Jacques Villeglé

Jacques Villeglé

La rue comme espace d'inspiration

Ceci est une introduction : saint oma street art.

“La rue est un espace d’inspiration. C’est un espace populaire, qui représente vraiment la culture. Je me souviens, lorsque j’étais petit, des affiches de clowns de cirque dont les yeux semblaient nous suivre. Concernant les affiches lacérées, j’ai tout de suite compris, dès le premier arrachage, qu’on pouvait en faire une œuvre suivie.”

PARCOURS

Quels ont été vos premiers pas artistiques ?

Sous l’Occupation, je vivais à Vannes, une ville d’alors vingt-cinq mille habitants. Je me souviens de la fermière, toute seule depuis près de trois ans, qu’on avait aidé à nettoyer l’écurie avec les scouts pour faire notre B.A. Nous avions toujours faim : je rapportais les plats à la cuisine pour pouvoir les saucer. J’ai eu la chance de vivre dans une ville sans massacre, avec des occupants courtois, alors qu’à Lorient des jeunes de dix-sept ans ont été fusillés. Je suivais des cours particuliers avec l’aumônier des prisons : un jour que j’arrivais chez lui, il me dit qu’il avait été réveillé à quatre heures du matin pour assister à une exécution. Je ne pouvais pas réaliser. Il tenait entre ses mains le crucifix que ses jeunes avaient baisé le matin même.

Le bibliothécaire municipal était un brave père de famille mais il suivait les instructions de la censure de l’époque donc je n’avais à ma disposition aucun livre d’art d’après 1880. Ma chance a été de trouver un livre par terre, dans la plus vieille librairie de Bretagne. C’était un invendu de Maurice Raynal, Anthologie de la peinture en France de 1906 à nos jours, datant de 1927. Je trouvais ainsi des informations allant jusqu’à ma naissance. Dada avait servi à introduire le Surréalisme ! Après cela il n’existait plus rien. C’est dans ce livre que je lus pour la première fois la phrase de Miró qui disait vouloir “assassiner la Peinture”. Je ne pouvais pas la comprendre et elle me déroutait, mais je sus que c’était dans cette direction que je voulais aller. Pour moi l’Art était une aventure, et comme toute aventure intellectuelle elle était forcément inexplicable. Je suis ainsi entré dans la Peinture comme un voyageur qui va sans carte dans un pays qu’il ne connaît pas, mais poursuivant un but. Plus tard, j’ai compris en visitant le musée Carmen Thyssen de Malaga que, ce qu’il voulait dire, c’était tuer l’esprit parisien du “Salon de la Peinture”.

Adolescent j’étais dans le plus grand collège de jésuites de France, toujours dernier et un peu angoissé. Les jésuites étaient d’anciens officiers de la guerre de 14-18, qui, écœurés, étaient rentrés dans les ordres. La discipline y était donc stricte. Je préférais qu’on dise que j’étais paresseux plutôt qu’inintelligent : en découvrant l’algèbre j’ai trouvé cela passionnant, mais j’ai tout oublié aussitôt. La mémoire obéit à quelque chose d’inconscient. Mais je m’intéressais à ce à quoi les autres ne s’intéressaient pas, et, malgré cela, j’ai continué mes études aux Beaux-Arts de Rennes puis de Nantes, dans la section architecture, ce qui m’a permis de survivre. C’est à cette époque que j’ai connu Raymond Hains, fils d’un ancien élève des Beaux-Arts de Paris. Il s’agissait donc d’une famille introduite dans un milieu pictural.

Raynal, lorsqu'il est question de l' Anthologie de la peinture en France de 1906 à nos jours
1949 - Dinard, Raymond Hains et Jacques Villeglé à l'époque des Beaux-Arts

Les affiches du lacéré

Comment est apparu le personnage du Lacéré Anonyme ?

Le personnage du Lacéré Anonyme est apparu dès que j’ai pris la première affiche. Je connaissais l’histoire de ce medium, je savais qu’il évoluait beaucoup avec le monde et était regardé par les peintres qui s’en inspiraient. Je saisissais ainsi le fait que l’affiche évoluait parallèlement à la Peinture. Dès le début, j’étais sûr que je pouvais en faire une série. A cette époque, cela n’avait rien d’évident : j’ai eu une discussion avec un jeune peintre qui me demandait : « Fais-tu toujours des affiches ? » comme s’il s’agissait d’une fantaisie, et moi de lui répondre « Peins-tu toujours au pinceau ? » L’esprit a changé au cours des années 60, vers 1964, j’avais alors trente-huit ans et j’étais bien formé. Après la Deuxième Guerre mondiale, un jeune peintre l’était encore à quarante ans. Mais, à partir de cette époque, il y a eu une évolution et cet âge a baissé. Le nom « Lacéré Anonyme » vient d’une propre interrogation : si je pouvais prendre une affiche d’un style le matin et une autre qui était son contraire le soir même, qui étais-je ? J’ai alors pensé qu’il fallait que je devienne l’intermédiaire anonyme, sans culture, une sorte de Juif errant. J’aurais pu dire le « lacérateur », celui qui agit, mais lacéré était plus poétique. Mais, selon une certaine dialectique, le lacérateur est considéré comme un être lacéré.

1959 - Invitation "Lacéré Anonyme"
Cela interroge sur ce qui est important entre l’artiste et sa création.

Un artiste est quelqu’un qui apporte quelque chose de nouveau. Là-dessus nous ne fonctionnions pas de la même façon avec Hains : il a fait une palissade, mais il n’en a fait qu’une dans sa vie. Il était plus intéressé par l’aspect philosophique que par l’œuvre elle-même. Il avait beaucoup de succès auprès des conservateurs car il parlait beaucoup, n’a t-il pas été prix national de Peinture sans en avoir jamais fait ! Mais on ne juge pas un artiste sur sa parole mais sur son œuvre. A sa mort il était angoissé d’avoir fait une œuvre limitée. Quand il organisait une exposition, ayant dû m’occuper personnellement de ses ateliers, je prêtais les œuvres que j’avais emmagasinées à la suite de déménagements dont il ne se préoccupait nullement. Si je n’avais rien fait cela aurait créé un déséquilibre dans sa propre vie. Cela m’a permis de développer un esprit organisateur qui m’a aidé à comprendre le travail des conservateurs et des critiques. Il n’y a qu’en se structurant que les réalisations créatives peuvent aboutir. Cela remonte à l’école d’architecture : j’y ai conforté personnellement une solide culture générale. On disait également que celui qui avait terminé la moitié de l’école d’architecture pouvait tout faire de sa vie. De fait, j’ai connu plein d’artistes qui chutaient car ils ne savaient pas s’organiser. On est génial quand on est jeune et par la suite on devient talentueux comme disait Camille Corot.

C’est par Robert Lebel que j’ai vraiment connu l’histoire de Léonard de Vinci qui n’a presque pas fait de tableaux, il dirigeait ses assistants. Pour lui, la peinture était avant tout intellectuelle. Le peintre était alors considéré comme un serviteur à qui l’on donnait parfois la composition de l’œuvre. Léonard a contribué à ce que l’artiste ne soit plus serviteur mais l’égal de l’acquéreur. Cela pose d’ailleurs une autre question : on dit toujours que des milliers d’artistes ont habité une ville, mais combien en connaît-on ? La majorité d’entre eux travaillaient pour ceux qui réussissaient, ainsi ceux que dirigeait Léonard.

Est-ce que la rue est un espace de création ou d’inspiration ?

La rue est un espace d’inspiration. C’est un espace populaire, qui représente vraiment la culture. Je me souviens, lorsque j’étais petit, des affiches de clowns de cirque dont les yeux semblaient nous suivre. Concernant les affiches lacérées, j’ai tout de suite compris, dès le premier arrachage, qu’on pouvait en faire une œuvre suivie. Rien qu’avec le nom des lieux où je les ai arrachées, je raconte une histoire des villes et celle des palissades. A travers des bandes de couleurs uniformes qui, autrefois, séparaient les affiches publicitaires, je voyais apparaître des tableaux lacérés, même si, au départ, je n’aurais pas pensé qu’il serait possible de jouer avec ces compositions abstraites “sans lettres et sans figures”. Arracher des affiches n’a rien de génial, mais c’est le décollage et la réflexion qui m’ont permis d’y croire. La nouveauté de mon travail était d’arracher le medium. Le Lacérateur Anonyme cherche d’abord des nuances et fait en sorte qu’on ne puisse pas reconnaître du premier coup d’œil l’homme politique ou la marque de la marchandise. L’Art est le contraire de la Science, c’est toujours un petit mystère. On évoque le nombre d’or, mais Picasso ne disait-il pas qu’on finit toujours par le trouver !

122, rue du Temple, 14 avril 1965, 167 x 127 cm (Photo Olivia Fryszowski).
Rue de Rennes, 1992, 17,4 x 22 cm
Il s’agit également d’un medium particulièrement éphémère.

Dès le départ je savais qu’il s’agissait d’un medium qui évoluait rapidement. Au moment des grandes inondations de Florence, la bibliothèque de la ville avait été inondée. Les conservateurs m’ont alors appris que le papier est une matière très aisée à restaurer. Auparavant on méprisait le papier. Désormais on ne pourrait plus m’attaquer sur sa fragilité.

1978 – Morlaix
Quel a été le succès des affiches ?

J’ai eu beaucoup de mal à les introduire. Durant ma première exposition en Italie, Raymond Hains et Mimmo Rotella s’y faisaient photographier avec moi. Fréquentant peu ce pays, cela me faisait penser que j’étais sur la bonne voie. Cependant je vendais peu. Pour l’Histoire, il serait toujours possible de croire, à travers ce reportage photographique, que tout marchait très bien dès cette époque. On croit qu’un tel a toujours réussi, mais c’est en étudiant son parcours qu’on s’aperçoit qu’il a eu beaucoup de mal. J’ai été forcé de travailler jusqu’à soixante ans pour avoir une stabilité économique. Et durant mon parcours j’ai pu participer à la remise en avant de certains musées, comme par exemple celui de Morlaix. Il est aujourd’hui considéré comme une très belle institution, alors que tous se moquèrent de moi lorsque j’acceptai l’invitation de la conservatrice d’y faire la première exposition personnelle en Bretagne.

réflexions

Quelle a été votre rencontre avec la typographie ?

J’avais un frère malade que mes parents avaient, pour l’occuper, inscrit à l’école par correspondance ABC dont la devise était alors : “si vous savez écrire vous savez dessiner”. Avec l’apparition du Cubisme, grâce à Braque, la typographie a remplacé la femme nue. Cette dernière avait plusieurs siècles d’existence, mais je fus conscient qu’on pouvait réaliser des tableaux rien qu’avec des lettres. L’école ABC n’avait rien à voir avec le cubisme mais elle complétait cette idée : puisqu’en écrivant je savais dessiner, je n’avais donc pas besoin d’apprendre à dessiner.

La Pierre des philosophes, novembre 2018, 32,3 x 25 cm
2021 - Exposition galerie Vallois @Tadzio (photo Tadzio, courtesy galerie Georges-Philippe et Nathalie Vallois)
Jusqu’à la naissance de l’alphabet socio-politique.

L’inscription a toujours occupé les murs : pensez aux Égyptiens chez qui elle est particulièrement bien mise en valeur. Lorsqu’en 1969 je vois écrit le nom de Nixon en graffiti dans le métro, je comprends qu’il est possible de constituer une écriture socio-politique. Cependant, le démarrage a, là aussi, été compliqué : ma première exposition totalement consacrée aux graphismes socio-politiques eut lieu à la Biennale de Lyon. Cela m’a permis d’affirmer ce que je faisais.

Quel regard portez-vous sur le Street art ?

Certains m’ont reproché mes rapports avec Street artistes. C’est un art de rue, d’artistes nettement plus jeunes que moi, dont beaucoup n’ont pas fréquenté les Beaux-Arts. Sans argent, ils parviennent à se débrouiller et, si leurs œuvres murales disparaissent, certains parviennent à s’en sortir. Comme je prends mon matériel dans la rue, je fais le contraire d’eux, mais nous avons un même intérêt : la rue. Des gens haut placés m’ont reproché de travailler avec des street artistes : mais on peut naître de milieux pauvres et être aussi fort que quelqu’un sortant d’une grande école. Dans l’Art, il n’y a pas de pays, pas d’âge, c’est la liberté.

2018 - Le Mur – Epinal
Alphabet, février 1994, 89 x 120 cm
Votre travail interroge en permanence la société dans laquelle nous évoluons.

La réalité et la vérité on ne sait peut-être pas ce que c’est. On ne peut pas arriver à la vérité car il y a toujours quelque chose qui peut la contredire. Tentez d’expliquer le monde dans lequel on vit : il y a des plantes qui poussent dans des pays où il ne pleut pas, mais dont les feuilles sont devenues imperméables, ainsi la rosée glisse autour de leurs racines, leur permettant de pousser au milieu du désert. J’ai vu des bœufs allant à l’abattoir : ils ne se révoltent pas car ils n’ont pas d’imagination, mais pourtant on sent qu’ils devinent être en train de se diriger vers une issue maléfique. Pourquoi et comment existons-nous ? C’est le mystère de la vie.

Photographies:  Jacques Villeglé et Olivia Fryszowski

Entretien enregistré en avril 2021.

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