’Art contemporain ou de l’Art tribal.

Jacques Coursil pour parler d’improvisation emploie l’expression « d’acte prémédité de non-préméditation ». Comment vas-tu te libérer des intentions accumulées pour développer un travail spontané face au support ?

C’est le temps de recherche qui est important : plus on se plonge dans un sujet, plus il s’imprègne dans notre subconscient pour finir par rejaillir d’une façon ou d’une autre dans les productions de façon presque automatique. C’est un combat de tous les jours d’essayer de gommer un certain maniérisme, de ne pas tomber dans la facilité de l’agrément. Je ne suis pas sûr d’y arriver mais je n’hésite pas à me mettre en danger, à sortir de mon petit confort. Il n’y rien de pire pour moi que l’artiste qui sert inlassablement la même soupe et le même mécanisme de pensée. Il faut rater, repasser, salir, faire et défaire.

Tu évoques le travail de Nicolas de Crécy et la recherche d’une certaine fluidité graphique permettant de passer dans un même dessin de traits très simples à des structures alambiquées.

Je m’intéresse plutôt à la luxuriance, à l’inventivité et à la créativité du monde qu’il a créé. Je ne prétends nullement me comparer à lui mais il est vrai que la découverte de ses BD et notamment Le Bibendum céleste m’a beaucoup impressionné par la virtuosité du trait, les cassures de style et la mise en couleur… New York-sur-Loire est une ville que l’on a plaisir à découvrir au fil du récit, fumante et organique. Mon travail a plus de liens avec un illustrateur comme Ralph Steadman, qui crée à partir de taches ou un peintre comme Dado qui est un curieux mélange entre Combas et Bacon.

Est-ce un souhait de ta part de ne pas complètement maîtriser le résultat final ?

Oui, la part d’aléatoire est assez grande et varie souvent en fonction des lieux ou des supports. Quand on peint dans une friche, il n’y a pas d’autre finalité que sa propre pratique, on est directement confronté à soi-même. Je peins dans le détail, il faut donc juger de l’importance de chaque trait et de chaque masse, car on se retrouve vite dépassé par des graphismes inutiles qui polluent le rendu global. Laisser aller son trait pour pouvoir se surprendre est un enjeu permanent et une route sans fin. Cette part d’aléatoire, d’instant présent, permet d’évoluer dans un champ plus expérimental qui amène souvent à découvrir de nouveaux chemins. C’est important pour moi d’être surpris par mon propre travail et de rester très critique. Tout est pensé mais rien n’est jamais sûr quand on passe à la pratique. Le chemin initial bifurque souvent. C’est donc un va et vient entre le sensible, l’immédiat et le temps de la réflexion. Savoir où commencer et savoir s’arrêter.

RÉSONANCES ENTRE LA COULEUR ET LE TRAIT

Pourrais-tu revenir sur ton passage progressif du noir et blanc à la couleur et sur l’utilisation que tu fais de celle-ci, à travers des assemblages de teintes très vives qui font écho au dessin lui-même.

Je dessine depuis que je suis tout petit et je ne me suis jamais arrêté. D’une façon ou d’une autre, tout me menait dans cette direction. Mon père dessinait tout le temps, je l’ai toujours vu travailler ses aquarelles avec une recherche et une curiosité communicative. Adolescent, j’ai fait pas mal de BD noir et blanc très inspirées par les comics américain : Robert Crumb, Gilbert Shelton… et par les fanzines underground français de l’époque : Matt Konture, Stéphane Blanquet… Je me considère plutôt comme un dessinateur, avec un intérêt particulier pour la nervosité de la ligne. La couleur est venue tardivement car j’avais l’impression de faire du remplissage sans vraiment m’amuser. J’ai d’abord travaillé en bichromie avant de construire toute ma palette à partir d’une base de couleurs primaires. C’est devenu une sorte de recette : j’utilise un magenta, un cyan et un jaune citron, du blanc et du noir. Comme je peins sans nettoyer le pinceau ou le rouleau, je passe naturellement d’un ton à l’autre. La couleur devient ainsi un outil graphique à part entière. Il n’y a pas vraiment de plans, simplement des teintes qui s’harmonisent par juxtaposition et saturation. Une complémentaire saturée fera ainsi écho à une autre désaturée. Cela me permet aussi d’avoir des gestes plus radicaux en n’employant parfois que certaines teintes.

Tu conduis ainsi presque deux réflexions distinctes en parallèle, l’une sur le trait et l’autre sur la couleur. Est-ce qu’il arrive que l’une des deux prenne le pas sur l’autre ?

Il faut trouver le bon équilibre entre le trait et la mise en couleur. La couleur génère parfois des formes aléatoirement, amenant des figures que le trait ne fait que relever. C’est très ludique et surprenant.

Considères-tu qu’il y ait une dimension symbolique dans tes créations, que ce soit avec les totems ou au travers des pichação, cet alphabet issu du Graffiti brésilien ?

Bien sûr, j’essaye d’utiliser les symboles avec lesquels je suis en écho et qui déclenchent des obsessions, des envies de faire. Je tente aussi d’avoir un regard de biais, d’employer des codes obscurs pour que des symboliques contraires puissent se rencontrer et permettre au sujet de ne pas être évident ou déjà-vu. L’intérêt pour les pichação vient également d’une fascination pour les écritures plus anciennes, des premiers signes dans la peinture pariétale, des hiéroglyphes, de l’écriture cunéiforme…

UNE PRATIQUE URBAINE

Quel rapport as-tu à l’aspect éphémère de l’Art urbain ? Quel est ton rapport à la photographie ?

Je n’ai aucun ressentiment par rapport à une œuvre qui serait dégradée ou effacée par le temps. C’est le jeu inhérent de l’Art dans l’espace public. C’est aussi ce côté éphémère qui en fait toute sa valeur. J’utilise essentiellement la photographie comme un témoignage  de mes pièces. Il s’agit donc de données très basiques : cadrage, lumière, composition. J’archive aussi mes recherches iconographiques par thème.

Penses-tu au public lorsque tu crées en extérieur ? Dès lors, comment vas-tu choisir ton cadre ?

Pas toujours, tout dépend si c’est une commande privée, une institution ou une peinture dans la rue. Je pense surtout à ce que j’ai envie de montrer, pas à celui qui va le jauger. Je veux donner à voir un style singulier, décalé, et le porter fièrement dans des lieux où sa découverte sera un sujet d’étonnement et de dialogue.

As-tu l’impression de faire partie d’un courant artistique ?

Il est évident que depuis quelques années l’Art urbain a le vent en poupe. Un véritable marché a été créé, un nouveau réseau de galerie est apparu. De nombreux artistes muralistes sont désormais les ambassadeurs de leur propre travail et de leur culture en créant d’immenses fresques sur des bâtiments du monde entier. On ne peut nier la dynamique émergente de cette pratique, la professionnalisation du milieu et donc considérer cette énergie comme courant artistique à part entière. Un courant artistique aux multiples ramifications…

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Photographies:  Bault

Vous pouvez retrouver Bault sur Facebook,  Instagram et sur leur site internet.

Entretien enregistré en mai 2020.

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