Juan Fantôme

Juan Fantôme

Atmosphères du monde flottant

Ceci est une introduction : saint oma street art.

“J’invite les gens à se perdre dans ce petit monde, à se balader pour découvrir autre chose que leur réalité. J’aime bien l’idée qu’ils puissent réagir et s’approcher.”

parcours

Comment es-tu devenu artiste ? Quand as-tu commencé dans la rue ?

Cela a commencé au collège avec une bande de copains. J’habitais dans le Val-d’Oise, pas loin de Sarcelles. En apprenant à faire du skate, on découvrait cet univers hip-hop qui arrivait des Etats-Unis au milieu des années 80, tout en ayant un peu la rue pour nous. Mais c’est véritablement en communiquant de table en table dans les classes que cela a explosé : on dessinait, on se répondait, c’était un jeu fait de feutres torches qui se vendaient sous le manteau. On apprenait à les recharger, à faire nos mélanges d’encre : ce n’était que de l’expérimentation. C’est avec une bande qui avait récupéré des bombes de peinture que je me suis intéressé pour la première fois au mur, en les regardant peindre dans un tunnel d’autoroute. Si le dessin m’attirait plus, cette pratique se révélait plus improbable, presque abstraite, d’autant plus qu’on se cachait pour agir. Petit à petit, nous sommes remontés pour peindre sur les murs extérieurs le long des trains, car personne ne pouvait y accéder. C’est ainsi qu’on a appris le maniement de la bombe, en dessinant dehors sous les yeux des voyageurs. J’aimais surtout les b-boys, ces personnages représentatifs de la culture graffiti avec leurs grosses baskets, comme ceux dessinés par Mode 2.

Après ces premiers pas, j’ai dû m’arrêter pour l’armée, puis pour suivre à vingt-trois ans un contrat de qualifications à Paris. Le Graffiti m’est alors un peu sorti de la tête. Mais je découvrais alors une ville cartonnée : plus on avançait vers Paris plus s’étendaient des pièces magnifiques le long des trains. C’est ainsi, en m’asseyant près des vitres pour regarder défiler les banlieues, que j’ai appris à lire les graffs et à étudier leur composition. La rencontre de Gilbert Petit m’a influencé au début des années 2000 : il faisait alors un chien type Keith Haring. C’est une fille rencontrée en 2006 qui m’a emmené dans les ateliers de graffeurs et tagueurs à Belleville. Tout est alors revenu subitement : en suivant les gens dans la rue, les terrains, je retrouvais une énergie, une émulation, sans prendre de risques qui ne me semblaient pas pour moi. Cependant, je voulais revenir à des pièces qui m’attireraient davantage l’œil que le tag pur, qui aient un lien avec le dessin.

RASSURANTS CAUCHEMARS ORGANIQUES

Comment est apparu ton personnage qui évoque les yōkai, démons japonais ?

Deux univers se sont développés en parallèle : j’aime bien le lâcher prise que procure le fait de partir en mission avec un feutre ou une bombe dans la poche, le hasard des rencontres ou celui de trouver le bon spot. Mais j’aime aussi l’illustration et la peinture d’atelier. Le personnage que j’ai choisi pour la rue est un fantôme issu de l’influence croisée de Miyazaki et Moebius. Ce sont deux univers très organiques et oniriques, qui portent en eux quelque chose de mystérieux, à la fois inquiétant et apaisant. A travers le fantôme je voulais prolonger cette idée de cauchemar rassurant, tout en me permettant de faire émerger des sentiments intérieurs et de sortir la tête de l’eau a une période de ma vie qui a été une grosse rupture. J’ai appris à maîtriser ces zones sombres, qui sont devenues progressivement mes formes. C’est ainsi que des histoires de vie ce sont mélangées à des influences graphiques.

Ce moment a donc aussi provoqué une rupture graphique.

Oui, mon dessin est devenu beaucoup plus sombre, partant du perso très classique pour se rapprocher presque de l’Art brut. Maîtriser le dessin prend toute une vie : il y a des moments où l’on se sent meilleur, d’autres moins bon. Ici, il s’agissait d’une rupture par rapport aux influences préexistantes de lettres, de couleurs ou de formes. Il fallait tout jeter sur le papier, comme lorsqu’on gribouille en étant au téléphone. Cela m’a fait tant de bien que j’ai compris en avoir besoin pour vivre : le dessin me procure un équilibre vital. Au fur et à mesure on se rend compte qu’il y a certaines choses que l’on peut davantage pousser, des opportunités offertes grâce à des gens comme Patrick Chaurin du Cabinet d’amateur. Ce sont ces bonnes rencontres qui permettent de sortir un peu de de montrer un travail qui est très personnel.

Le végétal occupe une place importante dans tes compositions.

Parfois le rappel anatomique donne l’impression d’un envahissement végétal. Ce n’est pas une réelle lutte, mais un équilibre entre le végétal et un élément en adéquation, qu’il soit œil, nez ou bouche. Ce détail humain permet un contraste : on voit apparaître un visage mais ce n’en est pas un. Il y a cette idée de submersion, cette chose qui envahit sans détruire, qui se pose et s’arrête. Cela me plaît mais reste toujours une expérimentation. Mon dessin a évolué et évoluera encore, par passages qui font que d’un seul coup je me sens bien, en équilibre avec moi-même et ce que je peins. Notre regard et nos sensations évoluent avec le temps. Ces changements ne sont pas brutaux, on voit le cheminement dont il reste toujours des morceaux.

UN TRAIT FLUIDE

Ton trait possède une dimension onirique et organique qui témoigne d’une fluidité des formes.

Ce trait organique et vaporeux peut s’adapter partout : il est né pour être utilisé dans le cadre de collaborations avec d’autres artistes, pouvant passer très facilement à travers des lettrages ou d’autres dessins. J’aime bien savoir qu’avec ces formes je peux circuler autour des autres sans entacher leur travail et mélanger facilement des styles différents.

C’est aussi un équilibre entre un lâcher prise graphique et une maîtrise de la forme.

Récemment à Montreuil, j’ai peint un mur pour lequel j’avais une vague idée de ce que j’allais faire. C’était un one shot à la bombe, sans pouvoir recouvrir le mur qui devait rester brut, sans pouvoir non plus effacer le résultat. Dès lors, il y a toujours un peu de lâcher prise : je construis une base et ma forme suit un mouvement, mais je poursuis sans croquis précis, regardant de loin pour voir apparaître le dessin final.

Composes-tu tes images préalablement ou laisses-tu une plus grande part à l’improvisation ?

Durant mes phases de transition ou de recherche, le lâcher prise est total. Ces petites formes, comme les filaments, reviennent souvent mais peuvent rapidement se transformer. Récemment, je suis parti sur des motifs de planètes. Je voulais travailler sur un format graphique contrôlé, la sphère. Comme le fond est noir, il évoque un cosmos sans étoiles dans lequel flotte simplement cette planète éclairée par des sources de lumière provenant d’en-dessous. Je voulais créer une ambiance légèrement surnaturelle, une série de mondes envahis par des formes vivantes, des plantes qui évoquent des paysages aquatiques, des anémones, pour leur conférer l’allure d’un environnement extraterrestre. J’ai besoin de me perdre moi-même dans mon image.

ROLE DE LA LUMIERE & DE LA COULEUR

Quelque chose de l’ordre de la transformation, à la fois graphique mais aussi dans le processus.

On a l’impression que ces éléments mutent, qu’il y a une autre étape ensuite. C’est un peu narratif : chacun peut s’imaginer quelque chose. J’aime bien travailler les impacts de lumière qui en redessinant les formes permettent de raconter autre chose. En effet, tout n’est que lumière et elle dessine tout ce qui nous entoure. En se répercutant sur les éléments, elle permet d’entraîner les gens dans ce microcosme.

La lumière participe à la fois à la composition, matérialisant le dessin, tout en lui conférant une atmosphère.

La lumière est un point de départ : je joue avec comme s’il s’agissait d’un spot. Mes formes comportent toujours plein de petits détails mais en éclairant d’un côté cela va impacter tout le reste. Elle comporte aussi une dimension technique : superposer des croisés de lumière donne des rendus intéressants, les mélanges de couleurs différentes vont aboutir à d’autres teintes. C’est aussi pour cela que je pars d’un fond noir. Dans l’obscurité les formes flottent quand tout à coup elles apparaissent. Il est possible d’imaginer qu’il y en a d’autres autour. Partir d’un fond sombre permet de monter la lumière instantanément, alors que sur un fond blanc cela n’aurait pas le même impact.

Le travail sur la couleur fait écho à cette lumière.

Il va y avoir des interactions entre les formes, mais aussi entre les couleurs ce qui crée des associations étonnantes, des abstractions illustrées. Ce mélange de formes et de lumières ne se voit pas fréquemment, même si l’on y retrouve l’influence de la Science-Fiction. Les formes vivantes ou minérales vont créer un univers dans lequel se perdre. Aujourd’hui on parle à nouveau de conquête spatiale : peut-être rêve-je à des planètes que l’on découvrira un jour. J’apprécie cette dimension mystique : cela pourrait être sympa qu’il y ait un peu de vie qui se balade autour de nous. On en revient alors aux yōkai et aux fantômes, des entités étranges et incontrôlables qui peuvent faire peur mais permettent de détruire plein de préjugés. J’ai chaque fois envie de raconter ces histoires.

LES MONDES FLOTTANTS

Les estampes japonaises sont désignées par le terme ukyo-e, « images du monde flottant ». Leur impermanence renvoie aussi à cette idée de moment suspendu. Dans ton travail on retrouve ces formes en apesanteur, qui montent vers le ciel.

J’ai découvert le peintre Yves Tanguy par hasard quand on ami m’en parlé sans connaître mon travail actuel. Il a des univers de paysages qui évoquent ceux de Salvador Dalí, faits d’horizons et de roches. Une de ses images représente des mondes flottants. On a parfois besoin de mettre des gens dans des cases et, si mes plus grosses influences proviennent des univers de Science-Fiction des années 60 et 70 et leurs paysages lunaires, peut-être mon travail contient-il sans le savoir un clin d’œil au Surréalisme ou à la culture asiatique. Ces formes flottantes sont attirées vers le haut. J’avais un jour peint un arbre qui coulait vers le plafond. Ses branches paraissaient aspirées vers le haut : ce flottement offrait un fort impact visuel.

La découverte de ce travail peut se faire de différentes façons.

C’est une invitation à la promenade. J’invite les gens à se perdre dans ce petit monde, à se balader pour découvrir autre chose que leur réalité. J’aime bien l’idée qu’ils puissent réagir et s’approcher. Certains travaux se regardent de loin mais en regardant de plus près on se rend compte des détails, des zones un peu cachées, de la façon dont j’ai placé mes points et mes couleurs. Deux lectures sont possibles : soit on est attiré par la lumière de loin, soit on découvre un monde qui se crée de plus près. Développer cela en extérieur prend beaucoup de temps : j’aimerais le faire mais je n’arriverais pas au bout sans autorisation. Cependant j’essaie toujours d’imaginer ce que pourrait donner mon travail transposé dans la rue, caché dans un recoin, tissant un pont avec mes peintures d’ateliers.

On se rapproche presque d’un sentiment de contemplation.

Ce sentiment de tranquillité peut naître d’une dimension étrange, sans qu’on se sente pour autant menacés. Ce personnage aux multiples tentacules qui a plusieurs paires d’yeux ne semble pas agressif. Même si c’est un travail un peu plus ancien, cela me reste toujours en tête. En le regardant on peut s’interroger. Mais la méditation passe aussi par un côté onirique et renvoie à des choses que l’on a pu sentir, imaginer ou rêver.

SUR L’ART URBAIN

En quoi la rue est-elle un espace de création particulier ?

La rue est un partage avant toute autre chose. J’essaie de surprendre le passant : l’idée n’est pas uniquement de montrer qu’on est là mais d’intriguer les gens, qui y seront alors attentifs. Cela m’est arrivé de rester sur le côté pour regarder leur réaction, notamment des gamins qui sont les plus réceptifs. La figure du fantôme est facile à reconnaître et ils la pointent du doigt. Ce n’est pas un faire-valoir de mon travail et c’est pour cela que j’ai longtemps séparé mon travail d’atelier de celui réalisé dans la rue. Elle permet de lâcher prise, une adrénaline aussi qui relève de la mécanique, notamment lorsque je colle mon personnage. On entre dans une sorte de transe, une petite confrontation avec la rue, les gens et tout ce qui s’y passe. Le plus souvent quand on réalise ce que je suis en train de faire je suis déjà parti.

Quel est le rapport au temps que tu as dans le fait de créer dans la rue ?

Une fois la pièce posée, je sais qu’elle a une espérance de vie limitée. On a de petites récompenses lorsque certaines tiennent un ou deux mois, parfois plusieurs années. Il m’arrive d’oublier ce que j’ai peint, notamment des graffitis, et de me surprendre moi-même en les redécouvrant. De temps en temps elles ont continué de vivre, parfois elles ont disparu. Le collage fonctionne un peu différemment et j’ai eu une mauvaise expérience avec quelqu’un qui les récupérait. Je les pose pour le plaisir des yeux, quelqu’un qui vient les gratter pour les collectionner dénature cette idée. Ouvrir un spot, c’est-à-dire coller à certains endroits avant que d’autres parfois plus connus s’y greffent, booste l’ego dans la rue. J’avais collé rue du Renard à côté du centre Pompidou : il n’y avait qu’une peinture de Nemo et j’avais placé mon personnage sortant d’une gouttière. La perspective était excellente avec en arrière-plan l’hôtel de ville et Notre-Dame. Quelques temps après un Invader était ajouté au-dessus de mon collage. Mais un mois plus tard ma pièce disparaissait, arrachée par ce collectionneur ! j’ai pu le rencontrer, et il était fier de me montrer, étalés par terre, les collages qu’il avait récupérés. Cet engouement malheureux témoigne d’un autre esprit, d’une volonté d’appropriation. Pourtant, quand on donne à la rue elle seule décide de ce que deviendra la pièce.

La photographie est-elle une composante de ton travail ou seulement annexe ?

Pendant longtemps je m’en moquais, mais on m’a dit de documenter mon travail. C’est une copine qui la première a photographié mon travail : je lui indiquais l’emplacement et elle m’envoyait ses images. Lorsque je colle de jour, je pars rapidement pour ne pas rester trop longtemps sur place. Je repasse alors quelques jours plus tard pour faire une photo. Mais celle-ci relève davantage du souvenir : peu importe si elle n’existe pas. Un archivage énorme est réalisé grâce à des gens comme Vitostreet qui documentent ce qui se passe dans la rue. Je l’ai rencontré un jour, alors qu’il avait reconnu le personnage que je venais de tracer dans la neige.

L’Art urbain est-il selon toi un courant artistique ?

Il y a toujours eu des choses dans la rue mais je crois que depuis quelques années l’engouement est plus fort. J’imagine que beaucoup s’en servent comme de l’affichage sauvage, un chemin pour être remarqué afin de pouvoir exposer. Mais tout ce que je fais ne vise pas à entrer dans une galerie, sinon rester dans la rue. C’est instinctif : je peins comme je respire, parce que j’en ai besoin. Peut-être que petit à petit des choses se mettront en place par le hasard de la vie et des rencontres, mais mon personnage n’est pas fait pour être enfermé dans une pièce. C’est un esprit, créé pour être dehors et se balader. L’idée même qui l’a vu naître est celle du ghost en Graffiti, c’est-à-dire voir par transparence la peinture du dessous réapparaître après avoir été repeinte. Quand on décolle ce fantôme il reste encore une forme autour de laquelle je viens redessiner, comme s’il traversait les murs.

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Photographies: Juan Fantôme

Vous pouvez retrouver Juan Fantôme sur Facebook et Instagram.

Entretien enregistré en juillet 2020.

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