Poulain

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Peindre la modernité des classiques

Ceci est une introduction : saint oma street art.

“Il y a à la fois un lien et un fossé entre l’Art classique et les couleurs pop et vives du contemporain. Ce qui m’importe, c’est de relier les deux pour que des amateurs d’Art urbain puisse découvrir ces œuvres alors qu’ils n’oseraient pas se rendre dans des galeries trop impressionnantes.”

parcours

Comment es-tu devenue artiste ? Quand as-tu commencé dans la rue ?

Je pense avoir toujours été artiste. C’est en moi depuis toute petite, j’ai un papa qui peignait en amateur et qui m’a donné goût à la peinture, au dessin. Cependant, je ne me suis jamais sentie légitime pour me dire artiste. C’est en sortant de mes études à l’école du Louvre que j’ai enfin pu l’affirmer et décidé d’en faire mon métier à temps plein. Le documentaire Faites le mur ! de Banksy a été une révélation et m’a donné envie de débuter dans la rue. Néanmoins, je m’estime avant tout être peintre sur toile, artiste contemporaine.

LA MODERNITÉ DES CLASSIQUES

Tu t’intéresses au côté lisse de la peinture classique, en décalage avec l’aspérité du mur, ce qui confère une dualité esthétique à tes pièces.

Pour une de mes dernières fresques à Versailles, je me suis inspirée d’une œuvre de l’école Léonard de Vinci représentant Saint Jean-Baptiste pour travailler sur l’aspect léché et délicat de la peinture classique. Mis en opposition avec l’aspérité du mur en béton, le jeu de matières donne un rendu que j’aime beaucoup. Esthétiquement, je me suis focalisée depuis quelques temps sur le travail des visages et des chairs, avec des corps souvent peints à la bombe et des fonds qui sont des aplats à l’acrylique. La bombe peut en effet se rapprocher du pinceau, comme on le voit avec les œuvres d’Andrea Ravo Mattoni. J’utilise cependant la peinture à l’huile pour les visages, qui permet de se rapprocher d’un rendu classique. Ce décalage se retrouve aussi parfois entre le rendu classique d’un visage, inspiré du dessin académique, et les couleurs pop utilisées pour le fond. Ces contrastes entre le vif et lumineux et la matière brute m’intéresse aussi bien sur toile que sur le mur.

Ton travail présente un jeu d’anachronisme conscient, un choc d’univers narratifs.

Je vais au-delà de ça. A travers mes images bibliques, je me réapproprie des images fortes, qui racontent beaucoup sans avoir à parler. Auparavant, elles s’adressaient aux illettrés, mais j’essaie de les transposer dans un langage contemporain, en abordant des sujets de notre époque, comme la question du plastique. Je tente ainsi de créer un pont entre mes études et ma pratique. Je suis passionnée d’histoire de l’Art, de mythologie et de religion. En allant puiser mes sources dans l’Histoire, en m’inspirant de peintures moins connues que la Joconde, en les proposant dans la rue surtout, j’espère enseigner au plus grand nombre des connaissances plus érudites que celles qu’on connaît superficiellement. Cela permet de casser les codes du classique, tout en permettant d’atteindre des personnes qui ne seraient peut-être pas aller voir ces tableaux en atelier ou dans les musées. Il y a à la fois un lien et un fossé entre l’Art classique et les couleurs pop et vives du contemporain. Ce qui m’importe, c’est de relier les deux pour que des amateurs d’Art urbain puisse découvrir ces œuvres alors qu’ils n’oseraient pas se rendre dans des galeries trop impressionnantes. J’ose ces mélanges car je me sens moi-même mélangée, au croisement de plusieurs courants, tentant de relier inquiétudes présentes et images fortes du passé afin de les faire voyager dans le temps.

On découvre dans ton travail une recherche autour du corps et du geste.

J’ai travaillé les pieds et les mains à travers la série Lavement érotique, car avec la Covid nous sommes devenus fous de lavage à nous en faire saigner. Je voulais rendre cette triste réalité un peu plus érotique, à travers notamment un zoom sur le lavement des pieds du Christ (encore une citation biblique). J’aime aussi beaucoup représenter les postures, travailler sur le corps et la chair, mais pas les mouvements violents comme peuvent en contenir les toiles du Caravage avec leurs gestes brusques et leurs cris silencieux. Mes personnages sont souvent hiératiques, posés, calmes.

Tu parles dans un entretien de « passer un message de manière subtile ». A quoi renvoie pour toi une forme d’engagement doux ?

J’essaie de tendre vers l’Art de la Renaissance, ces peintures qui pour être décryptées nécessitaient de partir à la recherche d’indices. Pour les comprendre il fallait les connaître. Cette subtilité permet de peindre des œuvres assez douces, car derrière un premier indice flagrant, je peux montrer grâce à un second sens une crise, ou évoquer un problème de société. A travers cette douceur j’espère amener les gens à regarder l’œuvre pour se poser les bonnes questions. Ce n’est pas une question de fainéantise, mais je reprends souvent le titre original de l’œuvre, pour ne pas perturber la lecture. Parfois, je donne à ces pièces des noms un peu provocateurs. Je pense notamment à une fresque, L’homme fontaine, point de vue féminin amusant, clin d’œil au female gaze.

Ces indices peuvent également dénoncer le consumérisme de la société.

Mon dernier tableau représente la Vierge buvant une margarita à l’aide d’une paille en plastique. Le message est ici subtil, plus que lorsque je représente le Christ avec une fausse couronne d’épines. Après avoir beaucoup traité ce thème, je m’en étais un peu éloigné pour essayer d’élargir mes sujets de peinture, ne voulant pas devenir une simple activiste écologique. Derrière une première lecture décorative ou pop, on retrouve dans ce tableau le sujet de la consommation.

PEINDRE LE GRAND-FORMAT

Qu’apporte le mur comme différence de matière comparé à la toile ?

Cette différence plastique, notamment le fait de travailler en grand, entraine une différence de technique. C’est une grande toile avec ces propres problématiques, une excitation différente aussi, générée par l’inconfort, la pluie, le froid. Mon but est en effet de travailler le géant. C’est un challenge car si sur toile les formats sont moins grands et la peinture à dimension humaine, le mur à tendance à tout disproportionner. Ce qui m’intéresse est de dépasser la dimension humaine, car c’est une façon de dépasser ses limites, même s’il est difficile de savoir pourquoi cela m’attire autant. Néanmoins, tous les formats sont similaires dans la satisfaction qu’ils apportent d’avoir créé quelque chose.

Peignant des fresques, ton temps de création dans la rue est particulièrement long. A travers cette volonté de réaliser des œuvres grand format, tu sembles rechercher une certaine pérennité.

Au début, j’avais découpé des pochoirs, mais, ne voulant pas m’enfermer dans un style trop cloisonné, j’ai voulu à davantage exploiter un style plastique, le fait de transposer sur mur des peintures à l’origine réalisées sur toile. Une des complexités de la rue est le temps disponible pour créer. Or, comme je suis incapable de peindre rapidement, je cherche des lieux qui ne sont pas trop risqués, tolérés voire autorisés, afin de pouvoir m’octroyer le temps dont j’ai besoin. Je cherche aussi à obtenir des commandes, car c’est très dur de réaliser du très grand format en vandale. J’accepte le côté éphémère, car dès le début je posais des pièces qui ne tenaient pas une nuit avant d’être arrachées. Mais lorsqu’on fait du collage sans impression, en ne collant que ses propres peintures, on n’a pas la même vision de ce rapport au temps. Pour les fresques, il arrive qu’au Spot 13 elles puissent perdurer quelques mois.

Réalises-tu des croquis avant d’attaquer tes fresques sur le mur ?

Je réalise parfois des études pour développer de nouvelles techniques, comme récemment un exercice de fondu pour peindre les nuages. Au tout début je n’en dessinais pas forcément beaucoup, mais maintenant je trace la plupart du temps une esquisse avant d’attaquer un mural, comme au Spot 13. J’ai étudié les couleurs pour mon dernier mural au café du globe car la contrainte de la lumière rouge absorbait toutes les nuances. Donc différents croquis chromatiques ont été nécessaires dans ce cas. Je suis d’ailleurs en train de repeindre ce sujet mais cette fois ci sur toile, les couleurs seront différentes.

SUR L’ART URBAIN

L’Art urbain est-il selon toi un courant artistique ? Si oui, considères-tu en faire partie ?

J’ai lu le livre de Codex Urbanus qui est très intéressant. Je crois qu’on mélange un peu toutes les appellations, de l’Art urbain au Street art, car cela est devenu monétisable. On retrouve même des artistes en galerie étiquetés comme tels alors qu’on n’a jamais vu leur travail dans la rue ! Cela crée un double langage avec les artistes qui eux proposent véritablement leur travail dans l’espace urbain. Pour ma part je suis une artiste d’atelier qui transpose ses pièces sur mur. Cela ne me dérange pas d’être appelée artiste urbaine, mais je ne peux pas être que cela. Ce qui fait que je me retrouve parfois en grand écart entre les galeries d’Art urbain et celles d’Art contemporain.

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Photographies: Poulain

Vous pouvez retrouver Poulain sur Facebook et Instagram.

Entretien enregistré en octobre 2021.

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