Théo Haggaï

THéO HAGGAÏ

Des rêveurs solidaires aux mains jointes

Ceci est une introduction : saint oma street art.

“J’ai toujours pensé que je peignais ou dessinais car je ne sais pas faire autrement de la politique.”

parcours

Comment es-tu devenu artiste ? Quand as-tu commencé dans la rue ?

J’ai un bagage scolaire classique : après mon Bac, je fais une mise à niveau en arts appliqués, puis un BTS de communication visuelle pour m’orienter vers la publicité. Alors que je m’y ennuyais, j’ai commencé à peindre à l’arrache sur des supports que je trouvais dans la rue et ramenais dans ma chambre, sans but précis. Alors que je voulais au départ être photographe de mode, une transition s’effectue et j’abandonne progressivement la photo pour passer à quelque chose de plus personnel. En 2013, je déménage à Lyon et commence à y dessiner dans la rue à la fin de l’année. En diffusant mon travail sur les réseaux sociaux, je suis repéré par Castelbajac qui me conseille d’intervenir à la craie en extérieur, ce qui sera le cas dès 2014, intervenant principalement sur le sol pour parler à ceux qui regardent leurs pieds sans espoir de relever la tête. Cette période a aussi marqué une transition dans le style : alors que seul dans ma chambre mes peintures été influencées par un mélange de Basquiat et de Keith Haring, c’est vraiment à Lyon que j’ai développé le style que l’on connaît désormais.

Quel était le rapport que tu avais à l’éphémère en utilisant la craie ? Pourquoi avoir changé de matériau ?

J’ose plus et m’octroie le droit d’aller dans la rue avec de la peinture. J’aimais beaucoup l’aspect éphémère de la craie car à Lyon il y a des spots que j’aimais refaire régulièrement. Elle offre ainsi une autre manière d’appréhender la disparition des œuvres. Utiliser de la peinture a un peu été une suite logique. En arrivant à Paris, d’autres artistes utilisaient abondamment la craie et je ne voulais pas qu’on m’assimile seulement à cette pratique.

Considères-tu que ton style minimaliste découle de ces sources d’inspiration ?

J’ai découvert Basquiat à Marseille, à travers une toile qui m’a mis une claque.  Sans connaître l’aspect philosophique de son travail, j’ai compris la possibilité tout ce qu’offrait à l’Art le geste, la brutalité du mouvement, le travail de la toile. Plus tard, j’ai découvert les autres artistes qu’on me présentait, dont Haring. J’avais envie de parler de l’humain avec ce genre de travail graphique. Je peignais des têtes difformes à la façon du premier dans des situations particulières qui auraient pu se rattacher à des univers développés par le second. Je me suis progressivement éloigné de la représentation de visages pour partir sur des formes beaucoup plus simples, voire minimalistes, capables de parler au plus grand nombre, comme une main ou un poing.  

UNE SYMBOLIQUE NEE DU TRAIT

Cette simplification du trait s’est accompagnée d’une réduction du nombre de motifs utilisés. On retrouve ainsi les personnages de rêveurs et les mains dans des configurations différentes.

J’ai une bibliothèque restreinte de symboles et de traits dans laquelle je pioche pour réaliser des compositions toujours différentes, qui je l’espère peuvent m’aider à évoquer une grande variété de sujets. Les rêveurs restent très souvent les mêmes ; de plus en plus j’essaie d’introduire d’autres postures, gestes ou intentions à travers le corps, pas uniquement à travers leur bras levé. Il y a par contre trois postures pour les mains : elles peuvent se serrer, être fermées comme des poings, ou s’accrocher. Elles me servent de socle sur lequel je construis et développe le côté humain de mes personnages.

Le choix d’employer un signe particulier relève-t-il d’une codification ? On a l’impression parfois de voir à travers ces dessins qui s’entremêlent quelque chose proche de l’incantation chamanique.

Pendant longtemps, j’ai placé au centre de la toile des mains qui se serrent. J’essaie un peu de sortir de ce réflexe, car quand je regarde ce que je faisais auparavant j’ai l’impression d’y voir toujours la même chose. Désormais, les poings ont tendance à défendre ces mains alors qu’avant ils était davantage synonyme d’attaque et de violence. C’est plus apaisant visuellement. Les mains s’éloignent ainsi du centre de la composition, tout comme les cercles que j’utilisais beaucoup. Il y a incantation si l’on considère l’idée qu’à travers cette construction graphique on peut accéder à autre chose.

Quelle place accordes-tu à l’improvisation ?

Je pars du centre du mur ou du support pour tracer des cercles que je vais remplir ensuite de symboles, piochant chaque fois parmi ceux que j’ai en stock. Si le centre est déterminé en amont, le reste l’est beaucoup moins, ne remplissant les cercles assez fins que de motifs civilisationnels. En atelier, je travaille avec d’autres outils, qu’ils soient informatiques, que ce soient des livres ou du calque, ce qui me permet de produire des pièces aux constructions plus complexes.

Ce côté travail sur le trait c’est quelque chose que tu as dès le début ?

Il ne s’agit pas pour moi du trait, sinon du contraste entre le blanc et le noir des trottoirs. On a tendance à trouver la ville grise et sombre, mais un aplat en noir et blanc y a pourtant un impact visuel plus fort que du rouge, du vert ou du jaune. Je n’ai jamais cherché à avoir une finesse de trait ou un rendu graphique particulier, juste toucher les gens. Je partais aussi du principe que descendant dans la rue pour faire de la politique, il ne me servait à rien d’avoir de la couleur. Le message que je voulais transmettre m’importait plus que le beau, même si je faisais attention au rendu esthétique.

DES REVEURS ENGAGES

En quoi considères-tu que tes motifs soient constitutifs d’un message politique ?

J’ai toujours pensé que je peignais ou dessinais car je ne sais pas faire autrement de la politique. C’est toujours le cas aujourd’hui, même si cela se ressent peut-être de moins en moins (et que l’on rapproche parfois mon travail d’une forme d’onirisme ou des mandalas). Tout ce que je fais est politique au sens noble du terme et je m’inspire énormément de l’actualité, étant aussi passionné de géographie et de cartes. Si les mains prennent de moins en moins la forme de poings, c’est parce qu’intérieurement je m’apaise et souhaite diffuser des images où elles se serrent plutôt que de travailler sur la violence. C’est un message peut-être utopique de solidarité universelle.

Comment cette idée de solidarité s’exprime-t-elle à travers le dessin ? En quoi est-elle politique ?

J’ai grandi dans un climat où la solidarité était omniprésente à travers mes parents, leur métier. Selon moi, cela commence par faire attention à l’autre, répondre à quelqu’un qui dit bonjour dans la rue. Peu importe qui est en face de toi, il faut le considérer, car à cet instant un dialogue devient alors possible qui passe par le respect. Cela m’a donc paru logique de travailler sur des thèmes assez larges, connus par tout le monde, pour en parler. Les gens n’ont pas l’impression de ne pas être solidaires, mais ils ne s’y intéressent pas forcément. Malheureusement, je crois qu’aujourd’hui c’est un acte politique de se considérer comme tel. Ce n’est peut-être pas révolutionnaire, mais ce lien à l’entraide est fort face à la misère intellectuelle qui se déploie autour du nombrilisme, de l’obscurantisme, du nationalisme. On se referme sur soi-même sans avoir rien à faire des autres autour de nous. Dans un tel contexte, il me paraît essentiel de diffuser cette solidarité de toutes les manières possibles.

Pourquoi considères-tu cela utopique ? Penses-tu cet objectif inatteignable comme le suggère tes « rêveurs » ?

Je crois que je suis utopiste car j’ai conscience du monde dans lequel je vis. Je peux partir très loin mais j’ai toujours les pieds sur terre. Néanmoins, il y a une forme d’objectif derrière l’idée que n’importe quel rêve peut être réalisable. Il faut s’en donner les moyens, mais cet objectif constitue peut-être la bascule entre l’utopie et la réalité. Je préfère rêver pour continuer à avancer que créer en pensant que c’est inatteignable et que je n’y arriverai jamais.

Dans un entretien tu parlais d’opposition entre le rêve et la routine. Rêver, c’est aussi sortir de l’ordinaire auquel on veut nous restreindre.

J’ai eu un job alimentaire à Lyon, pour lequel je faisais la même chose toute la journée. Les mains et les rêveurs sont apparus pour faire face à la pénibilité de ces tâches infiniment recommencées.  Créer cet univers m’a permis de rêver en travaillant, de m’éloigner de mon quotidien. C’est une sensation particulière de faire son travail tout en ayant la sensation d’avoir l’esprit ailleurs.

Oscar Wilde disait : « Un rêveur est celui qui ne trouve son chemin qu’au clair de lune et qui, comme punition, aperçoit l’aurore avant les autres hommes. »

Je ne dirais pas que je crée pour moi, mais je pars du principe que je suis comme les autres et que ce qui me touche peut toucher mon voisin. Graphiquement j’utilise la Lune comme symbole du rêve atteignable : ne dit-on pas « toucher la Lune » ? Dans l’inconscient collectif, elle est le symbole de la nuit, des moments de calme et de réflexion, elle qui accueille en son sein tous les rêves du monde : c’est la maison des rêves. Cela n’empêche pas que le monde appartienne à ceux qui se lèvent tôt et je pense que si l’on commence à rêver à l’aube on passe une meilleure journée.

La rue est aussi un espace d’engagement. Penses-tu qu’il se traduise de la même façon en atelier et dans la rue ?

La rue crée des échanges et des réactions différentes. Elle permet aussi de travailler des pièces plus grandes et impressionnantes. Je fais la même chose dans la rue qu’en atelier, mais de façon moins complexe, en agrandissant mes traits. Je ne cherche pas forcément le même ressenti dans une œuvre d’atelier que sur un mur : dans la rue je souhaite créer un impact visuel violent, que l’œil tape dessus, alors que les gens pourront passer plus de temps devant une toile. On retrouve ici le politique : dans la rue je ne vais pas y aller par quatre chemins. Si j’ai un sujet à traiter je vais le faire directement sans fioritures.

RAPPORT A LA PHOTOGRAPHIE

Quel est ton rapport à la photographie ?

La photographie ter permet d’avoir des archives des pièces placées dans la rue, car le travail détruit le lendemain n’est plus exposé, alors que la photographie peut l’être. Avec le Human Moon Constellation Project, les œuvres finales seront des photos. Dans la narration d’une série, ou pour communiquer, l’image est extrêmement importante. Elle permet aussi de placer l’œuvre finale dans son environnement. Ce cadre raconte la pièce, mais aussi la semaine que je viens de passer, le contexte dans lequel elle va évoluer et se dégrader. Dans la rue la photo devient donc aussi importante que l’œuvre elle-même, voire plus importante car elle permet de s’y replonger et de revoir ce qu’on a fait plusieurs années auparavant.

La série photographique Human Moon Constellation Project te permet de poursuivre ce travail avec l’humain d’une autre façon.

Je voulais vraiment travailler avec l’humain et pas juste lui parler à travers une toile ou un mur. Être en adéquation avec lui, qu’il devienne mon support. Qu’il puisse s’identifier à mes traits et à mes symboles, les porter, les incarner pour créer une forme de constellation humaine solidaire, basée sur l’entraide, alliée des discriminés, des rejetés, des mis de côté, de ces populations à qui on ne donne aucune importance. J’ai l’espoir à travers ce projet de faire participer le plus grand nombre de personnes, afin de créer ce sentiment de connexion, car nous faisons tous partie de la même communauté.

Sur les corps, ton trait devient tatouage, entremêlant davantage l’humain et le trait.

J’aime penser que ces traits sont encrés en eux, même s’il ne s’agit pas d’encre. C’est une forme abstraite de performance. J’espère que la personne va intérioriser le dessin, pour qu’il puisse lui permettre d’évoluer dans ses idées ou de prendre le temps d’avoir une vision de sa propre vie avec du recul. Des gens m’ont ainsi dit qu’avoir un dessin sur eux pendant quelques heures leur avait servi.

REGARD SUR LA RUE

En quoi la rue est-elle un espace de création particulier ?

Tout est dans le rapport aux gens. Avant d’y peindre mes symboles, il y a l’idée d’être confronté à des gens qui vont s’arrêter lorsqu’on commence à dessiner. Ils n’y sont pas habitués et s’octroient le plus souvent le droit de demander ce que l’on faut et pourquoi. Ils n’ont pas pour réflexe de se dire que c’est normal. Je crois que je recherche l’échange, qu’il soit positif ou négatif : cela peut donc m’arriver de ne pas avoir terminé un mur mais de passer vingt minutes à parler avec quelqu’un.

Considères-tu l’Art urbain comme un courant artistique ? Comment t’y places-tu ?

Je pars du principe que je suis artiste pluridisciplinaire, pas street-artiste. Je peux intervenir dans la rue mais ce n’est pas ma destination préférée. J’aime beaucoup passer du temps en atelier et le fait d’être cloisonné à l’art de rue m’a empêché pendant longtemps de m’intéresser à autre chose. Il y a tellement de façons de s’y exprimer différentes qu’il est impossible de les regrouper. Je ne le considère donc pas comme un courant, sinon comme un environnement artistique. Pour autant, je pense qu’on ne donne pas assez d’importance aux pionniers du pochoir et du graffiti, qui ont permis qu’il y ait aujourd’hui dans la rue des dizaines de pièces qui ne se ressemblent en rien.  

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Photographies: Théo Haggaï

Vous pouvez retrouver Théo Haggaï sur Facebook, Instagram et sur son site internet.

Entretien enregistré en décembre 2021.

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